Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez

éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le

soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans

le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succédant

au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent

s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée

par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui

fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe

soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de

ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la

tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière

vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son

âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan

d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux

sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais

maternellement. Son coeur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était

ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il

s'épanouissait, déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec

l'enthousiasme et la magie du martyre.

La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis.

Pour la première fois elle formula:

--«Quel bonheur d'être riche!» ne voulant pas voir la douloureuse

bassesse de pensée qui lui faisait sentir que son luxe la protégeait,

dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'étant

plus pour lui qu'une amie.

CINQUIÈME PARTIE

C'est une chose cruelle entre toutes de se voir obligé de renoncer à

l'être sur lequel on a placé toutes ses espérances. Magdeleine essaya

bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe

pour but unique de ses actions; mais cela lui fit découvrir que sa vie

ne lui appartenait plus, qu'elle n'était que le reflet de celle de son

ami, que tous ses sentiments se rapportaient à lui, tristes s'il était

triste, gais s'ils était gai. Elle vécut alors machinalement; son

coeur devint fertile en souffrances, surtout lorsqu'elle vit le jeune

homme accepter sans révolte la situation nouvelle, comme si lui-même

passait par la même crise. C'était tacitement avouer que l'amour, entre

eux, était mort.

Magda s'aperçut avec honte et terreur que depuis deux ans déjà, c'était

presque toujours elle qui suscitait avec une délicate habileté leurs

rendez-vous au «logis». Fouillant sa mémoire, mettant son coeur à la

torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe.

Comment n'avait-elle pas senti cela plus tôt? C'est que Philippe, en

vérité, ne la désirait plus peut-être, mais aimait sa tendresse

prévoyante; qu'il était distrait d'elle, mais non détaché. La honte de

cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme

qui demeurait par delà sa jeunesse.

Alors commença une vie de désenchantement: les jours, les heures

succédaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation à la

pauvre créature; il ne s'agissait plus de s'étourdir du mourant amour de

son amant, mais bien d'elle-même, des souffrances qu'elle se créait.

Il y avait deux mois que Magda avait pris sa résolution quand, un soir,

Philippe lui dit:

--Chère, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis?

Elle eut le coeur transporté d'une joie folle et il lui fallut se

contraindre jusqu'à manquer de souffle, tant son effort fut violent,

pour ne pas se jeter au cou de Philippe.

Elle murmura, la voix tremblante:

--Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble

que notre amour a été si grand qu'il importe peu maintenant, ce détail

de nos réunions là-bas...

--Détail? Mon aimée en parle à son aise! Ce n'est un détail que pour

ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain?

Magda était étonnée qu'il ne se fût pas aperçu de sa nouvelle attitude;

comme il fallait qu'il l'aimât moins maintenant! Elle eut pourtant le

courage de dire tranquillement:

--Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose.

--Après-demain, alors?

--Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour

au Bois avec Marie-Anne.

--Ah! voilà bien des contretemps, voulez-vous...

Elle posa sa main délicatement sur les lèvres du jeune homme, n'en

pouvant plus du désir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour

rien au monde, elle ne le voulait.

Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia:

--D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je

n'aime pas les projets à long terme.

Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tentés par

Magdeleine pour se détacher de lui; sa vie d'art et de mondanité était

trop absorbante pour qu'il ne fût pas fatalement distrait de cette

préoccupation. Et puis lorsque déçu, triste, il avait besoin de se

réfugier dans la tendresse d'un coeur, Magda n'était-elle pas là,

toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage à Philippe,

chassait ses défaillances; entré chez elle démoralisé, il en sortait

vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'était plus autre chose qu'une

succession de besoins délicats, de cette indulgence maternelle qu'il

n'avait jamais trouvée chez sa mère, et rien ne l'attachait plus à son

amie que l'unique nécessité de cette tendresse imposée si doucement par

l'amour.

Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita

sans se distraire, ayant vécu trop occupée de son sourire, de sa parole,

pour trouver le moindre intérêt à ce qui n'était pas lui.

L'idée sera toujours plus violente que le fait, le désir plus grand que

le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme

s'aperçut vite que rien, excepté son amour, ne l'intéressait.

Fugeret assistait, inquiet, à cet arrachement du coeur de son amie;

souvent il l'interrogeait:

--Eh bien, ça va?... Vous sortez beaucoup, vous êtes très mondaine? vous

faites bien, il faut réagir, vous amuser...

--Oui, oui, répondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup à voir

combien de temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir.

Cette situation de son coeur imprima quelque chose de grandiose à son

esprit. On ne la vit bientôt plus nulle part; elle vécut dans une sorte

de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprême

distraction.

Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait

quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à

lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps

lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre

ces heures-là!

Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison

qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle

rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de

nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans sa vie physique.

Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait

que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de

sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa

vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable coeur

se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et

restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout

torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait

sur les meilleurs arguments.

--Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille,

vieille!

Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste

évidence.

En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est

un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du coeur et

les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me guérira; cet

amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes

os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante.

L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en

souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon

élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que

je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien.

J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera

vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre.

Il me semble que ma tête, mon coeur, mon âme, manquent d'aliment. Oui,

«rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à

la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes,

femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique, rien ne

m'en peut guérir, sauf la mort... la mort?

Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une

conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la

faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir

l'exérèse: arracher son coeur, nuisible au calme de sa vie.

Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain,

seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils

avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de

sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui,

étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès

de lui.

Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer

personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle

espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le

rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le

premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la

pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur

la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini,

Philippe ne vint pas.

Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda,

puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le coeur, elle supposa

qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir

avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances

de l'esprit lui échappaient...

Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât.

Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien;

un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait à peine

conscience du lieu où elle était.

Elle fut tirée de cette sorte de léthargie en entendant prononcer son

nom par une voix d'homme dans la loge voisine.

--Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide;

lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent à des amis.

--Dis donc, ça dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur?

--Mais oui. Sans vouloir être méchant, c'est même assez drôle de voir ce

jeune homme aux trousses de cette vieille femme.

--Pas si vieille, reprit une troisième voix. Et encore rudement

séduisante!

--Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans.

--Jamais, tu exagères!

--Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit.

--Oh! oh! c'est raide ce que vous dites là!

--Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa

peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens.

--Mon cher, il a une fortune personnelle très officielle...

--Et puis celle de madame Mirbel, ça fait deux fortunes!

--Quels potiniers vous êtes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je

vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans

compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du

talent!

--Ne le défends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette

chose-là n'arrive pas seulement à lui. Et puis, je ne saurais lui en

vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il épouse une

femme riche, n'est-ce pas à peu près la même chose? Seulement je

constate que la commère est un peu mûre!...

Les rires discrets, puis les voix s'éteignirent.

Madame Mirbel accablée, défaillante, crut étouffer. Elle s'effondra sur

le divan et tout bas sanglota.

--Mon amour le déshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aimé quand

j'étais jeune et belle, je n'ai même plus le droit d'être son amie.

Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le déshonore, je le

déshonore!...

Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir.

L'affront que ces jeunes hommes lui avaient infligé était peu de chose,

mais toucher à Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le

pouvait supporter. Où donc était la justice du monde qui ne voyait pas

quels liens purs, maintenant, les unissaient?

Elle se disait: «Je me suis dévouée à lui, je lui ai donné mon âme, mon

esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon coeur et jusqu'à ma

réputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de

rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous

absoudrait si notre amour avait été un caprice, on nous accable parce

qu'il a résisté au temps. Ah, jeunesse sans pitié! je suis la vieille

maîtresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs

que nos coeurs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes

j'ai enveloppé sa vie, me méprisent et me condamnent, moi qui ai

peut-être aidé au développement de son talent qu'ils admirent!»

Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante

contre la paroi de la loge, elle gémissait:

--Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel coeur ils profanent!

Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte,

profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage

meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille.

Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant

son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle

pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux,

lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de

remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit

hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra,

malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait

qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si

doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille

fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison

d'être dans la vie.

Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de

tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer

uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution.

Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles

étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent

des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée

dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis».

Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le

culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer

librement en toute intimité de coeur. Jamais Magda ne s'y était

trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en

parler à Philippe, cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la

paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un

passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de

son coeur.

Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours

le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet;

arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme,

presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge

de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit.

Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil,

mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets.

Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous

les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là. Oui, cela la

calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait

donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là, tant

de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de

son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit...

Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses

légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs

traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré.

Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate,

et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie:

--Philippe... Philippe... mon Philippe!

Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son

peignoir de soie blanche, remplacé souvent, mais toujours refait

semblable au premier. En ouvrant l'armoire où elle avait coutume de le

prendre elle ne le trouva pas; inquiète de cette disparition, elle

chercha dans le cabinet de toilette et l'y découvrit, affalé sur une

chaise. Le vêtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et,

soigneusement, s'apprêtait à le remettre en place lorsqu'elle aperçut un

long bout de point de Venise, arraché. Elle chercha dans sa mémoire la

dernière fois qu'elle l'avait porté, ne se souvenant pas de l'avoir

déchiré jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse

l'envahit. Hâtivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs,

et si douce tout à l'heure, s'évanouit. Elle voulut secouer cette

mélancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle

aperçut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement

entre ses doigts et y découvrit une petite étiquette bleue, glacée, avec

en lettres d'or le nom d'un fleuriste à la mode.

Des fleurs avaient été apportées là, non pour elle! Comme elle

froissait le papier un pétale de rose tomba, encore frais, à ses pieds.

Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au

paroxysme de la douleur.

Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'était passé: une autre était

venue... Peut-être même la veille au soir, quand, anxieuse, elle

attendait Philippe à l'Opéra... On avait profané sa robe, cette

blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de

bonheur caché. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir

une femme vêtue de sa robe à elle?...

Ah! l'horrible fin de tout!

Qu'il la trompât, elle y était résignée. Depuis longtemps déjà, elle

étouffait dans son coeur toute jalousie basse... mais cela, mais

cela?... Un grand dégoût la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux;

on l'eût tuée sur place plutôt que de la faire se lever du fauteuil où

elle était clouée, comme paralysée par la douleur.

Une sueur froide perla sur son front, elle s'évanouit.

* * * * *

Lorsque Magda revint à soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude

et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit

meuble où les fleurs de sa première nuit d'amour avaient été pieusement

enfermées par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies

aussi?... Non, on les avait sans doute oubliées, elles étaient encore

là, jaunies, séchées par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se

cassèrent, s'effritèrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre

femme eut un sourire amer et dit: «Vous me ressemblez, pauvres fleurs

vieilles et flétries!»

Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée:

rentrer en hâte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la

force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya

cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie,

et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte

cochère, entra, gagna sa chambre. Là, n'en pouvant plus, elle

s'affaissa.

Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un

décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort.

Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de

se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de

douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons

de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir.

Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence.

Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à

cette souffrance.

Elle se sentait plus haute et meilleure, détachée de la vie, emportée

par un effort puissant vers l'idéal. A cette minute, si elle avait eu la

foi religieuse, elle aurait cru à une inspiration divine, à quelque muet

appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie à elle, non pas sévèrement,

mais, ce qui est pire, justement, et restait effrayée du vide qu'elle y

découvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures

reçues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps,

avait cessé de l'aimer. Elle semblait lire dans l'âme absente de son

amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-là résumaient la détresse de

Magda.

Poussant les choses à l'extrême, elle se demandait même si les

demi-confidences de Philippe à ses amis de club ne lui avaient pas valu

l'injure de la veille à l'Opéra. Mais alors, qu'était ce semblant

d'affection, de soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une

charité d'amour? douloureuse honte! L'idée d'une tyrannie morale,

involontairement imposée par elle à son amant, surgit de son esprit:

--Je l'aime, il doit m'aimer, voilà donc le bandeau qui m'aveuglait!

Pour Philippe, son amour était-il autre chose qu'une succession de

besoins nés d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en

remuant ces pensées la faisait se résoudre à une idée d'arrachement

brutal, à la mort.

Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout à coup terrassée.

Elle songea à cette cause médiocre qui venait de décider de son sort, à

ces commérages murmurés par des indifférents, entendus par hasard et

dont les effets se révélaient effroyables.

Elle se souvint du désenchantement de sa visite chez Philippe, plus

cruel encore. Si un événement futile l'avait empêchée d'aller la veille

au théâtre, elle n'aurait pas eu l'idée de se rendre au «logis» pour y

retremper son courage, et n'eût pas vu de ses yeux, touché de ses mains,

la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse

passée. Sa vie était perdue, finie, elle le sentait, et dans son

exaltation en arrivait à éprouver un sentiment de dégoût pour la

faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait à ses pieds de

vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et

grand amour, la fausseté de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes.

Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'eût pas compris plus tôt

combien Philippe était rassasié d'elle? Être chaste ou être «fille»,

voilà le dilemme. Ces deux états lui semblaient la seule raison d'être

des femmes, le terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage,

dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit

chemin, voilà le sort des honnêtes femmes.

Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa

psyché et fut effrayée de se voir ainsi défigurée par la douleur. Elle

n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'étaient

creusés sous l'âpreté de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncés,

les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la

malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura:

--C'est fini!

Oui, tout était fini pour elle; son coeur, son esprit, animés par son

amour, accoutumés à un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient

s'astreindre à pratiquer la vie banale des femmes de sa condition.

Puisqu'elle existait par Philippe et pour Philippe uniquement, puisque

les événements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et

pour but, puisqu'il était sa seule raison d'être, oui, tout était fini.

Ravagée d'amour et de désillusion, il fallait mourir: c'était la

délivrance, l'éternel repos.

Magdeleine s'étonna de l'égoïsme soudain qui lui faisait compter pour

rien la douleur qu'éprouverait sa tante; mais sa tante était pieuse,

elle rapportait tout à Dieu, à la volonté de Dieu, et sa foi ardente la

consolait de tout.

Maudit soit l'Amour! · 第 9 / 10 段