Le lendemain avant le jour, Dinarzade adressa ces paroles à la
sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
poursuivre les aventures du troisième calender. - Hé bien! ma
soeur, répondit Scheherazade, vous saurez que ce prince continua
de les raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:
«Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du
navire, je restai seul dans l'île; je passais la nuit dans la
demeure souterraine, qui n'avait pas été rebouchée, et le jour je
me promenais autour de l'île, et m'arrêtais dans les endroits les
plus propres à prendre du repos quand j'en avais besoin.
«Je menai cette vie ennuyeuse pendant un mois. Au bout de ce
temps-là, je m'aperçus que la mer diminuait considérablement et
que l'île devenait plus grande; il semblait que la terre ferme
s'approchait. Effectivement, les eaux devinrent si basses qu'il
n'y avait plus qu'un petit trajet de mer entre moi et la terre
ferme. Je le traversai et n'eus de l'eau presque qu'à mi-jambe. Je
marchai si longtemps sur le sable, que j'en fus très-fatigué. À la
fin je gagnai un terrain plus ferme, et j'étais déjà assez éloigné
de la mer lorsque je vis fort loin au-devant de moi comme un grand
feu, ce qui me donna quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-
je, et il n'est pas possible que ce feu se soit allumé de lui-
même. Mais à mesure que je m'en approchais, mon erreur se
dissipait, et je reconnus bientôt que ce que j'avais pris pour du
feu était un château de cuivre rouge, que les rayons du soleil
faisaient paraître de loin comme enflammé.
«Je m'arrêtai près de ce château et m'assis, autant pour en
considérer la structure admirable que pour me remettre un peu de
ma lassitude. Je n'avais pas encore donné à cette maison
magnifique toute l'attention qu'elle méritait, quand j'aperçus dix
jeunes hommes bien faits, qui paraissaient venir de la promenade.
Mais ce qui me parut assez surprenant, ils étaient tous borgnes de
l'oeil droit. Ils accompagnaient un vieillard d'une taille haute
et d'un air vénérable.
«J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la
fois et tous privés du même oeil. Dans le temps que je cherchais
dans mon esprit par quelle aventure ils pouvaient être assemblés,
ils m'abordèrent et me témoignèrent de la joie de me voir. Après
les premiers compliments, ils me demandèrent ce qui m'avait amené
là. Je leur répondis que mon histoire était un peu longue et que
s'ils voulaient prendre la peine de s'asseoir, je leur donnerais
la satisfaction qu'ils souhaitaient. Ils s'assirent et je leur
racontai ce qui m'était arrivé depuis que j'étais sorti de mon
royaume jusqu'alors, ce qui leur causa une grande surprise.
«Après que j'eus achevé mon discours, ces jeunes seigneurs me
prièrent d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre.
Nous traversâmes une infinité de salles, d'antichambres, de
chambres et de cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes
dans un grand salon, où il y avait en rond dix petits sofas bleus
et séparés, tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour
dormir la nuit. Au milieu de ce rond était un onzième sofa moins
élevé et de la même couleur, sur lequel se plaça le vieillard dont
on a parlé, et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.
«Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces
jeunes gens me dit: «Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu
de la place et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous
regarde, non plus que du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes
de l'oeil droit: contentez-vous de voir, et ne portez pas plus
loin votre curiosité.»
«Le vieillard ne demeura pas longtemps assis. Il se leva et
sortit; mais il revint quelques moments après, apportant le souper
des dix seigneurs, auxquels il distribua à chacun sa portion en
particulier. Il me servit aussi la mienne, que je mangeai seul, à
l'exemple des autres, et sur la fin du repas, le même vieillard
nous présenta une tasse de vin à chacun.
«Mon histoire leur avait paru si extraordinaire qu'ils me la
firent répéter à l'issue du souper, et elle donna lieu à un
entretien qui dura une grande partie de la nuit. Un des seigneurs
faisant réflexion qu'il était tard, dit au vieillard: «Vous voyez
qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi
nous acquitter de notre devoir.» À ces mots, le vieillard se leva
et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête dix bassins,
l'un après l'autre, tous couverts d'une étoffe bleue. Il en posa
un avec un flambeau devant chaque seigneur.
«Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la
cendre, du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent
toutes ces choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et
barbouiller le visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir.
Après s'être noircis de la sorte, ils se mirent a pleurer et à se
frapper la tête et la poitrine en criant sans cesse: «Voilà le
fruit de notre oisiveté et de nos débauches!»
«Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange
occupation. Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur
apporta de l'eau dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils
quittèrent aussi leurs habits, qui étaient gâtés, et en prirent
d'autres, de sorte qu'il ne paraissait pas qu'ils eussent rien
fait des choses étonnantes dont je venais d'être spectateur.
Jugez, madame, de la contrainte où j'avais été durant tout ce
temps-là. J'avais, été mille fois tenté de rompre le silence que
ces seigneurs m'avaient imposé, pour leur faire des questions, et
il me fut impossible de dormir le reste de la nuit.
«Le jour suivant, d'abord que nous fûmes levés, nous sortîmes pour
prendre l'air, et alors je leur dis: «Seigneurs, je vous déclare
que je renonce à la loi que vous me prescrivîtes hier au soir: je
ne puis l'observer. Vous êtes des gens sages et vous avez tous de
l'esprit infiniment, vous me l'avez fait assez connaître:
néanmoins, je vous ai vus faire des actions dont toutes autres
personnes que des insensés ne peuvent être capables. Quelque
malheur qui puisse m'arriver, je ne saurais m'empêcher de vous
demander pourquoi vous vous êtes barbouillé le visage de cendres,
de charbon et de noir à noircir, et enfin pourquoi vous n'avez
tous qu'un oeil. Il faut que quelque chose de singulier en soit la
cause: c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosité.»
À des instances si pressantes, ils ne répondirent rien, sinon que
les demandes que je leur faisais ne me regardaient pas, que je n'y
avais pas le moindre intérêt et que je demeurasse en repos.
«Nous passâmes la journée à nous entretenir de choses
indifférentes, et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé
séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les
jeunes seigneurs se barbouillèrent, ils pleurèrent, se frappèrent
et crièrent: «Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos
débauches!» Ils firent, le lendemain et les jours suivants, la
même action.
«À la fin je ne pus résister à ma curiosité, et je les priai très-
sérieusement de la contenter ou de m'enseigner par quel chemin je
pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne
m'était pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et
d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire sans qu'il
me fût permis d'en savoir les motifs.
«Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: «Ne vous
étonnez pas de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent
nous n'avons pas cédé à vos prières, ce n'a été que par pure
amitié pour vous et que pour vous épargner le chagrin d'être
réduit au même état où vous nous voyez. Si vous voulez bien
éprouver notre malheureuse destinée, vous n'avez qu'à parler, nous
allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez.» Je
leur dis que j'étais résolu à tout événement. «Encore une fois,
reprit le même seigneur, nous vous conseillons de modérer votre
curiosité: il y va de la perte de votre oeil droit. - Il
n'importe, repartis-je, je vous déclare que si ce malheur
m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables et que je ne
l'imputerai qu'à moi-même.»
«Il me représenta encore que quand j'aurais perdu un oeil, je ne
devais point espérer de demeurer avec eux, supposé que j'eusse
cette pensée, parce que leur nombre était complet et qu'il ne
pouvait pas être augmenté. Je leur dis que je me ferais un plaisir
de ne me séparer jamais d'aussi honnêtes gens qu'eux; mais que si
c'était une nécessité, j'étais prêt encore à m'y soumettre,
puisqu'à quelque prix que ce fût, je souhaitais qu'ils
m'accordassent ce que je leur demandais.
«Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma
résolution, prirent un mouton, qu'ils égorgèrent, et après lui
avoir ôté la peau, ils me présentèrent le couteau dont ils
s'étaient servis, et me dirent: «Prenez ce couteau, il vous
servira dans l'occasion que nous vous dirons bientôt. Nous allons
vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous vous
enveloppiez: ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on
appelle roc[34], paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un
mouton, fondra sur vous et vous enlèvera jusqu'aux nues. Mais que
cela ne vous épouvante pas: il reprendra son vol vers la terre et
vous posera sur la cime d'une montagne. D'abord que vous vous
sentirez à terre, fendez la peau avec le couteau, et vous
développez. Le roc ne vous aura pas plus tôt vu, qu'il s'envolera
de peur et vous laissera libre. Ne vous arrêtez point, marchez
jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur
prodigieuse, tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes et
d'autres pierreries fines. Présentez-vous à la porte, qui est
toujours ouverte, et entrez. Nous avons été dans ce château tous
tant que nous sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous
y avons vu ni de ce qui nous est arrivé: vous l'apprendrez par
vous-même. Ce que nous pouvons vous dire, c'est qu'il nous en
coûte à chacun notre oeil droit; et la pénitence dont vous avez
été témoin est une chose que nous sommes obligés de faire pour y
avoir été. L'histoire de chacun de nous en particulier est remplie
d'aventures extraordinaires et on en ferait un gros livre; mais
nous ne pouvons vous en dire davantage.»
En achevant ces mots, Scheherazade interrompit son conte et dit au
sultan des Indes: Comme ma soeur m'a réveillée aujourd'hui un peu
plus tôt que de coutume, je commençais à craindre d'ennuyer votre
majesté; mais voilà le jour qui paraît à propos et m'impose
silence. La curiosité de Schahriar l'emporta encore sur le serment
cruel qu'il avait fait.