fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le
sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré
dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû
faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et
lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle,
recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce
qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un
enchantement de l'avoir auprès d'elle.
La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses
recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda
causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la
nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante.
--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre
enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon coeur de
petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas
jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur
place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous
m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement
extasiée!
--Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor
pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le coeur ne demande
qu'un coeur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria,
ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même
un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme
dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un
sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines
s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme,
que je n'y prête aucune attention.
--Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea
Magda.
--Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures,
j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon coeur ni pour
mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en
omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en
omnibus, ce n'est que pour lui.
--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis,
qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.
--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne
puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de
grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de
l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être
aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition,
non point cérébrale, celle-là, mais toute de coeur. Je voudrais que la
femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la
délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je
l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité,
mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel
comme vous autres.
--Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et
d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la
raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau
symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni
vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre
alors que vous n'aimerez plus.
--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si
simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe
en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la
convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup
raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce
sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute
elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son
esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends,
fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au
reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le
moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série
d'aspirations vers elle.
--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit
Marie-Anne.
--Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me
trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon coeur,
de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des
jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un
enfant et j'ai besoin de pleurer...
Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée
sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:
--Pauvre Philippe, comme il aime!
--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...
--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer
ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour
prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à
l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre
de sa mère que ces mélopées s'adressent!
--Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.
--Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie,
elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui
manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La
conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le
fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe...
Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.
--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre
sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour
qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi
ses douceurs.
--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!
--Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit
être servi.
Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe.
Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que
Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui
aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une
secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des
confidences qu'il avait faites sous les aulnes.
Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils
furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste
banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet
effleurement en leur coeur.
V
Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles
recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et
patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent,
dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée
en Russie pour chanter les oeuvres qu'on lui demandait.
Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à
garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait
une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir
pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec
un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg,
comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des
imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame
Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une
tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et
maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en
haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.
Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire
accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites
infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que
d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.
Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la
réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa
combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il
n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort
peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en
imposer beaucoup à la galerie.
Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins.
Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante,
provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de
mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.
Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de
la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir
aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse
qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue
calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y
parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez
madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et
s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère
enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de
Magda.
Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle.
Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le
virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver
furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant
la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une
clef qu'il tira de sa poche.
La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda.
Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès,
écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop
souffrante pour l'entreprendre.
Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui,
prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis.
Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé
très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:
--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que
Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si
chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre
belle chère enfant!
Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut
lieu et se termina par d'injurieuses menaces:
--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de
soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais
prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la
moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre...
Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors
nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et
bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!
Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança
la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant
claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.
Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade.
Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût
l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.
--Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour
ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur,
tu n'as que cela à faire.
--Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur
dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son coeur. Jamais cette pensée de
divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle
acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me
répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies
secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs
les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on
die»,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je
songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons
au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si
peu.
Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours
dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.
Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique,
partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui,
navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie
en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.
A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les
merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la
montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en
ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint
habiter sa propriété de Fontana.
Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci
arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que
durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval
et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne
souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut
devinée par Magda; un jour, elle lui dit:
--Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à
l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le
séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions
tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir
chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles
et l'invasion de ton _home_ a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une
de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le
verre d'eau de l'après-midi.
Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son coeur.
--Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me
proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille
maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir,
quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès
demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à
peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera
plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à
reprendre. Comme tu me rends heureuse!
Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se
montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité
provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la
migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de
maison.
Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui
prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la
douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze
heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert,
on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à
Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de
plain-pied avec le jardin.
La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était
environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur
la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie
petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa
chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon,
les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à
l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant
un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage
et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes
bois qui l'entourent comme d'une ceinture.
Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le
repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir,
étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près
d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense
et calme horizon.
Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la
terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive;
elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le
tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers
qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la
maison.
Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de
temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée
par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble
plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à
l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises
d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à
résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment.
Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent
là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles
et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du
ciel.
Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus
souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de
frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce
que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»
Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être
conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer
par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour
simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle
planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par
celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?
Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça
l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans
et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la
venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de
leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez
à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma
famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»
Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent
que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame
Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à
Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un
élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de
sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la
préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que
les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la
chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.
Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont.
Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le
perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers
elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.
--Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue
peut-être? interrogea-t-il en la voyant.
--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la
nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe
d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je
suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat
sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...
Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant
révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne
serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau
qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur
d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le
champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?
Elle dit donc:
--Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une
force à soulever des montagnes.
Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion
pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.
Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise
à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir
jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.
En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne:
Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit
naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun
menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis
qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant
plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru
ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de
madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.
Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations
anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut
nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers
Philippe.
Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une
sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa
tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle
prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en
constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande
émancipation par l'amour.
Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et
qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois,
sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le
cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement,
ont fait leur chef-d'oeuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une
passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la
secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant
de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur coeur
l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.
Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en
voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait
pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane
de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence
qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le
premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa
froideur.
Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité
de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude
hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un
entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre,
avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda
nettement le sujet:
--Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs
aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous
entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...
--Est-ce une leçon?
--Non, certes, tout au plus un simple conseil.
--Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?
--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards
qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi
simplement et tout sera dit.
--En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous
n'eussiez pas osé me parler ainsi.
--Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la
traitiez avec insolence.
--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...
--Ma mère!
--Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler
d'elle, elle a des...
--Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!
Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé
d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre: