Dinarzade, suivant sa coutume, dit à la sultane: Ma chère soeur,
si vous ne dormez pas, je vous supplie de continuer l'histoire des
dames et des calenders. Scheherazade la reprit ainsi:
Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur soeur,
un des calenders ne put s'empêcher de dire: «Nous aurions mieux
aimé coucher à l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir
de pareils spectacles.» Le calife, qui l'entendit, s'approcha de
lui et des autres calenders, et s'adressant à eux: «Que signifie
tout ceci? dit-il.» Celui qui venait de parler lui répondit:
«Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. - Quoi! reprit le
calife, vous n'êtes pas de la maison, ni vous ne pouvez rien nous
apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame évanouie
et si indignement maltraitée? - Seigneur, repartirent les
calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et
nous n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.»
Cela augmenta l'étonnement du calife. «Peut-être, répliqua-t-il,
que cet homme qui est avec vous en sait quelque chose.» L'un des
calenders fit signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il
ne savait pas pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées
et pourquoi le sein d'Amine paraissait meurtri. «Seigneur,
répondit le porteur, je puis jurer par le grand Dieu vivant que si
vous ne savez rien de tout cela, nous n'en savons pas plus les uns
que les autres. Il est bien vrai que je suis de cette ville; mais
je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette maison, et si
vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de m'y
trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, ajouta-t-
il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.»
Le calife, sa compagnie et les calenders avaient cru que le
porteur était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce
qu'ils désiraient savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa
curiosité à quelque prix que ce fût, dit aux autres: «Écoutez,
puisque nous voilà sept hommes et que nous n'avons affaire qu'à
trois dames, obligeons-les à nous donner l'éclaircissement que
nous souhaitons. Si elles refusent de nous le donner de bon gré,
nous sommes en état de les y contraindre.»
Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis et en fit voir les
conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince
aux calenders, et lui adressant la parole, comme s'il eût été
marchand: «Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous
avons notre réputation à conserver. Vous savez à quelle condition
ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles: nous l'avons
acceptée. Que dirait-on de nous si nous y contrevenions? Nous
serions encore plus blâmables s'il nous arrivait quelque malheur.
Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient exigé de nous cette
promesse sans être en état de nous faire repentir si nous ne la
tenons pas.»
En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant
tout bas: «Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore
longtemps; que votre majesté se donne un peu de patience. Je
viendrai prendre ces dames demain matin, je les amènerai devant
votre trône, et vous apprendrez d'elles tout ce que vous voulez
savoir.» Quoique ce conseil fût très-judicieux, le calife le
rejeta, imposa silence au vizir, en lui disant qu'il prétendait
avoir à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.
Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le
calife tâcha d'engager les calenders à parler les premiers; mais
ils s'en excusèrent. À la fin, ils convinrent tous ensemble que ce
serait le porteur. Il se préparait à faire la question fatale,
lorsque Zobéide, après avoir secouru Amine, qui était revenue de
son évanouissement, s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouïs
parler haut et avec chaleur, elle leur dit: «Seigneurs, de quoi
parlez-vous? quelle est votre contestation?»
Le porteur prit alors la parole: «Madame, dit-il, ces seigneurs
vous supplient, de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après
avoir maltraité vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et
d'où vient que la dame qui s'est évanouie a le sein couvert de
cicatrices. C'est, madame, ce que je suis chargé de vous demander
de leur part.»
Zobéide, à ces mots, prit un air fier, et se tournant du côté du
Calife, de sa compagnie et des calenders: «Est-il vrai, seigneurs,
leur dit-elle, que vous l'ayez chargé de me faire cette demande?»
Ils répondirent tous que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit
mot. Sur cet aveu, elle leur dit, d'un ton qui marquait combien
elle se tenait offensée: «Avant que de vous accorder la grâce que
vous nous avez demandée de vous recevoir, afin de prévenir tout
sujet d'être mécontentes de vous, parce que nous sommes seules,
nous l'avons fait sous la condition que nous vous avons imposée de
ne pas parler de ce qui ne vous regarderait point, de peur
d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir reçus et
régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas
toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse
point, et votre procédé n'est pas honnête.» En achevant ces
paroles elle frappa fortement des pieds et des mains par trois
fois, et cria: Venez vite. Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept
esclaves noirs, puissants et robustes, entrèrent le sabre à la
main, se saisirent chacun d'un des sept hommes de la compagnie,
les jetèrent par terre, les traînèrent au milieu de la salle, et
se préparèrent à leur couper la tête.
Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il
se repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le
conseil de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar,
Mesrour, le porteur et les calenders étaient près de payer de
leurs vies leur indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent
le coup de la mort, un des esclaves dit à Zobéide et à ses soeurs:
«Hautes, puissantes et respectables maîtresses, nous commandez-
vous de leur couper le cou? - Attendez, lui répondit Zobéide; il
faut que je les interroge auparavant. - Madame, interrompit le
porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas mourir pour le
crime d'autrui. Je suis innocent, ce sont eux qui sont les
coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le
temps si agréablement! ces calenders borgnes sont la cause de ce
malheur; il n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des
gens de si mauvais augure. Madame, je vous supplie de ne pas
confondre le premier avec le dernier, et songez qu'il est plus
beau de pardonner à un misérable comme moi, dépourvu de tout
secours, que de l'accabler de votre pouvoir et le sacrifier à
votre ressentiment.»
Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même
des lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle
adressa la parole aux autres une seconde fois. «Répondez-moi, dit-
elle, et m'apprenez qui vous êtes: autrement vous n'avez plus
qu'un moment à vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnêtes
gens ni des personnes d'autorité ou de distinction dans votre
pays, quel qu'il puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus
de retenue et plus d'égards pour nous.»
Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que
les autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame
offensée et justement irritée; mais il commença de concevoir
quelque espérance quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils
étaient tous, car il s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la
vie lorsqu'elle serait informée de son rang. C'est pourquoi il dit
tout bas au vizir, qui était près de lui, de déclarer promptement
qui il était. Mais le vizir, prudent et sage, voulant sauver
l'honneur de son maître et ne pas rendre public le grand affront
qu'il s'était attiré lui-même, répondit seulement: «Nous n'avons
que ce que nous méritons.» Mais, quand pour obéir au calife, il
aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait pas donné le temps.
Elle s'était déjà adressée aux calenders, et les voyant tous trois
borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un d'entre eux
lui répondit pour les autres: «Non, madame, nous ne sommes pas
frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de calenders,
c'est-à-dire en observant le même genre de vie. - Vous, reprit-
elle en parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de
naissance? - Non, madame, répondit-il, je le suis par une aventure
si surprenante qu'il n'y a personne qui n'en profitât si elle
était écrite. Après ce malheur, je me fis raser la barbe et les
sourcils, et me fis calender, en prenant l'habit que je porte.»
Zobéide fit la même question aux deux autres calenders, qui lui
firent la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla
ajouta: «Pour vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas
des personnes du commun, et afin que vous ayez quelque
considération pour nous, apprenez que nous sommes tous trois fils
de rois. Quoique nous ne nous soyons jamais vus que ce soir, nous
avons eu toutefois le temps de nous faire connaître les uns aux
autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous assurer que les rois
de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans le monde.»
À ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves:
«Donnez, leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous
raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette
maison, ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur
plaira; mais n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner
cette satisfaction...» À ces mots, Shéhérazade se tut, et son
silence, aussi bien que le jour qui paraissait, faisant connaître
à Schahriar qu'il était temps qu'il se levât, ce prince le fit, se
proposant d'entendre le lendemain Scheherazade, parce qu'il
souhaitait de savoir qui étaient les trois calenders borgnes.