Dinarzade, suivant sa coutume, éveilla la sultane le lendemain: Si
vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de nous
raconter ce qui se passa après la mort du jeune homme.
Scheherazade prit aussitôt la parole et parla de cette sorte:
«Madame, poursuivit le troisième calender en s'adressant à
Zobéide, après le malheur qui venait de m'arriver, j'aurais reçu
la mort sans frayeur si elle s'était présentée à moi. Mais le mal,
ainsi que le bien, ne nous arrive pas toujours lorsque nous le
souhaitons.
«Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne
feraient pas revivre le jeune homme, et que, les quarante jours
finissant, je pourrais être surpris par son père, je sortis de
cette demeure souterraine et montai au haut de l'escalier.
J'abaissai la grosse pierre sur l'entrée et la couvris de terre.
«J'eus à peine achevé que, portant la vue sur la mer du côté de la
terre ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune
homme. Alors, me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en
moi-même: «Si je me fais voir, le vieillard ne manquera pas de me
faire arrêter et massacrer peut-être par ses esclaves quand il
aura vu son fils dans l'état où je l'ai mis. Tout ce que je
pourrai alléguer pour me justifier ne le persuadera point de mon
innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le moyen, me soustraire
à son ressentiment que de m'y exposer.»
«Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre dont l'épais
feuillage me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus
pas plus tôt placé de manière que je ne pouvais être aperçu, que
je vis aborder le bâtiment au même endroit que la première fois.
«Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt et s'avancèrent
vers la demeure souterraine d'un air qui marquait qu'ils avaient
quelque espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement
remuée, ils changèrent de visage, et particulièrement le
vieillard. Ils levèrent la pierre et descendirent. Ils appellent
le jeune homme par son nom, il ne répond point: leur crainte
redouble; ils le cherchent et le retrouvent enfin étendu sur son
lit, avec le couteau au milieu du coeur, car je n'avais pas eu le
courage de l'ôter. À cette vue, ils poussèrent des cris de douleur
qui renouvelèrent la mienne. Le vieillard en tomba évanoui; ses
esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut entre
leurs bras et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais,
malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en
cet état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.
«Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves
apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux
habillements, et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée,
on l'y descendit. Le vieillard, soutenu par deux esclaves, et le
visage baigné de larmes, lui jeta, le premier, un peu de terre,
après quoi les esclaves en comblèrent la fosse.
«Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut
enlevé, et embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le
vieillard, accablé de douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur
une espèce de brancard et transporté dans le vaisseau, qui remit à
la voile. Il s'éloigna de l'île en peu de temps et je le perdis de
vue.» Le jour, qui éclairait déjà l'appartement du sultan des
Indes, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Schahriar
se leva à son ordinaire, et par la même raison que le jour
précédent, prolongea encore la vie de la sultane, qu'il laissa
avec Dinarzade.