affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je
l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma
vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous
entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances,
prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le,
puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre
d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si
vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame
Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indifférence--vous me
perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.
--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?
--La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à
poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes
actes.
--Assez, mon fils!
Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte
au rebelle.
Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait
lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir
son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de
l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une
situation irrémédiable.
Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première
insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux
d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.
Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de
sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu;
il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait
son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il
lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent
c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.
Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout
cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche,
estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande
circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la
distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à
commettre des folies.
Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait
conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux
choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une
façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya
son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle
s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses
besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à
cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église
et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise
posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui
viendrait aussi sûrement en aide.
Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant
les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de
lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle
de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la
vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative
de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de
tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût
attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était
reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé
d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi
que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou
pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait
rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à
cause de la différence de leur âge.
Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de
l'abnégation au coeur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur
rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.
L'explication fut courte entre la mère et le fils:
--Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...
--Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable;
l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en
conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je
m'en excuse aujourd'hui.
--Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne
m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la
respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la
perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe,
promettez-moi de ne pas faillir...
--Ma mère...
--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable
amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la
purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers
le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de
Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne
fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre
coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon
Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour
cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier,
implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!
Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords
d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une
telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment
religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire
de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien
la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au coeur d'un
homme.
Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce
jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec
madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère
prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à
découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour
s'en soucier.
Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un
tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à
l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient
les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre
eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des
baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient
toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties
étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda
tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse
brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir _le service_. Dans
sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon
peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos
chances»!
Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans
l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes
formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos
échangés:
--La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans
sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature...
quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle
joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau
que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est,
à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.
La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et
commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du
bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.
--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous
deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises,
dites?...
Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la
fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au
moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette
belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains
étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses
dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la
cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine
emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.
Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune
femme, lentement il mangea la cerise.
Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise,
pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.
Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des
plus petites choses?
Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses
furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels
qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni
crainte. Dans le coeur resté libre de Magda, l'amour chaste de
Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.
Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies
infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour
sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du
coeur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans
vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous
le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire:
«Une âme est en mon âme.»
Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les
pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une
façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:
--Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se
passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si
vous aviez voulu...
Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le
nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?
Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile
maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les
distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties
en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa
propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par
un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie,
qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son
lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour
qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait
prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.
Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop
en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le
costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret
s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les
escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie
d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.
--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni
entendu?
Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau.
Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la
goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la
haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à
fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient
des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les
branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses.
Elle sentait son coeur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade
solitaire.
En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir
personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon,
cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table,
près d'une fenêtre.
--Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher
les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être
tous?
Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la
sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses
mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se
retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la
pièce.
--Ah! fit-elle, vous étiez là?
--Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade,
l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis
resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah!
madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi!
Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du
feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.
Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il
disait:
--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de
douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice
d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus.
Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux
ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au
point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui
paraissait fine, intelligente et belle...
--Vous m'avez formé l'esprit et le coeur sans vous en douter. Je ne me
plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près
de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en
ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime,
madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le coeur
d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un
enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme
d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si
abominablement, si cruellement souffrir...
Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage,
renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à
la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la
bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur
des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et
se soulevait insensiblement vers sa bouche.
Elle, le coeur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de
désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant
plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les
siennes.
Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.
Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en
sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la
jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.
Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de
cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation
différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur
affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour
lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.
D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur
le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:
--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...
Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard
mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que
son coeur, son pauvre coeur meurtri déjà et qui reprenait vie,
jetait désespérément à l'avenir.
Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes,
elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs
l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions
autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait.
L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait
bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui
restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette
force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de
souffrir cette souffrance.
Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un
geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie.
Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni
l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se
sentaient envahis.
Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la
bouche sur le cou de Magda:
--Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas?
Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se
perdaient dans ses cheveux.
Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse
revenait.
Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité,
honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure.
Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un
arrachement d'elle qui serra le coeur de la jeune femme. Ils
n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans
ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache
et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait
et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à
recevoir ceux qui rentraient.
Magda, le coeur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le
regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il
en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le
reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et
qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle.
Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement
s'évapora, lui laissant au coeur un grand vide. Tout était fini pour
elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser
qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la
faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que
Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de
ses yeux.
De quelle blessure son coeur saignait-il?
Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court
désespoir.
On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées
pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là
tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se
remettre.
Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que
deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à
l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des
joies.
Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa
se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant
la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant.
Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie.
La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au coeur les
langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant
de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il
s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il
s'agenouilla.
Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis,
levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres
en forme de baiser.
Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit
avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle
aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir.
L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors,
grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée,
jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles
de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.
Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la
première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle
voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle
préférait la Victoria.
Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra
sous la capote baissée de la seconde.
Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la
couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre.
Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:
--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué
jusqu'aux moelles.
Il demanda:
--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit,
ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame?
--Montez, dit Magda.
Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote,
Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire
d'une émotion contenue qui l'anéantissait.
DEUXIÈME PARTIE
Depuis l'échange du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait
plus à lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entraînement
de folie, elle jouissait de la présence de Philippe, des mots qu'il lui
disait, de la tendresse ardente qu'il lui témoignait lorsqu'ils se
trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dénouement de cette
situation. Tout entière au bonheur d'aimer, d'être aimée, elle entrait
dans la phase délectable des désirs encore chastes et des enivrements
qu'ils causent.
La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'épanouissait
comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, éblouis de
cette transformation, n'en cherchaient pas la cause.
Elle n'était plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle
n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait
sous la pâleur de sa chair et lui rendait l'éclat de la jeunesse; ses
yeux semblaient mouillés, attendris de désirs réprimés; elle devenait
belle de la beauté païenne, tentatrice, et comme elle avait une âme
haute, le mélange de ces deux forces la rendait irrésistiblement
séduisante.
Marie-Anne lui disait:
--Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante,
si enchanteresse, que j'en arrive à chercher tes ailes?
Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe:
--Vous êtes mes ailes...
L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite
cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède
autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la
baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se
mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son
amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée.
--Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur
d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je
ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai
souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon coeur éclate...
j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour!
Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir.
Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit:
Sentirsi, oh Dei morir
E non poter mai dir
Morir mi sento!
Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser
dire: Je me sens vivre!»