Dinarzade, qui prenait toujours un plaisir extrême aux contes de
la sultane, la réveilla vers la fin de la nuit suivante. Ma chère
soeur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, poursuivez, je vous en
conjure, l'agréable histoire des calenders.
Scheherazade en demanda la permission au sultan, et l'ayant
obtenue: Sire, continua-t-elle, les trois calenders, le calife, le
grand vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous
au milieu de la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des
trois dames, qui étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à
exécuter tous les ordres qu'elles voudraient leur donner.
Le porteur ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le
premier, et dit: «Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet
qui m'a amené chez vous. Ainsi ce que j'ai à vous raconter sera
bientôt achevé. Madame votre soeur que voilà m'a pris ce matin à
la place, où, en qualité de porteur, j'attendais que quelqu'un
m'employât et me fît gagner ma vie. Je l'ai suivie chez un
marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, chez un vendeur
d'oranges, de limons et de citrons, puis chez un vendeur
d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez
un autre confiturier et chez un droguiste; de chez le droguiste,
mon panier sur la tête et chargé autant que je le pouvais être, je
suis venu jusque chez vous, où vous avez eu la bonté de me
souffrir jusqu'à présent. C'est une grâce dont je me souviendrai
éternellement. Voilà mon histoire.»
Quand le porteur eut achevé, Zobéide, satisfaite, lui dit: «Sauve-
toi, marche, que nous ne te voyons plus. - Madame, reprit le
porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir
d'entendre mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la
leur.» En disant cela, il prit place sur un bout du sofa, fort
joyeux de se voir hors d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après
lui, un des trois calenders prenant la parole et s'adressant à
Zobéide comme à la principale des trois dames et comme à celle qui
lui avait commandé de parler, commença ainsi son histoire.
HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.
«Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon oeil droit,
et la raison qui m'a obligé de prendre l'habit de calender, je
vous dirai que je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un
frère qui régnait comme lui dans un état voisin. Ce frère eut deux
enfants, un prince et une princesse, et le prince et moi nous
étions à peu près de même âge.
«Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père
m'eut donné une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque
année voir le roi mon oncle, et je demeurais à sa cour un mois ou
deux; après quoi je me rendais auprès du roi mon père. Ces voyages
nous donnèrent occasion, au prince mon cousin et à moi, de
contracter ensemble une amitié très-forte et très-particulière. La
dernière fois que je le vis, il me reçut avec de plus grandes
démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore, et voulant
un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs
extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous
eûmes bien soupé tous deux: «Mon cousin, me dit-il, vous ne
devineriez jamais à quoi je me suis occupé depuis votre dernier
voyage. Il y a un an qu'après votre départ, je mis un grand nombre
d'ouvriers en besogne pour un dessein que je médite. J'ai fait
faire un édifice qui est achevé, et on y peut loger présentement;
vous ne serez pas fâché de le voir, mais il faut auparavant que
vous fassiez serment de me garder le secret et la fidélité: ce
sont deux choses que j'exige de vous.»
«L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me
permettant pas de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment
tel qu'il le souhaitait, et alors il me dit: «Attendez-moi ici, je
suis à vous dans un moment.» En effet, il ne tarda pas à revenir,
et je le vis rentrer avec une dame d'une beauté singulière et
magnifiquement habillée. Il ne me dit pas qui elle était, et je ne
crus pas devoir m'en informer. Nous nous remîmes à table avec la
dame, et nous y demeurâmes encore quelque temps en nous
entretenant de choses indifférentes et en buvant des rasades à la
santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: «Mon cousin,
nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec
vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où
vous verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le
reconnaîtrez aisément; la porte est ouverte: entrez-y ensemble, et
m'attendez. Je m'y rendrai bientôt.»
Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage; je
présentai la main à la dame, et aux enseignes que le prince mon
cousin m'avait données, je la conduisis heureusement au clair de
la lune sans m'égarer. À. peine fûmes-nous arrivés au tombeau, que
nous vîmes paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une
petite cruche pleine d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y
avait du plâtre.
La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu
du tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre, et les rangea
dans un coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre,
et je vis une trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et
au-dessous j'aperçus le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon
cousin, s'adressant à la dame, lui dit: «Madame, voilà par où l'on
se rend au lieu dont je vous ai parlé.» La dame, à ces mots,
s'approcha et descendit, et le prince se mit en devoir de la
suivre; mais se tournant auparavant de mon côté: «Mon cousin, me
dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez
prise; je vous en remercie. Adieu. - Mon cher cousin, m'écriai-je,
qu'est-ce que cela signifie? - Que cela vous suffise, me répondit-
il; vous pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.»
Scheherazade en était là lorsque le jour, venant à paraître,
l'empêcha de passer outre. Le sultan se leva, fort en peine de
savoir le dessein du prince et de la dame, qui semblaient vouloir
s'enterrer tout vifs. Il attendit impatiemment la nuit suivante
pour en être éclairci.