Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était

entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris,

d'interminables causeries.

Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait

ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette

bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze

heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la

conduite de Fugeret, madame Danans s'écria:

--Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure

part!

--Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie

et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton coeur, as si bien

mené ta vie.

--Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate

n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et

supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes

ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme,

un cher petit coeur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par

cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre

mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me

l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission

dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine?

--Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces

monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans

parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un

edelweiss noir, s'il en pouvait exister.

--Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu

une grande amoureuse?

--Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit

est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles.

Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de

Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse.

Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était

son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table

surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à

rêver après le coucher du soleil.

--Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?

--Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit.

Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais

les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne.

Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus

entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots

fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous

sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et

avions discuté et analysé tous les replis de nos coeurs. Nous

gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous

gouverner.

--Pauvre toi, pauvre Tanis!

--Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit

d'aimer?

--Certes, Magda. Mais les autres?

--Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la

maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie,

ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction

de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la

formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...»

Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas

de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la

perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me

suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme

comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de

prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle

révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait

transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une

sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec

lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu

jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs

déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la

sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même,

et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces

hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et

nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte.

--Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral

autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont

demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel

prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu

veux?

--Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il

faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils

m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs,

comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs

esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur

rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus

matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque

tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets

favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles

gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres.

Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils

ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une

bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les

premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au

soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois

jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent

sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de

chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux,

François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air

inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant

vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux

commencent à blanchir;--il aura bientôt quarante-huit ans,--le jour

éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le

fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores

baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il

est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts

et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très

sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai

fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon

mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux!

--Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié?

--Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité.

Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta

un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon et resta

immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle

entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit

un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne

passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un

massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles

se serrèrent la main.

--Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans.

--Le sais-je?

--Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur?

--Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver

qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu

sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui

va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie.

--Je te laisse seule?

--Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont

accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne!

Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre

les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria:

--Qui est là?--Répondez, ou je tire!

Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui

donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une

grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu.

Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui

frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien.

Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il

croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas.

--Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour,

allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la

gendarmerie.

Elle ajouta, une fois le domestique parti:

--Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes,

demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir,

chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte.

Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée;

les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une

chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien

découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa

très fort tout le monde.

Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une

partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe Montmaur

arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant

avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le

sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée;

puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe.

Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle

ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina

un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil

rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe,

Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela

lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace

en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée.

Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une

expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit:

--Qu'avez-vous, dame jolie?

--Rien. Je me sens un peu fatiguée.

--Voulez-vous mon bras pour rentrer?

--Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens.

Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se

dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa

disparition sur Philippe.

La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne

parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur

l'herbe et alluma une cigarette.

--Je me suis trompée,--se dit Magdeleine.--D'ailleurs, quel mobile eût

pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?...

Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle

adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet

enfant! Ce n'était pas lui.

Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche

si gracieuse.

Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie

des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées,

d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires.

Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis,

Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre

laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur.

Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine

interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle

intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait

dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en

son grand bon sens, que son esprit était moins pleinement développé que

le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les

points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration

continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit

les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien

souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au

beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la

poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en

paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel.

Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot

immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous

l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les

heurtés, les meurtris, les désillusionnés.

Philippe était leur jeunesse, elle revivait en lui et causait, à ces

irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert

de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient

des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de

tous leurs grands coeurs.

Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée,

devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose

de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait

comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque

les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses

ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes,

toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas,

le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda

spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et

silencieuse qui lui semblait une femme-fleur.

Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements

et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait

voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la

souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son coeur

qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui

dire:

--Je vous aime...

Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il

finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque

amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux.

Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à

eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il

ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux

de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une

grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie

d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait:

--Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra

quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos

vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse.

Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les

sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur

vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies

d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle?

Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait

honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le

connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir:

son coeur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la

puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de

force et de jeunesse.

Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa

vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue

d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles

d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour

d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au

cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle,

alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture.

--Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le

silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?

--Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très

lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la

permission de ne pas vous accompagner.

Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose

montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement

s'éloigna.

Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit

sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux

coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa

robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite

table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un

et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se

posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements

courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un

tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que

Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une

exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la

porte.

--Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!

--La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.

--Quelle idée vous a pris de rentrer?

--Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens

passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés

puisque vous ne deviez pas venir?

--Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que

sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de

Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée

de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et

lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de

Paris.

Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il

prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le

contempler.

--Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre

voix!...

--Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme

vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages

éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage?

Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez.

--J'obéis.

Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu

par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté

sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.

C'était une étude de femme, une longue description du charme, des

séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour,

une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos,

écoutait, bercée.

Lorsqu'il s'arrêta, elle dit:

--Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable;

une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister?

--Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute

valeur.

--Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette

idéale perfection, à la fois si divine et si humaine?

Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura:

--C'est le portrait de celle que j'aime.

Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre

dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux.

Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait

pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement.

--Pauvre enfant! dit-elle.

Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus

pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses

lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine

moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si

homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué.

Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue

si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa

ses pieds par terre et se tint debout.

Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute

envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude,

vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva

enveloppée comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude

d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la

réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du

foyer de ce jeune coeur qui allait souffrir comme le sien avait

autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main

sur l'épaule:

--Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir,

mon enfant!

Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à

lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts

fins et nerveux de Magda.

Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher...

Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa

l'émotion qui unissait les battements de leurs coeurs et dit dans un

sourire:

--Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!

En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit

lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se

quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres,

secouer le charme de cette langueur.

Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches

blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum

mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un

morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de

l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.

III

Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la

confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme

qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors,

d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt

et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche

plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la

roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans,

l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces

mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait

si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les

fibres du coeur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en

révéler le secret.

Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la

rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il

voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de

pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en

délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant

à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle

descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du

salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup

elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et

se fit une impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait

autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la

petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme.

Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et

fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux

marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés;

elle se trouva laide.

--Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore,

peut-être parce que mes dents sont blanches.

Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.

Maudit soit l'Amour! · 第 2 / 10 段