Le lendemain, Dinarzade s'étant encore éveillée de meilleure heure
qu'à son ordinaire, elle appela sa soeur Scheherazade. Ma bonne
sultane, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie
d'achever l'histoire du premier calender, car je meurs
d'impatience d'en savoir la fin.
Hé bien! dit Scheherazade, vous saurez donc que le premier
calender continua de raconter son histoire à Zobéide: «Je ne puis
vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement
lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son
fils après sa mort. «Sire, lui dis-je quelque douleur qu'un objet
si funeste soit capable de me causer, je ne laisse pas de la
suspendre pour demander à votre majesté quel crime peut avoir
commis, le prince mon cousin pour mériter que vous traitiez ainsi
son cadavre. - Mon neveu, me répondit le roi, je vous dirai que
mon fils, indigne de porter ce nom, aima sa soeur dès ses
premières années et que sa soeur l'aima de même. Je ne m'opposai
point à leur amitié naissante parce que je ne prévoyais pas le mal
qui en pouvait arriver: et qui aurait pu le prévoir? Cette
tendresse augmenta avec l'âge, et parvint à un point que j'en
craignis enfin la suite. J'y apportai alors le remède qui était en
mon pouvoir. Je ne me contentai pas de prendre mon fils en
particulier et de lui faire une forte réprimande, en lui
représentant l'horreur de la passion dans laquelle il s'engageait,
et la honte éternelle dont il allait couvrir ma famille s'il
persistait dans des sentiments si criminels; je représentai les
mêmes choses à ma fille, et je la renfermai de sorte qu'elle n'eût
plus de communication avec son frère. Mais la malheureuse avait
avalé le poison, et tous les obstacles que put mettre ma prudence
à leur amour ne servirent qu'à l'irriter.
«Mon fils, persuadé que sa soeur était toujours la même pour lui,
sous prétexte de se faire bâtir un tombeau, fit préparer cette
demeure souterraine, dans l'espérance de trouver un jour
l'occasion d'enlever le coupable objet de sa flamme, et de
l'amener ici. Il a choisi le temps de mon absence pour forcer la
retraite où était sa soeur, et c'est une circonstance que mon
honneur ne m'a pas permis de publier. Après une action si
condamnable, il s'est venu renfermer avec elle dans ce lieu, qu'il
a muni, comme vous voyez, de toutes sortes de provisions, afin d'y
pouvoir jouir longtemps de ses détestables amours, qui doivent
faire horreur à tout le monde. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir
cette abomination et les a justement châtiés l'un et l'autre.» Il
fondit en pleurs en achevant ces paroles, et je mêlai mes larmes
avec les siennes.
«Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi.» Mais, mon cher
neveu, reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je
retrouve heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il
occupait.» Les réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du
prince et de la princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles
larmes.
«Nous remontâmes par le même escalier et sortîmes enfin de ce lieu
funeste. Nous abaissâmes la trappe de fer et la couvrîmes de terre
et des matériaux dont le sépulcre avait été bâti, afin de cacher
autant qu'il nous était possible un effet si terrible de la colère
de Dieu.
«Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais,
sans que personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous
entendîmes un bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours
et d'autres instruments de guerre. Une poussière épaisse dont
l'air était obscurci nous apprit bientôt ce que c'était, et nous
annonça l'arrivée d'une armée formidable. C'était le même vizir
qui avait détrôné mon père et usurpé ses états, qui venait pour
s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle, avec des troupes
innombrables.
«Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put
résister à tant d'ennemis. Ils investirent la ville, et comme les
portes leur furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de
peine à s'en rendre maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à
pénétrer jusqu'au palais du roi mon oncle, qui se mit en défense;
mais il fut tué après avoir vendu chèrement sa vie. De mon côté,
je combattis quelque temps; mais voyant qu'il fallait céder à la
force, je songeai à me retirer, et j'eus le bonheur de me sauver
par des détours et de me rendre chez un officier du roi dont la
fidélité m'était connue.
«Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un
stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me
conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils, et
ayant pris l'habit de calender, je sortis de la ville sans que
personne me reconnût. Après cela il me fut aisé de m'éloigner du
royaume du roi mon oncle, en marchant par des chemins écartés.
J'évitai de passer par les villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans
l'empire du puissant commandeur des croyants[23], le glorieux et
renommé calife Haroun Alraschid, je cessai de craindre. Alors, me
consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la résolution de
venir à Bagdad[24] me jeter aux pieds de ce grand monarque, dont on
vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le
récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura
pitié sans doute d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas
vainement son appui.
«Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé
aujourd'hui à la porte de cette ville: j'y suis entré sur la fin
du jour, et m'étant un peu arrêté pour reprendre mes esprits et
délibérer de quel côté je tournerais mes pas, cet autre calender
que voici près de moi arriva aussi en voyageur. Il me salue, je le
salue de même. «À vous voir, lui dis-je, vous êtes étranger comme
moi.» Il me répond que je ne me trompe pas. Dans le moment qu'il
me fait cette réponse, le troisième calender que vous voyez
survient. Il nous salue et fait connaître qu'il est aussi étranger
et nouveau venu à Bagdad. Comme frères nous nous joignons
ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.
«Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans
une ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions
jamais venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant
votre porte, nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez
reçus avec tant de charité et de bonté que nous ne pouvons assez
vous en remercier. Voilà, madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez
commandé de vous raconter: pourquoi j'ai perdu mon oeil droit,
pourquoi j'ai la barbe et les sourcils ras et pourquoi je suis en
ce moment chez vous.
«- C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes; retirez-vous
où il vous plaira. Le calender s'en excusa et supplia la dame de
lui permettre de demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre
l'histoire de ses deux confrères, qu'il ne pouvait, disait-il,
abandonner honnêtement, et celle des trois autres personnes de la
compagnie.»
Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, que je vois,
m'empêche de passer à l'histoire du second calender; mais si votre
majesté veut l'entendre demain, elle n'en sera pas moins
satisfaite que de celle du premier. Le sultan y consentit, et se
leva pour aller tenir son conseil.