Dinarzade, ne doutant point qu'elle ne prit autant de plaisir à
l'histoire du second calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne
manqua pas d'éveiller la sultane avant le jour: Si vous ne dormez
pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de commencer l'histoire
que vous nous avez promise. Scheherazade aussitôt adressa la
parole au sultan, et parla dans ces termes:
Sire, l'histoire du premier calender parut étrange à toute la
compagnie et particulièrement au calife. La présence des esclaves
avec leurs sabres à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au
vizir: «Depuis que je me connais, j'ai bien entendu des histoires,
mais je n'ai jamais rien ouï qui approchât de celle de ce
calender.» Pendant qu'il parlait ainsi, le second calender prit la
parole, et l'adressant à Zobéide:
HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI.
«Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement et vous apprendre
par quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'oeil droit,
il faut que je vous conte toute l'histoire de ma vie.
«J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père, car vous
saurez, madame, que je suis né prince, remarquant en moi beaucoup
d'esprit n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi
tout ce qu'il y avait dans ses états de gens qui excellaient dans
les sciences et dans les beaux-arts.
«Je ne sus pas plus tôt lire et écrire que j'appris par coeur
l'Alcoran[25] tout entier ce livre admirable qui contient le
fondement, les préceptes et la règle de notre religion[26]. Et afin
de m'en instruire à fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus
approuvés et qui l'ont éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai
à cette lecture la connaissance de toutes les traditions
recueillies de la bouche de notre prophète par les grands hommes
ses contemporains. Je ne me contentai pas de ne rien ignorer de
tout ce qui regardait notre religion: je me fis une étude
particulière de nos histoires; je me perfectionnai dans les
belles-lettres, dans la lecture de nos poètes, dans la
versification; je m'attachai à la géographie, à la chronologie et
à parler purement notre langue, sans toutefois négliger aucun des
exercices qui conviennent à un prince. Mais une chose que j'aimais
beaucoup et à quoi je réussissais principalement, c'était à former
les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès que
je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui
s'étaient acquis le plus de réputation.
«La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se
contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les états du
roi mon père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le
puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec
de riches présents pour me demander à mon père, qui fut ravi de
cette ambassade pour plusieurs raisons. Il était persuadé que rien
ne convenait mieux à un prince de mon âge que de voyager dans les
cours étrangères, et d'ailleurs il était bien aise de s'attirer
l'amitié du sultan des Indes. Je partis donc avec l'ambassadeur,
mais avec peu d'équipage, à cause de la longueur et de la
difficulté des chemins.
«Il y avait un mois que nous étions en marche lorsque nous
découvrîmes de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous
vîmes bientôt paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient
des voleurs, qui venaient à nous au grand galop...» Scheherazade
étant en cet endroit, aperçut le jour et en avertit le sultan, qui
se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit
la nuit suivante impatiemment.