d'ailes, n'avait pas aigri leurs coeurs, détruit leurs espérances par
des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais
nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son coeur
saignât de la rupture ou de l'abandon.
Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve;
chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque
aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait
aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation
joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons
qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la
peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller
sur son honneur.
Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole
n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les
réunissait au logis.
Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences:
vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un
grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait
presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût
point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel.
Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence
par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner
drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci
d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et
c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de
rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus
la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec
des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un
temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans
l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à
s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par
l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle
appliquait tous ses soins à la prolonger.
Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une
baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la
salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans
une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel
avec mademoiselle Mercédès.
Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par
la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec
Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette
coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche
qu'elle prenait enfin.
TROISIÈME PARTIE
Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son
entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme,
avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne
ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois,
l'assiégeaient.
Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces
quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que
Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui,
doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle
acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement,
deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait
mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à
souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride,
l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle
son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.
Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait
une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères.
Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une
âme inquiète et douloureuse.
La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de
Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande
passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle
du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle
l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de
quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et
froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse.
Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain
contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le coeur
tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce,
confiante.
Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les
sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les
mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire,
venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le
désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée:
«Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui
revenait à l'esprit.
Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès
d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée
de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis,
disant entre deux bouffées de cigare:
--«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut
tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.»
Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre
gaie, croyante, les larmes aux yeux, le coeur broyé. Parfois, la
réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait
voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant
des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus
faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y
trouvât, à la fin, des formules d'amour, son coeur, son vieux coeur,
en demeurait angoissé.
L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la
simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela
était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce
détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr,
est presque un épouvantail pour un jeune amant.
Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette
dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son
coeur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui
semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité,
et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe,
par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour
sera l'excuse de ma faute.»
Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au
coeur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument
peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle
dont le coeur était brûlé et ravagé d'amour.
Enfin, la fêlure fatale se produisit.
Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui
précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de
réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une
atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa
pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant
l'hôtel faisait battre son coeur; dans le silence de la nuit, elle les
entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est
lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des
roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore,
emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de
nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle
s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants,
emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son coeur.
Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche
de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette
soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une
dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à
coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent
pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la
gagnant, elle pleura.
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et
poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur
Fugeret se trouvait devant elle.
--Ma pauvre amie,--murmura-t-il, confus, en
s'approchant--pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette
émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre
cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais
ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez
que je l'ai vaillamment dissimulé.
Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la
poitrine de Fugeret et se serra sur son coeur comme pour y puiser la
force de réagir.
--Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse
pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles
tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent
de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que
des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais
pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup,
devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai
analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le
châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon
cerveau, à mon coeur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me
comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez
ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon coeur aime
simplement et il croit, lui!
--Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous
sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui
domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement
s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de
votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en
vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller,
non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle
jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet
imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous
accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie,
décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne
viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce
stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez
d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une
décision. Voulez-vous rompre?
--Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus
tout...
--Et lui?
--Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme.
--Alors quoi?
--Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie
murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder
intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant
m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je
me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je
lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi
qui laisse son coeur et son esprit libres... Alors, j'appréhende
l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment
pour pouvoir l'accepter.
--Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant,
voulez-vous que, très délicatement, je sonde le coeur de Philippe?
S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de
continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au
moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur
mon dévouement absolu.
--Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur,
ont-ils comme vous surpris mon secret?
--Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au
moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé
votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus
clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon
enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront
moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve.
--Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins
triste depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé,
voulez-vous?
Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son
charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse
expression d'un coeur souffrant.
Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son
réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la
consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée.
Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de
la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait
d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de
séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses
doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance,
Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun coeur une si
délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps
souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à
s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas
tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs
qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu
le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée,
d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait.
Alors pourquoi la tromper, pourquoi?
Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant
n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs
étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu
leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre,
et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces
douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal
assorties, lentement creusaient un abîme.
Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il
s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant
ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda;
mais chaque fois, il sortait écoeuré de ces débauches, avec une grande
honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant
si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps.
Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités
que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:
«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture,
plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si
séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je
n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une
tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?»
Avec la divination que donnent les souffrances du coeur, madame
Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de
s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis
des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule
de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête
et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir
à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent
Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait
constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui
rendre compte de ses démarches.
Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts
ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des
réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent
des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun
dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies,
élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions
étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté
juvénile qui emplit de joie le coeur de celle-ci. Bientôt ses
réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle
eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit
à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu
grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de
tante Rose se multiplia et lui fut même disputé.
Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir
de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant
surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:
--Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez
préoccupée, pourtant?
--Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais
mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon!
--Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre
beau Philippe, tout simplement.
--Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui
peut-il être jaloux?
--Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis
avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute
tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout à
l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la
chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette
l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de
roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa
carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de
la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si
Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour
vous rejoindre.
--Ah, docteur, quel petit moyen!
--Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un coeur
dont on ne peut se passer.
Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un
geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à
travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant
lourdement le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière
hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus
concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans
sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder
Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle.
La pauvre femme sentait son coeur battre à lui briser la poitrine;
elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents,
presque durs. Il murmura:
--De qui sont ces fleurs?
--Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis...
--Ah?... Voulez-vous me donner cette carte?
Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit
froidement:
--La voici, monsieur.
A peine y eut-il jeté les yeux que pris de honte pour l'action qu'il
venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont
tressaillit son amie:
--Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant!
Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même
aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des
premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets,
heureux.
Philippe demanda:
--Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous
voulez, nous y déjeunerons.
Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis,
reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui
s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura:
--C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse
grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son
regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en
frissonne...
--Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent
pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi
vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois
seulement et mourir après si l'on veut!
--Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est
plus douloureux que la mort...
Ils furent interrompus par Jules Governeur:
--Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les
truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai
la digestion moins amère, moi!
--L'abbé, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du
coeur et comme vous n'avez pas de coeur...
--Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous
l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit
économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de
le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien
chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or,
soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point
avoir!
Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un
canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle
sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait.
C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés
les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à
l'engourdissement où ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se
contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe,
d'avoir cherché l'amour loin de Magda.
QUATRIÈME PARTIE
Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse,
confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait
d'elle.
Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de
leurs deux vies, et, guidée par son coeur, elle accomplit des
merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations
et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une
science à éblouir les plus raffinés.
Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune.
Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques
rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic.
L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se
livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et
s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point
exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son coeur,
pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son
oeuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse
de ses amis.
Fugeret, avec un dévouement de coeur admirable, l'entretenait dans ses
idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et
vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son
amant.
Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience.
Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de
câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant.
Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se
passer.