Par une combinaison étrange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour

le bien de son amant autant que pour se soustraire à sa propre misère

morale, qui voulait, par sa disparition, épargner à Philippe les soucis,

les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas

un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme

un remords. Peut-être même la pensée inconsciente du chagrin qu'il en

ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et

résolue, elle marcha à la mort.

Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable à ses

projets, Magda vit une complicité du hasard; elle voulut choisir le

moyen le plus pratique de se tuer sûrement et vite.

Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle

serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que, à l'instant où le sommeil

l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait caché, fussent

réimprégnés du liquide mortel?

Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation

ne serait-il pas plus fort que sa volonté? Puis, l'idée de la Morgue, où

elle serait transportée, la pauvreté cynique du décor et la nudité du

cadavre, révoltaient ses élégances et sa pudeur.

Le revolver?... Oui; un coup et c'était fait.

Elle alla résolument vers le meuble où l'arme était enfermée. En passant

devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage.

Elle se regarda avidement, non plus comme tout à l'heure mais dans

l'ensemble, comme si, pour la première fois, elle se voyait. Son chapeau

de jais noir posé sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds,

demeurés si beaux avec leurs reflets soyeux de coulée d'or, était tout

de travers. Dans sa préoccupation, elle n'avait pas même pensé à

l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispée, sa

pâleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ôta son

chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau,

ne vit plus que la trace des ravages émanant de son coeur désespéré.

Elle prit le revolver, posa le canon sur sa tempe. Le froid de l'acier

la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du

calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait,

s'accentuait même, devenu maladif, nerveux.

--Je veux mourir, pourtant, dit-elle.

Elle se sentait secouée si violemment par ce malaise qu'elle s'étendit

sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses idées d'abord

bourdonnantes et affolées s'apaisèrent. Elle fut étonnée que sa pensée

de suicide éloignât jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut très

loin, non plus comme la raison même de sa mort, mais à peine simple

cause déterminante. Doucement une paix l'envahit; elle éprouva une

tranquillité enivrante. L'idée de mourir n'était plus le résultat d'une

douleur exacerbée, mais la pensée réfléchie d'un être qui aspire à la

suprême délivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie

de sa nature; elle estimait son roman à sa juste valeur, c'est-à-dire le

néant qu'il avait été et le néant où il la ramenait. Qu'était cette

humanité? rien. Qu'importent ses progrès, où mènent-ils? Quelle sotte et

inutile comédie nous jouons dans l'univers!

Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout à

l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'éternité.

Magdeleine, apaisée maintenant, se leva, reprit son arme et se plaça

devant la glace. Sa main se remit à trembler et encore une fois elle

s'exaspéra devant la lâcheté de la bête vivante, tenant à cette vie que

son esprit repoussait. Quitte à se manquer, elle approchait de sa tempe

le canon du revolver, quand tout à coup une pensée l'arrêta... elle

venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas,

lui! Ne l'en avait-il pas menacée souvent si jamais il apprenait qu'elle

le trompât? et cela non par amour, car l'amour pardonne, mais par

vanité, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux

ce sentiment de haine profonde.

Tout un plan germa, rapide, dans sa tête. Elle regarda la pendule,

étonnée qu'il ne fût encore que sept heures. Elle s'assit à sa table et,

arrachant une page d'un large cahier de notes, elle écrivit de la main

gauche une lettre anonyme à son mari. Elle disait que «profitant de

l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son

amant chez elle, ce soir même à onze heures. Le mari bafoué pourrait les

surprendre à moins qu'il ne préférât subir les railleries de ses amis et

continuer de jouer le rôle ridicule que sa femme lui assignait dans la

vie».

Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vêtement sur ses

épaules et descendit dans la rue. Puis, arrêtant un fiacre, elle fit

porter la lettre par le cocher à l'appartement de garçon qu'occupait

Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scène qu'ils avaient eue

au sujet du voyage de Russie.

Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait

plus de sa mort maintenant. Un grand calme succédait à la surexcitation

de tout à l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; même une tendresse

allait de son coeur vers lui; il lui avait donné de si ineffables

joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle découvrait que ses

qualités d'excessive sensibilité avaient été ses ennemies. Elle aurait

dû vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni

prévoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments à

l'extrême.

Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie; le maître d'hôtel

venait annoncer que le dîner était servi. Magda avait si pleinement

renoncé à l'existence qu'elle fut toute surprise de ce rappel aux actes

accoutumés. Elle pensa:

--Ah! oui, il faut dîner...

La fixité des actions dans les heures l'étonna. Sous la tension

douloureuse de son esprit, la régularité des besoins de la vie lui

sembla chose puérile.

Elle descendit pourtant à la salle à manger afin de n'éveiller aucun

soupçon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de

l'aspect luxueux de la vaste pièce; les flambeaux, sur la table,

faisaient briller et étinceler les argents et les ors des objets du

service.

Elle marchait maintenant comme dans un rêve, surexcitée par cette idée:

«Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte.» Elle s'étonnait que

rien ne transpirât de ses pensées, de son attitude, qui fît deviner aux

gens de service le drame de son coeur. Elle eût voulu sentir sa fièvre

d'attente se communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait

son verre de cristal gravé aux armes de mademoiselle de Presles, avec

l'écusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et

songeait:

--«Demain, tout à l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si

fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sève, de la beauté,

de l'éclat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte...

défigurée peut-être?... sûrement morte!»

Magda s'émotionnait sur elle-même, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si

courte, prise d'un égoïsme bizarre, prête à se dire: «Je vais me

perdre!»

Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une

parcelle de nourriture sans être obligée de boire quelques gorgées

d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son coeur contre les

autres, mais non contre elle-même. Se préparant à mourir, elle se

plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient

au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait

plus fermement souhaiter la mort.

Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie étaient en elle? elle

s'étonnait seulement de sa persistance dans la volonté de mourir:

--«Je meurs parce que j'ai cherché le bonheur par l'amour: l'amour dans

le mariage où une première déception a failli me briser, puis l'amour

hors du mariage, et, de cette nouvelle déception, je vais mourir...

Maudit soit le coeur!...»

L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystère cruel. Elle

découvrait la dérision qui l'avait poussée à exiger de son esprit une

raison de cette désillusion immense: où, par deux fois, elle croyait

trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort?

Elle se leva. Le domestique, derrière elle, éloigna sa chaise; elle

suivit avec intérêt ce lent mouvement, et pensa:

«Je ne m'assiérai plus à cette table.»

En se retournant, ses yeux surprirent le regard inquiet du vieux

serviteur. Magda voulut qu'il conservât le souvenir d'une dernière bonne

parole, et dit:

--Merci, mon bon François, merci.

Sa voix, qu'elle réentendait depuis des heures de silence et d'angoisse,

lui parut changée, douce, basse et pourtant si bourdonnante, que ses

oreilles furent remplies d'une sonorité inaccoutumée. Le silence lui

sembla ensuite plus profond. Le domestique, inquiet de la voir si

triste, si absorbée, hocha lentement la tête tandis qu'elle passait

devant lui.

Magda remonta dans sa chambre. Neuf heures sonnèrent... Comme le temps

lui paraissait long! Elle rangea autour d'elle; puis, ayant défait son

lit dans un désordre voulu, elle s'y jeta tout habillée, le coeur

brisé d'émoi, fascinée, étourdie par cette pensée: «Je vais mourir.»

Songeant tout à coup qu'il fallait se préparer à cette mort et donner

quelque vraisemblance au prétexte dont elle s'était servi en écrivant à

son mari, elle passa dans son cabinet de toilette, se dévêtit, plia ses

vêtements, s'enveloppa d'un peignoir de nuit en batiste si fine que sa

chair apparaissait en transparence; puis, ayant déroulé ses cheveux,

cette dernière beauté de la femme, elle se dirigea vers la glace, et,

après les avoir brossés et parfumés, s'armant de ciseaux, elle les

empoigna près de la nuque et commença de les couper.

L'acier mordait mal l'épaisse torsade; Magda s'acharnait. Le bruit

soyeux que les cheveux rendaient, cédant à la morsure des ciseaux, se

rythmait sous l'effort de ses doigts. Enfin, la masse lui resta dans la

main et, au dernier coup de ciseau, s'épanouit en gerbe d'or et la

recouvrit sous une torsion qui sembla le spasme de mort de sa belle

chevelure.

Magda dit:

«Je commence à mourir.»

Elle détacha un des longs rubans de satin pâle qui nouaient son peignoir

et lia cette superbe dépouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton

qu'elle ficela et cacheta, elle écrivit l'adresse de Philippe Montmaur.

Alors, s'étant assise devant le petit bureau d'où si souvent étaient

partis de tendres billets pour son ami, les yeux voilés de larmes, elle

lui envoya cet adieu:

«Mon bien-aimé, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donné

des joies inoubliables, des fêtes pour mon coeur et mon esprit.

Cependant me voici bientôt si vieille que, par dignité pour vous, pour

moi, pour notre amour, il faut me détacher de vous. Je vous aime trop

ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me résigner à cette séparation

sans la rendre irrémédiable, éternelle. Triste et faible coeur qui ne

sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essayé de me séparer de vous;

ai-je jamais murmuré lorsque vous-même, mon cher bien-aimé cherchiez à

secouer cet étrange joug de nos chairs et de nos âmes, en espaçant vos

visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi

fidèle, du moins aussi épris? Comme je pardonne à celles qui vous

détournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme

vous êtes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous

arrachera l'un de l'autre; après chaque tentative de séparation, ne

restons-nous pas plus étroitement unis? Nous avons rencontré «l'amour

fort comme la mort» dont parle l'Écriture. Mon Philippe, bientôt il ne

restera du moi que j'ai été qu'un moi misérable et décrépit qui, au yeux

du monde, compromettrait la pureté de votre vie.

«Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le

mien, et je vous sais le même dévouement envers moi. Mais notre amour

s'avilirait dans une plus longue durée: Je deviens vieille... Songez à

la douleur que ce mot renferme!

»Ne vous étonnez pas, mon doux aimé, de la disparition des fleurs

séchées qui, lentement, se sont flétries sur notre lit le premier soir

où je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantôt et veux qu'on

les ensevelisse avec moi.

»Veillez aussi, avec Marie-Anne, à ce que l'on me revête, dans mon

cercueil, du peignoir mauve que je portais à Fontana et au travers

duquel j'ai ressenti vos premières timides étreintes.

»Je vous envoie mes cheveux «cette mousse soyeuse, cette coulée d'or»,

comme vous disiez et que vos mains, que vos lèvres, ont si souvent fait

tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez

pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a

causé des bonheurs surhumains. Que cette pensée vous soit une

consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aimé.

»Adieu... Hélas, je ne saurais sans émotion quitter ce papier que vous

toucherez, que vous lirez, et où je puis encore vous dire: «Je vous

aime». Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lèvres et je meurs de

tendresse dans une dernière ardente étreinte.

»MAGDA.»

* * * * *

Après avoir écrit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tête d'une

dentelle afin que la femme de chambre ne la vît point dépouillée de ses

cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui précédait sa

chambre. Quand la servante fut venue:

--J'ai une violente névralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon

lit. Je vous donne congé... Vous pouvez passer la soirée chez votre

soeur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M.

Montmaur... Dites aussi à tous les gens qu'ils ont leur soirée libre,

mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M.

Mirbel. Il m'a écrit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures.

Magdeleine savait Philippe à une «première» en compagnie de Jean Biroy

et de Tanis. Il devait, au sortir de la représentation, aller au bal

chez madame d'Istres où ils avaient projeté de se retrouver. Oui, elle

se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journée--lointain passé pour

elle--combiné leur réunion vers une heure du matin chez les d'Istres.

Qu'était-il donc survenu pour interrompre le cours de sa résignation, de

ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite

profanée, un bout de dentelle déchirée, un papier vide des fleurs qu'il

avait contenues et qui ne furent pas apportées pour elle.

Sa misère morale amenait son désespoir; la mort allait effacer l'erreur

de sa vie.

Magda, les ordres donnés, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles

dont elle s'était enveloppée et, assise au coin du feu, attendit.

Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle était

lasse, la tête vide, avec des idées courtes, vagues, s'entre-croisant,

se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus

d'énergie, elle attendait la mort.

Onze heures sonnèrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne

s'agissait plus d'attendre passive, résignée. C'était elle qui avait

commandé sa mort en exaspérant l'amour-propre de son mari. Effrayée

d'avoir si peu pensé à la mise en scène de son appartement, dans une

hâte fébrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer

solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi à clef la

porte à deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais

en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du

bas de façon que, sous une forte secousse, elle pût céder. En effet, il

était à prévoir que Leprince-Mirbel s'étant heurté inutilement à la

porte du couloir, courrait, exaspéré, à celle du salon pour surprendre

sa femme avec son amant.

Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du

désordre dans la chambre, laissant traîner sur le tapis la courte-pointe

du lit, heurtant du poing les oreillers qui prirent des poses effarées

dans leur fouillis de guipure. Ces préparatifs achevés, n'en pouvant

plus d'angoisse, elle attendit.

Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passèrent, mais

aucune ne s'arrêta.

Magda s'effraya alors de la possibilité que son mari ne vînt pas, qu'il

n'eût point reçu la lettre ou qu'il dédaignât de se venger.

Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si

longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu

pour lui qu'elle l'avait déchargé de la justice humaine en s'accusant de

sa mort dans une lettre, à lui adressée, qu'elle venait de poser sur la

cheminée.

Elle fut atterrée de découvrir que seuls, le respect humain, la vanité

blessée, l'orgueil, pouvaient entraîner cet homme jusqu'à l'assassinat.

Sa mort dépendait de cet imperceptible point de folie humaine.

Dans cette attente, une exaspération la prenait et elle n'était plus

défaillante. Absorbée par le désir croissant d'en finir, elle ne tenait

plus en place. Prise d'une rage contre l'homme qui retardait sa

délivrance, elle criait, étendue sur son lit, la tête enfouie dans les

oreillers:

--Le lâche, le lâche, il ne viendra pas; non, non. Ah, je veux mourir,

je veux mourir!

Sa voix s'entrecoupait de sanglots haletants et sans larmes, étouffés

comme une plainte d'amour.

Tout à coup elle entendit des pas précipités, la serrure grinça... la

porte qui donnait sur le couloir fut ébranlée violemment et, du dehors,

la voix de Leprince-Mirbel cria, terrible:

--Ouvrez, Magdeleine, ouvrez... je vous l'ordonne... mais ouvrez donc!

Elle se dressa, pâle, et murmura: «Enfin!» bien que son coeur se prît

à battre à lui faire perdre le souffle.

Mirbel s'acharnait à la porte... Magdeleine, rapidement, se leva, ferma

brusquement le cabinet de toilette; ce bruit redoubla l'exaspération de

son mari; il hurla:

--Ah! il s'enfuit, le misérable!

Puis un silence se fit.

Magda comprit que son mari, suivant de point en point la tactique

qu'elle avait prévue, se dirigeait vers le salon. Alors, il se passa en

elle quelque chose de bizarre: prise d'une peur instinctive, prête à

défaillir, elle courut s'enfermer dans le cabinet de toilette.

La porte donnant sur le salon retentit de coups précipités, et dans un

choc, céda. A ce bruit qu'elle guettait, Magda retrouva sa force de

volonté. Elle sortit du cabinet de toilette et se trouva en face de

Mirbel qui, voyant comme dans un éclair le désordre de la chambre, sa

femme en robe de nuit froissée, ouverte sur la poitrine, le visage

défait, avec l'étrange aspect que lui donnaient ses cheveux coupés;

convaincu de sa trahison, l'ayant vue refermer rapidement la porte et

sembler en vouloir défendre l'entrée en la couvrant de son corps, les

bras étendus, Mirbel, fou de rage, tira sur elle presque à bout portant

deux coups de revolver. Des gouttes de sang perlèrent sous le sein

gauche de Magda et tachèrent la valencienne et la batiste de son

peignoir. Elle fit quelques pas, s'affaissa à genoux sans un cri. Son

corps mince et souple tomba, inerte, sur la fourrure blanche de la

descente de lit.

Elle était morte.

Mirbel se précipita dans le cabinet de toilette à la recherche de

l'amant et resta atterré devant l'ordre qui y régnait, faisant contraste

avec le désordre de la chambre. Nulle possibilité ni trace d'évasion.

Les triples rideaux de soie des fenêtres avaient, en leurs plis,

l'immobilité rigide et chaste d'une nappe d'autel; nulle porte, nul

recoin pour s'enfuir ou se cacher. Terrifié, il rentra dans la chambre.

Ses yeux hagards, à force d'interroger les objets, aperçurent une grande

enveloppe sur la cheminée avec cette suscription:

«A monsieur Leprince-Mirbel.»

Il se précipita; ses mains tremblaient. Il brisa le cachet et lut:

«Ne vous accusez pas de ma mort, je me suis tuée volontairement,

dégoûtée de la vie, n'ayant plus la force ni le courage de la subir.

C'est moi qui vous ai écrit la lettre qui arma votre main.

Pardonnez-moi, comme je vous pardonne, le mal que nos natures si

différentes se sont fait, et vivez sans remords: vous n'êtes pour rien

dans la suprême détermination que j'ai prise.

»MAGDELEINE.»

* * * * *

Leprince-Mirbel resta un temps les yeux fixés sur la lettre,

reconstituant les péripéties de ce drame. Puis, ayant vaguement compris,

il s'approcha de Magdeleine, la souleva avec effort, la posa doucement

sur le lit et la contempla. Le sang qui fluait en mince filet des lèvres

de la morte, immobilisées comme dans un sourire, s'échappa tout à coup

avec plus d'abondance. Mirbel voulut l'étancher; ce geste l'ayant mis en

contact avec la chair tiède de sa femme, il se jeta en sanglotant sur le

lit où, pâle, redevenue jeune et belle dans le calme de la mort, Magda

semblait dormir.

FIN

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--128-1-21.--(Encre Lorilleux).

Maudit soit l'Amour! · 第 10 / 10 段