eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors
son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la
chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse.
D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois
Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité
brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs
deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité.
Philippe, d'ailleurs, était un délicat; il ne voulait pas compromettre
la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours
restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à
leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât.
Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter
Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame
Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne
voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller
les soupçons de leurs amis et compromettre Magda.
L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche
devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir
le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre
sa voix, écouter vibrer son coeur, ces bonheurs qui n'étaient rien et
qui étaient tout, allaient donc lui être ravis?
Elle ne sut pas résister à la prière de Philippe, la veille de son
départ, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce
qu'ils décideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre,
et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se
devraient faire devant tous.
Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas éveiller les
soupçons de sa femme de chambre, se dévêtir de sa robe du soir; mais,
prétextant des lettres à écrire, elle demanda son peignoir, une longue
robe de crêpe mauve, où la mousseline de soie mettait autour du col
ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses
mules passées aux pieds, le verrou de la porte laissé ouvert, elle alla
s'étendre sur sa chaise longue et attendit.
Enserré par la soie souple et mate, son corps gracile se détachait
élégant dans la pénombre de la chambre. Sa tête blonde, posée sur un
coussin de velours vert pâle, en recevait les reflets adoucis qui
donnaient à son visage des carnations bizarres. Toute enveloppée de
grâce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'être
surnaturel qui l'avait charmée.
La jeune femme écoutait les bruits de la maison s'apaiser; peu à peu le
silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante
qu'elle essaya de l'atténuer en aspirant l'air à longs traits. Son corps
frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait pâlir. Enfin un bruit
imperceptible vint jusqu'à elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut.
En le voyant entrer, Magda s'était redressée. Elle ouvrit lentement les
bras, Philippe vint s'y blottir et tomba à genoux.
D'abord ils ne parlèrent pas; puis des mots sans suite expirèrent sur
leurs lèvres. Affolé d'amour, grisé du parfum de Magda, Philippe, près
de s'évanouir sous l'intensité de son désir, se tenait tout contre elle.
Peu à peu ils se calmèrent et Magda, tout bas, murmura: «Je vous aime!»
Ses lèvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la
tête et reçut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette
caresse parlée: «Je vous aime...»
Lorsque ces mouvements eurent amené les lèvres de Philippe près des
lèvres de l'aimée, ils restèrent ainsi un long temps mêlant leur
souffle, s'effleurant à peine, âme contre âme, coeur contre coeur,
désir contre désir.
Magda s'arracha la première à cette ivresse; elle passa sa main sur les
cheveux coupés court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un
frémissement; elle pensa: «Tout m'est caresse, venant de lui.»
Ils convinrent de s'écrire. Puis, Magdeleine promit de revenir à Yerres
huit jours après le départ de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda:
--Et après?
--Après?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours à Yerres, vous
viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues
heures ensemble.
--Et après?
--Après?... Nous passerons nos soirées à lire, à faire de la musique, à
philosopher avec nos amis.
--Et après?...
--Après?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce à moi de le
dire?...
--Ah! chère, chère femme adorée!... Après, un jour vous viendrez avec
moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphère d'amour, vous y
sentirez tant de respect, tant de dévouement amassé pour vous,
qu'après...
Mais à son tour il s'était arrêté. Finement, Magda interrogea:
--Après?
--Après?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame,
est-ce à moi de le dire?
Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passèrent ainsi
deux heures énervantes, brèves, infinies, et se quittèrent dans un
arrachement de tout l'être, alanguis d'émotion et de volupté.
Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait à la gare de
Clermont, Philippe et sa mère; Magdeleine se leva, mit son peignoir
encore tout froissé des étreintes de son ami, et se plaça au balcon pour
qu'il l'aperçût. La route passait au loin, devant les fenêtres.
Madame Montmaur était dans le coupé. Philippe, sur le siège, conduisait.
En apercevant Magda, il ôta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La
voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement émue,
continua de regarder l'horizon. L'humidité de la nuit baignait encore
les feuilles des châtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins
restaient enveloppées de brouillard; le jour était blafard et triste.
Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, désolée; son chagrin la
reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des
joies aux souffrances qu'il impose, elle éprouva un plaisir secret à
voir le sentiment de son existence n'être plus qu'un sentiment
d'aspiration vers Philippe.
Les huit jours qui la séparaient de son ami lui auraient paru plus longs
s'il ne lui eût écrit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser
voir à personne qu'il manquait à sa vie. Ces lettres l'aidèrent à garder
l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours précédents.
Dans la première, datée du lendemain de son arrivée à Paris, Philippe
disait:
«Hier, je n'ai pas voulu vous écrire; j'étais trop malheureux, ma lettre
vous eût attristée... Je ne cesse de vous voir à votre balcon, où vous
avez eu la bonté de vous montrer pour que mes derniers regards
s'arrêtassent sur votre être bien-aimé. Un serrement de coeur
m'étouffait lorsque la maison a disparu derrière les arbres, sans que
j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et
combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir
la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler
votre tendre regard; j'étends les bras pour vous enlacer, ils se
referment à vide, la vision chérie s'évanouit et je reste seul, si seul!
Ce mot est terrible. Pour la première fois il frappe mon oreille d'un
bruit douloureux, sans écho. C'est que je vous aime de toute mon âme,
c'est que vous êtes toute ma vie. Revenez, revenez, chère tant aimée,
ne prolongez pas ce supplice...»
Magda mit dans sa réponse toute son âme, sa grande et douce âme. Elle
coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle à
son ami.
Elle se dit, se souriant à elle-même:
--Comme je suis vieux jeu... Oh, les éternels recommencements des mêmes
choses banales et délicieuses!
Philippe répondit à cet envoi:
«Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais osé vous demander de
détacher un rayon de l'auréole d'or qui entoure votre tête, si chère à
mes yeux, à mon coeur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je
rage d'être loin de vous. Mon impuissance à vous dépeindre mon amour tel
que je le sens, m'exaspère. Ne jugez pas mon âme sur la gaucherie de mon
style, considérez mon coeur comme un pauvre muet très dévoué et qui
n'est qu'à vous seule, n'a jamais été qu'à vous. Si vous y pouviez voir,
vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous.
»PHILIPPE.»
* * * * *
«Non certes,--écrivait Magdeleine à son tour,--votre coeur n'est pas
un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un coeur très
éloquent, très pur, un coeur auquel je crois et que je sens tout plein
de moi.
»Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entraînement, le
recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies
divines nous sont réservées; j'ai senti tout mon être vibrer d'une
étrange sorte sous la chaleur de vos baisers.
»Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je
vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa durée
qui, seule, à mes propres yeux peut m'absoudre. Maintenant que vous
m'avez révélé cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous
aimer, sans être aimée de vous. Ce douloureux départ m'a montré que, pas
plus que moi, vous n'êtes libre. Il faut donc nous créer un bonheur
plein de réserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux
malgré les empêchements, malgré nos amis qui nous guettent, malgré le
monde et ses cruelles lois, malgré tous, malgré tout.
»MAGDA.»
* * * * *
Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et
naïvement exprimée, faisaient tressaillir de joie le coeur de
Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle éprouvait des remords.
N'aurait-elle pas dû lutter contre l'envahissement de cette tendresse?
Elle s'effrayait de s'en voir imprégnée tout entière, au point de n'être
plus maîtresse des mouvements de son âme. Au gré de sa passion elle
devenait le fétu de paille emporté par une trombe; son habituelle
énergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amères
désespérances.
Et, malgré tout, consciente du peu de belles années qui lui restaient à
vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaçait un
amour si jeune et si passionné sous ses pas, et elle se donnait dans un
de ces élans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les êtres
d'exception, car la vie s'y brûle.
Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hâter leur retour, et
cinq jours après le départ des Montmaur elle arrivait à Yerres. En
chemin, ses amis lui proposèrent de l'y accompagner; mais elle exigea
qu'ils reprissent leur liberté et qu'ils continuassent leur route vers
Paris, la laissant à la station de Brunoy.
Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait.
Une charrette était là pour emporter les bagages; elle monta dans le
dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot.
Cette rentrée à la Luzière par les bois, les routes désertes, les ravit;
ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'étaient
quittés. Ils discutèrent, dans la tranquillité d'un sentiment partagé,
l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: «Ma femme
bien-aimée.» Cela mit un souci au front de Magda qui soupira:
--Songez-vous à l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous
aimons, mais loyalement et le front haut? Hélas! ce bonheur n'est point
fait pour nous.
--Qui sait, chérie?
--Même si j'étais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon
beau Philippe?
--Ne dites pas cela! Vous êtes jeune, merveilleusement jeune, tandis
que, grâce à mes cheveux aile de corbeau, je parais plus âgé de cinq
ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande.
--Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons
heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vôtre, et jouissons
de l'heure présente qui nous est si douce.
Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasiés, avec
dans le coeur une joie inénarrable.
Philippe avait loué à Paris un rez-de-chaussée: un vestibule, un petit
salon précédant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit
tendre le tout de soie mauve, pour garder à jamais le souvenir de la
robe que portait Magda le soir de leurs premières intimes tendresses, la
nuit des adieux à Fontana.
Philippe expliqua ces choses gravement, en s'excusant, presque confus,
car il avait le respect de son idole.
Mais la jeunesse de Magdeleine prête à s'enfuir et qu'elle eût voulu
prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait à accepter la rapide
éclosion d'un amour sensuel; elle se serra câlinement contre lui et,
tout bas, demanda:
--Quand verrai-je les folies faites par mon ami?
--Ah! que vous êtes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous...
demain?
--Demain? c'est bien tôt pour que j'aie le prétexte de me rendre à
Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte
douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'être
aimée me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui
lundi... Voulez-vous jeudi?
--Pas mercredi, Magda?
--Oh! cher...
--Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu
d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous
verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique,
ce sera délicieux, vous verrez, vous verrez!
Il parlait avec vivacité pour distraire Magdeleine que la pensée de cet
arrangement brutal de leurs tendresses, à heures et jours déterminés,
avait tout à coup rendue songeuse.
C'est la douleur des âmes délicates ces joies prévues de l'adultère,
discutées par avance, prises hâtivement, avec une crainte affolante de
tout: d'être malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement
sous une porte; de s'arracher des bras de l'aimé et de se retrouver tout
à coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il eût été si bon de
rester encore ces instants-là ensemble, marchant unis dans la vie au
grand jour comme on est unis dans la vie secrète.
Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'être
aimée. La volubilité de la phrase dite par son ami lui avait montré
qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces compréhensions de pensées
non exprimées centuplent l'amour des êtres fins; c'est la pierre de
touche des coeurs pareils.
Ils arrivaient à la Luzière. Tante Rose avait fait une surprise qui
devait être infiniment agréable à sa nièce: les Montmaur dînaient chez
elle.
A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa
chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle était aimée, elle mettait
encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle
reparut bientôt vêtue d'une robe d'un bleu si pâle que ses yeux bleus en
semblaient foncés; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait
toutes les rondeurs de son corps mince. Magda n'avait que l'âge de
Philippe dans cette toilette exquise de simplicité. Madame Montmaur et
mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant
entrer, tant elle était charmante et jeune; quant à Philippe, il resta
ce qu'il était toujours, froid en apparence, mais intérieurement ébloui
et profondément ému.
Ces deux journées qui séparaient Magda de la visite au «logis» passèrent
rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues
heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres séculaires du parc,
retrouver les chastes extases des journées et des soirées de Fontana.
Jules Governeur, déjà réinstallé au pavillon, avait, ainsi que Jean
Biroy, replongé Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle
n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du coeur lui
donnait un rayonnement que remarquèrent ses amis.
Le jeudi, Biroy devant aller à Paris après le déjeuner, Magdeleine
convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crût
qu'elle dînerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier
train.
Vers quatre heures, elle arriva à l'appartement dans une toilette
sombre, le visage voilé. Philippe, qui guettait toutes les voitures
depuis une heure, se précipita au-devant d'elle et la fit entrer avant
que personne ait pu l'apercevoir. Le coeur de Magda battait; émue,
pâle, elle se dégagea des bras de Philippe et, presque sèche et brusque
à force d'émotion contenue, elle examina l'appartement. Lui, très
troublé aussi, semblait froid. Ils parlèrent de choses indifférentes
comme si leur grand amour, tout à coup, était mort.
Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mêmes. Sur la
cheminée du salon, des roses s'épanouissaient dans des vases de
cristal. Le jour, tamisé par des rideaux et des stores, arrivait très
doux sur la tenture mauve. Ce n'était pas le logis banal, loué en hâte
pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un
jeune ménage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des
présents faits aux jeunes époux. Une lampe d'argent, trop petite pour le
couvert déjà dressé qu'elle devait éclairer plus tard, était sur une
table en un coin du salon.
De nombreux coussins juxtaposés, semblables de forme et de dimension à
ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient pêle-mêle le
canapé. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gêne entre
eux. Magda tendit la main à Philippe et dit en lui désignant les
coussins:
--Ils sont les mêmes, exactement, que les miens.
--Je crois bien, je les ai dessinés un à un en cachette, dit Philippe,
souriant d'une manière un peu contrainte.
--Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela
seul suffirait à me faire soupçonner.
--Quelles pensées avez-vous, Magda? Ce logis est à vous, bien à vous,
nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y
entrera, je le jure.
Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils
étaient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tête sur la poitrine
de son ami et murmura:
--Mon Philippe!
Éperdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les
cheveux.
Elle tomba assise sur le canapé, et, à ses pieds, il osait maintenant
lui dire ses litanies d'amour.
L'ayant débarrassée de son vêtement, de son chapeau, il la déganta et
baisa ses mains; tout son bonheur était revenu.
Il demanda:
--Continuez-vous l'inventaire de votre logis?
Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement
enlacés, qu'ils pénétrèrent dans la chambre éclairée par les candélabres
de la cheminée.
Les volets et les grands rideaux des fenêtres étaient clos; partout se
répétait la même tenture de soie mauve; mais les draperies du lit,
doublées d'une étoffe japonaise à peine rosée, brodée d'oiseaux et de
branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. Épandues sur
le lit, des gerbes de fleurs pâles s'épanouissaient... c'était une
jonchée fraîche et immaculée exhalant ses parfums.
Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour.
Lui, trop ému pour parler, la fit asseoir et la tint longtemps appuyée
contre son coeur; ils étaient retombés dans l'extase.
A peine dînèrent-ils; une grande émotion les étreignait. Ils rentrèrent
dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prête à se
moquer d'elle-même et essaya vainement d'être gaie. Ils avaient soif,
l'émotion leur brûlait la gorge.
Philippe, un instant, s'éloigna pour aller chercher une coupe de
champagne. Pendant sa courte absence Magda s'était levée; elle vint
jusqu'à la psyché, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son
costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacés de la
tenture du logis. Tristement elle pensa:
«Ceci représente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de
tes désirs morts, de tes rêves évanouis, en deuil des beautés de ton
corps, des trésors de ton coeur déjà vieux, dans une maison parée pour
l'amour. Tu viens t'offrir à un être plein d'espérance, de jeunesse et
de beauté; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera
peut-être l'image de ta vie amoureuse!»
Et des larmes coulèrent sur ses joues.
Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il
devina ses pensées et, l'arrachant par un baiser à sa contemplation, il
dit:
--Chère, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient
ici. Il y a là un peignoir fait pour vous.
Il lui présenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle
ancienne. Magda, extasiée, s'étonna qu'il eût ainsi, dans un génie de
tendresse, pensé à tout.
--Ma bien-aimée, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre
femme de chambre?...
Elle n'eut pas la force de répondre.
Alors, avec une habileté qu'elle ne s'expliquait pas, doucement il la
dévêtit et lui passa la robe.
Magda, brisée d'émotion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui
s'écoulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les
faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lèvres ils
entendaient le bruit des battements de leur coeur...
* * * * *
* * * * *
* * * * *
Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda était l'absolu
rêve de Philippe, comme Philippe était l'absolu rêve de Magda; rien de
discord entre eux: ils étaient l'un pour l'autre la chair de leur chair,
l'âme de leur âme.
Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait à ressentir, ne songeait à
rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux êtres. Pas un geste,
pas un mot, pas une pensée, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu
le charme dont tous deux s'étaient sentis enveloppés.
Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté
d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille
plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une
passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de
coeur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par
rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le
plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia
l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art
d'aimer de Philippe procédait de son coeur, non de son cerveau. Des
baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant
les étreignait, leur sang semblait avoir rompu ses artères pour couler
en flux houleux à travers leur corps.
Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs
yeux, eurent des éblouissements de joie.
En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement
belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si
puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle
de son coeur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums
sur elle et s'en imprégna toute.
Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait:
--«L'amour m'a rendu la jeunesse.»
Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé
quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un
petit meuble de forme frêle.
--Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y
demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour.
Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à
ses pieds:
--Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de
vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens.
Elle le releva, le baisa doucement au front et dit:
--Moi aussi, mon Philippe, je vous aime.
Le son de sa voix emplit de béatitude le coeur du jeune homme; ils se
serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour
s'arracher à ces tendresses...
Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils
marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une
voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui
l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai,
montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus
tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.
Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine
regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la
nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi:
était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la
sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes
l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui
était attaché par les liens multiples de la chair et du coeur, de
l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange
compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles.