Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut

rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la

description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué

Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la

chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à

feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert.

--Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a

poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de

moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre

enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si

loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle

complication dans ma vie!

Elle chercha depuis quand cette pensée avait pu hanter le cerveau de

Philippe et découvrit que cela était impossible à fixer... Si

parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure,

de très bonne foi:

--Ce serait perdre le sens commun, être folle, que de s'arrêter à de

pareilles idées. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct,

ne songe pas à moi.

Elle s'endormit sur cette pensée en se promettant d'être froide avec

Philippe afin d'éviter de nouvelles confidences, comme celle du soir

même qui venait de si fort l'impressionner.

Le lendemain était un dimanche.

Au fond du parc s'élevait une petite chapelle où mademoiselle de

Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prêtre vînt dire la messe. Peu

d'amis étaient conviés à y assister. Le monument contenait en tout une

trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chêne

pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait réservé

quatre sièges. C'est là que Magda venait se recueillir.

Comme toutes les personnes qui commencent réellement à vivre au coucher

du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu la messe s'il lui eût

fallu apparaître déjà toute parée et correctement vêtue à dix heures,

heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surélevé,

loin des profanes, où elle restait après la messe quand elle voulait

éviter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait

là dans ses robes de maison, flottantes et enroulées de dentelles, les

bras nus cachés sous de longs gants. Parfois elle se mettait à l'orgue

et sa prière était une longue série de savantes harmonies qu'elle jouait

ou chantait tandis que le prêtre, tout bas, psalmodiait.

Tanis aussi était un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter

auprès d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mélodieuse de

Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes

de la Luzière étaient fort suivies et que bien des gens tenaient à grand

honneur d'en être les rares fidèles privilégiés.

Or, ce dimanche-là, Magda, en se levant se découvrit au coeur une

telle paix, qu'elle se promit de chanter à la messe. Elle fit prier

Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la

commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel

était arrivé le matin de bonne heure.

--Monsieur a pris un bain, a déjeuné, puis est parti dans le parc en

donnant l'ordre de prévenir madame que monsieur verrait madame à la

chapelle à l'heure de la messe. Monsieur a bien recommandé de ne pas

déranger madame.

--C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien à M. de Tanis.

Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là! Que s'était-il donc

passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien

qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent...

Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que

pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul

était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût

été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres,

pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche.

Magda, ce matin-là, se trouva particulièrement choquée de cette façon

d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas

voulu une séparation judiciaire.

Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui

horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent,

profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la

haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à

ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il

semblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa

beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui

baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire

dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda:

«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas

juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble

l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous,

que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu

fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit

beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau

équilibré comme les nôtres.»

Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur

les pires souffrances du coeur! Gens rassis et vulgaires, vous êtes

les enrégimentés de toutes les banalités et vos coeurs ne battent qu'à

l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui

cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme

ne vit pas seulement de pain...»

Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut

douloureux à Magda, ce matin-là, de voir son mari. Ses pensées, si

doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le

souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons.

Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour

s'en allaient à vau-l'eau.

Lentement, elle s'habilla.

Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur

l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre

et se dirigea vers la chapelle.

De l'allée solitaire où elle marchait, elle voyait de loin l'avenue des

hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe.

Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient

avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention

humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait

comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les

plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans

les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne

connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre

l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases

fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on

lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se

souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée,

lui murmuraient, dans un affolement de tout l'être: «J'ai peur... j'ai

peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!»

A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son coeur

dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait

navrée.

Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec

Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement

voulu, se dirigea vers elle.

--Bonjour, Magdeleine!--dit-il en lui baisant la main.--Vous êtes

ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon

bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à

tante Rose.

--Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son

bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le

mobile qui vous a conduit jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous

soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir

de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené?

--Et vous avez raison, madame,--interrompit Tanis, qui voulait faire

diversion.--Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie

et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes

qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se

parer ainsi de votre gracieuse présence.

--C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous

comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à

l'heure.

Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda,

accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains.

Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable

talent, remplissait d'extase tous les coeurs.

Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe

qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être

remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina

un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel.

Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe

noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la

chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées,

sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait

d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son coeur de femme, broyé,

dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe,

mais tous les sentiments doux et tendres de maternité qui y

sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur

ses lèvres:

--Seigneur, quelle joie prenez-vous donc à nous voir meurtris et

souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma

vie fût ainsi brisée? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas

nos cris? La mort n'est pas le châtiment; cette existence misérable que

nous traînons en fait une récompense. Vous êtes un Dieu terrifiant et

implacable; vous prenez nos âmes et nos corps et les torturez sans merci

dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanité! Si je

blasphème, ô Dieu! pardonnez-moi; pénétrez en mon être et voyez de

quelle misère morale se composent tous les instants de ma vie...

Elle se sentait prête à pleurer. Elle écarta les mains de son visage;

encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson

et s'interrogea:

«Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?»

Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son âge, d'abord;

n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui

eût-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de

délicatesse et laissent voir rapidement le désir qui les pousse. De cela

elle était sûre par expérience; les plus fins agissent-ils autrement?

Cette pensée pourtant l'effrayait. Elle qui, tout à l'heure, s'était

dit: «Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en

Russie,» se sentait prête à y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il

s'adressait à elle.

Leprince-Mirbel, à ce moment, se pencha vers sa femme:

--Magdeleine, voulez-vous chanter mon _O Salutaris_?

Émue outre mesure par les idées qu'elle venait de remuer, ne sachant

plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se réfugia dans

la sensation artistique qui lui était offerte, et, se levant, de sa voix

posée, ample et fraîche, elle dit le chant pieux.

Les voûtes de l'église semblèrent vibrer et toutes les têtes se

retournèrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une

tête de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait

avec une expression d'infinie douceur.

La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel

quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'échappait par la

porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y

pénétraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait

dans l'église; le murmure des voix, dans le parc, allait s'éloignant...

Magda secoua le recueillement qui l'envahissait et descendit à son tour

au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis.

--Tu as chanté merveilleusement, chérie, s'écria Marie-Anne en

l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme...

amoureux!

--Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il

veut que j'aille en Russie avec lui et prépare l'entraînement.

--Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me défie de ce

voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir

là-dessous une jolie traîtrise.

--Peut-être... ma résolution est de l'accompagner pourtant!

Marie-Anne et Tanis, d'un même élan, se levèrent et dirent:

--Ce n'est pas sérieux?

--Mais si, très sérieux.

--Qui vous y pousse ou vous y entraîne?

--Eh! le sais-je? Ne cherchez pas à comprendre mes raisons, mes amis,

sinon je réédite l'aphorisme célèbre: «Le coeur a ses raisons que la

raison ne comprend pas.» Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas à

aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menacée. J'ai besoin de

faire changer d'air à mes idées, j'ai besoin aussi que vous me

regrettiez un peu,--dit-elle en souriant.--C'est peut-être une

coquetterie... Les coquetteries de coeur ne me sont-elles pas permises

avec vous? Enfin j'y suis décidée.

--Et tante Rose? interrogea madame Danans.

--Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la

reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle

fête au retour, mes amis! Consentez bien vite tous deux à ce départ

pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus!

Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant

ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin.

Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient

d'autre chose en arrivant devant le perron.

Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son

fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait

une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces

de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs.

La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui

raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se

dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèque et lui

demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie.

--Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours

désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes oeuvres au grand

théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions,

les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis

venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de

vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous

semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je

veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors

arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme.

--Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais

mon mépris tout entier reste attaché à l'homme.

--Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez

vous estime assez, lui, faisant une large part à vos entraînements...

cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui

dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je

vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine

d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre.

Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien

pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour

d'amour.

--Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni coeur, ni loyauté!...

Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté

que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je

recouvrée?

--Ma chère, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause

d'infidélités, même souvent renouvelées, il n'y aurait pas un ménage

uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer

les yeux.

--Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point

votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne

s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous

et de moi... Au reste, votre délicatesse ne saura jamais s'entendre avec

la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est là tout ce que vous

voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un

envers l'autre, comme par le passé.

--Je vous remercie, Magdeleine...

--Ce n'est même pas la peine. Il me plaît de faire ce voyage et vous

entrez pour si peu dans ma détermination que, vraiment, vous n'avez pas

à m'en remercier.

Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit.

Magda en fut frappée; ce regard ne correspondait pas aux intentions

qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile

l'avait poussé à faire cette démarche auprès d'elle. Un doute lui vint.

Certainement, ce n'était pas l'unique désir de lui faire partager ses

ovations et sa gloire... Quoi, alors?

Elle sortit de la bibliothèque et, ne voyant personne dans les salons ni

sous la haute futaie à droite de la maison, elle se dirigea vers le

Pavillon. Arrivée à la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils

étaient là tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occupés à se

désoler du départ prochain de leur chère Princesse.

--Vous arrivez bien, mignonne,--dit Fugeret en l'introduisant.--Nous

sommes navrés et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry

est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescement à ce départ;

puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont allés dans le

parc, nous laissant ici, où nous poussons plaintes sur plaintes à propos

de ce fou consentement.

--Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincérité, je ne

suis pas encore partie. Je soupçonne, dans le désir de mon mari de

m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous

que je veux éclaircir. Aussi, est-ce à vous que je m'adresse pour percer

ce mystère et vais-je vous répéter mot à mot la scène qui vient de se

jouer à la bibliothèque entre Henry et moi.

Après qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari

lui avait jeté en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en

large dans la vaste pièce, reprit:

--Il y a, certes, quelque chose là-dessous, mais quoi? et sur quelle

piste se lancer? Mirbel se défie de nous et le semblant d'amitié qu'il

nous témoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons même un

peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrètement, fouillons sa vie;

c'est le plus sûr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons

entreprendre là n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et

d'abord, comme il m'a invité à dîner ce soir avec lui à Paris, j'irai,

bien que j'aie refusé. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi

peut nous servir, lui qui reste toujours à Paris. Toi, Biroy, tu ne

perdras pas de vue le beau sire. Ma chère Princesse, soyez sans

inquiétude: nous avons un mois devant nous; d'ici là, vous saurez à quoi

vous en tenir.

Magda leur serra tendrement les mains:

--Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?...

Comme vous êtes dévoués et bons, comme je vous aime!

--En bloc! c'est ça le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!...

vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au sérieux?

C'était Jean Biroy qui parlait. Dans un désespoir comique, il saisit son

paquet de pinceaux et les lança sur le sol, où ils s'éparpillèrent avec

un bruit sec qui se mêla aux rires de tous.

Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec

eux de l'atelier. Après avoir parcouru quelques allées du parc, ils se

divisèrent, les uns allant à la recherche de Mirbel et de Danans, les

autres accompagnant Magda jusqu'à la maison.

IV

Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait

plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours

s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était

peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir.

Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens

du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante,

l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de

s'analyser, de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le

dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils

avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans

deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne

vie d'étude et de causerie.

Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec

Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en

tête-à-tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette

recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux

sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient.

Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise

les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule

sensualité. Son coeur juvénile découvrait d'étranges jouissances dans

la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait

des moindres joies jusqu'à l'enivrement.

Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du

désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre

guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes

ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions.

Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité,

des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette

prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de

l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son coeur s'ouvre

à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair

éveillée aspire à des sensations violentes?

En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut

atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer,

souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement;

c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation

dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs

d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il

enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination

lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit,

qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise

dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis

si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent

jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur coeur.

Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle

lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste.

Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit

le coeur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente

avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres

d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles

félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour

les natures simples.

Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait

l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence

en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences

et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des

jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde

jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est

pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y

succombent.

Maudit soit l'Amour! · 第 3 / 10 段