Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie,

dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle

voulait surtout qu'il restât unique dans le coeur du jeune homme. Son

ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur

lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les

ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une

suavité.

Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se

révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et

vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour

secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher

cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il

ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de

l'accoutumance.

Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par

une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme

de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui

enfante des chimères et combat la réelle souffrance.

Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le

proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra

plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux

choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue

qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux

et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui

n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence

de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la

convaincre.

Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants

accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait.

Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance,

jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la

délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout

lui était matière à le combler de soins et d'amour.

Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait:

«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et

regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.»

Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait,

elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un

rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre

de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un

tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se

pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il

perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses.

Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à

l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le coeur de Philippe,

devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots

tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque

fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un

sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de ses impressions à

lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se

subtilisant de plus en plus.

Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme

autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux

enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des

jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour.

Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un

arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la

perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait.

Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer

qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que

d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une

multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait

malgré lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme?

Aucune... et cela le désespérait.

Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa

maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était

agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif

de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été

pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la

quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces

heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite,

un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans

le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela

l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait

demandé:

--Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain...

La pauvre femme souffrait de ces séparations plus encore que lui

peut-être. Les motifs qui les obligeaient à se mettre en garde contre

les curiosités ou les médisances possibles, devenaient, à la longue, une

cause de refroidissement entre eux.

Un jour, elle dit:

--Nous avons l'air d'être condamnés à l'amour!

Et des larmes perlèrent, au bord de ses yeux.

Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils

causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans

l'intimité du tête-à-tête, enveloppés d'une même alanguissante et

parfaite entente d'esprit et de coeur, et qu'il leur eût été

infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses

inconsciemment convoitées, il fallait cependant que Philippe

s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il

allait peut-être reporter à une autre.

Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle

qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent,

s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe

l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle

qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le

courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir.

* * * * *

* * * * *

Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que

Magda, seule, possédait son coeur, calmait ses remords. D'abord, il

avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu

à peu il s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur

cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui

étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose,

s'écoeurait des sourires qui se paient et revenait toujours à

Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille

maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en

temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et

merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à

l'ivresse de l'âme.

En toute sincérité il lui disait:

--Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous.

Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans

découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe.

Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle

voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son

amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du

jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités

inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies,

dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme,

et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art,

surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes,

au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs,

préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans

généreux.

Il était devenu celui dont le coeur demande plus qu'un coeur et ses

désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement

souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût,

elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe

lui échappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son

avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez

elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs oeuvres.

Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son

amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le

poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de

Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité.

Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef

d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par

elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de

sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir.

Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut

bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt il se vit

classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait

présenté un très beau portrait de sa mère.

Magda triomphait en lui, il était son oeuvre d'amour. Mais le succès

de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherché,

attiré, courtisé, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle

alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez

elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le thé, la quittait,

puis la rejoignait soit en soirée, soit au bal. Ces minutes, pendant

lesquelles Magda le contemplait éprise de tout lui, le trouvait beau, le

sentant bien à elle, la ravissaient.

Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se

quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie délirante en

entendant Philippe dire:

--Que vous êtes belle, ce soir! Je ne veux pas que d'autres vous

voient... si nous n'allions pas à cette fête?

Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle répondit coquettement:

--Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons

vite au contraire.

--Non, je vous veux à moi seul, pour moi seul. Allons là-bas, dites,

Magda?

Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire

désirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devînt

plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner à leur

escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu.

S'enveloppant de sa longue pelisse doublée de chinchilla, elle la serra

frileusement contre elle, et sembla toute juvénile et délicatement mince

dans les reflets pâles et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet,

dans le coupé de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il

l'avait prise dans ses bras et la tenait blottie sur son coeur.

Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses

illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa

raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en réalité elle ne

parût pas son âge, elle était trop intelligente pour ne pas voir toutes

les imperceptibles flétrissures qui, lentement, la faisaient vieille.

A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La différence d'âge

entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible à

supporter. Un jour, tante Rose ayant à lui parler entra chez elle au

moment où, aidée de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins

de toilette qu'elle avait coutume de prendre.

--Mais, Magdeleine,--s'écria tout à coup sa tante,--tu es folle de ton

corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu répandrais les parfums,

mais sur toi-même.

Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe.

Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il

s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela

lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait,

lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté

qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne,

hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle

l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et

humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque,

ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout

son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa

vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire.

Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable,

pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de

Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un

chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui

semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence:

«Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres

flétrissures de sa chair.

Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de

Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son

cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage

si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa

volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle

regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis

légers des commissures de ses yeux; l'air las répandu sur son visage la

vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir

Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices,

avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'oeil, allongé par un

peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de

riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front,

elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce

travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia.

Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses

épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de

cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses

dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était.

En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa

devant elle tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença;

une jalousie terrible lui étreignit le coeur; ce couple si jeune la

faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis

à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe

de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune

homme s'adressait à son coeur, à sa grande valeur morale et

intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans

avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se

remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans

motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée,

une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore

n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes,

qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré

sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches

entre les bras de leurs valseurs.

Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la

salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés

là, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa

tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil,

elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête

dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en

prononçant son nom.

--Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel?

--Elle a dû quitter ce salon...

Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un

moment lui et sa danseuse, avant de se mêler aux autres couples. Magda

prêta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander:

--Cette disparition ne vous inquiète pas plus, monsieur?

--Pourquoi m'inquièterait-elle, mademoiselle?

--Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous étiez un

grand ami de cette dame.

--Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui

l'entourent.

--Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle

vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en

voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgré lui Philippe, car

elle est bien plus âgée que vous, n'est-ce pas?

--A peine de quelques années, mademoiselle...

--Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est très

séduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment pas,

vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la

trouve très bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles,

le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drôle

que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes!

--Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la «vieille femme» en aimant

madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit élevé, un coeur, une âme,

au-dessus de tous et de toutes, un être doué d'une intelligence si

supérieure que je renonce à vous la dépeindre, votre jeunesse un peu...

inexpérimentée ne saurait me comprendre.

--Vous me croyez donc bien sotte, monsieur?

--Sotte, que non pas! quoique la sottise soit, à tout prendre, meilleure

à rencontrer que la malveillance.

--Vous me trouvez méchante, alors?

--Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me

confier vos petites appréciations, je veux bien vous dire que je ne vous

trouve ni méchante ni... rien enfin, seulement jeune... très jeune. La

jeunesse devrait être naïve et bonne... la vôtre est peut-être un peu

avancée pour son âge. Méditez ceci, mademoiselle: il faut être une

grande personne très experte pour jouer impunément avec le feu... car il

brûle.

Sa voix avait pris un ton dur; ils s'éloignèrent.

Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, écarté légèrement

la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille à sa place. La

pauvrette paraissait toute confuse; c'est à peine si elle répondit au

profond salut que lui fit son danseur en la quittant.

Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de

méchanceté hypocrite, surgissait tout à coup aux yeux de Magda. Ainsi

flagellée par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du

mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le coeur défaillant,

aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient.

La misère de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un

supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se détacher

de cette pensée pour éviter la fatigue et la ruine complète de son

corps, et, par une coïncidence douloureuse, tout l'y ramenait dès

qu'elle tentait d'y échapper.

Rentrée dans son hôtel, elle passa la nuit à remuer ces tristesses et ne

put s'endormir qu'à l'aide de l'éther. Avant que le sommeil vînt, dans

la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception

de problèmes facilement résolus, elle se demanda pourquoi elle

persistait à aimer. Puisque son corps se flétrissait, il fallait s'en

dépouiller, ne le compter pour rien, ne donner à Philippe que la pureté

d'une tendresse d'âme. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe

serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant

pris la résolution de se conformer à cette ligne de conduite.

Le matin au réveil, elle retrouva une à une ses pensées de la nuit et

fut étonnée du calme relatif où elles la laissaient. Oui, elle se

détacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la précédât dans ce

renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son âge, lui avait donné

la peur horrible d'un dégoût possible venant de son amant. Ne lui

faudrait-il pas, tôt ou tard, renoncer à ses caresses? Il était donc de

toute habileté d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grâce,

toutes les séductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour

en amitié.

Cela lui déchirait le coeur, mais cette abnégation étant la seule

manière de conserver Philippe, Magdeleine s'y résolut.

Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce

douloureux projet.

On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui

nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en

pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de

l'atmosphère.

Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre

d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru

presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces

aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne

comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément

jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler la

longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer

d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire

dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le

bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses

ambiantes dans un envolement lointain.

En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui

lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les

joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle

devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le

juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les

battements de son coeur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient;

ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se

revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec ses fleurs, ses

arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur

parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants

comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou

une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement

craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les

massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui

avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne

les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse

s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre

tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait

dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et

Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu

tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de sa main d'enfant: «Mon lilas

blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en

ce temps-là, des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant

les premiers longs cheveux de leurs enfants.

Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses

tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation

pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant

ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie

de la Foi.

Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à

connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions

sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de

la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se

sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant, elle

pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent.

Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de

la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas

souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur

propre autant que pour celui de Philippe... mais son coeur, son lâche

coeur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place

auprès de l'aimé, l'anéantissait.

Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps...

et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau.

Maudit soit l'Amour! · 第 8 / 10 段