--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos

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MAUDIT

SOIT L'AMOUR!

PAR L'AUTEUR DE

«AMITIÉ AMOUREUSE»

CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

1921

A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI

SULLY PRUDHOMME

_Ce livre est dédié._

H. L. N.

MAUDIT SOIT L'AMOUR!

PREMIÈRE PARTIE

«Les noeuds les plus solidement faits

se dénouent d'eux-mêmes parce que la

corde s'use--tout s'en va, tout passe, l'eau

coule et le coeur oublie. C'est une grande

misère...»

GUSTAVE FLAUBERT

I

A M. JULES GOVERNEUR

3, rue Gay-Lussac, Paris.

«Mon ami,

»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très

prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures,

vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean

Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais

je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne

m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé

sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse.

Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer

_avec amour_ les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite

le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et

pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au

despotisme tendre de son amie

»MAGDA.»

* * * * *

Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la

glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur

son petit bureau, en relut avec soin les adresses.

--Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean

Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon

critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma

chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant

donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant

porter ses dépêches.

Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de

tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes;

elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne

s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches

aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et

cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts

spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir

et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder

cette femme.

Tanis, en plaisantant, disait:

--Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance.

Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des

paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur

au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le

blanc nacré de l'oeil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants

et ondés, ressemblaient à une coulée d'or.

Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes

une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait

ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une

science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la

fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de

race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante.

Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait

mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et

presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse.

Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine

d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis,

soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait

avec une vieille chanteuse qui lançait ses oeuvres.

Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra

un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son

absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les

feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des

changements que le maître apportait à son oeuvre, ses regards furent

attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture

invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit

cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur

une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses

palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin,

arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de

la vieille cabotine.

Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles

sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale

qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs.

Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre

fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était

réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les

autres appartements au jeune ménage.

La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour

une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa

nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter.

Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et

refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une

divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne

montra pas la blessure de son coeur. Elle se fit coquette, tendre,

diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était

irrésistible.

Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en

Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse,

s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans

l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la

blessure reçue.

Un écoeurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu?

des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint

pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La

douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en

vain le coeur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser,

le stérilisent.

Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en

avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas

perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a

rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis

ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les

écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je

lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que

j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé

séduire par les honteuses manoeuvres d'une femme flétrie qui a couru

le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision

nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à

cette femme odieuse?»

Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu

la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me

prête toutes ses clartés.»

A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour,

Magdeleine hâta le retour.

Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa

jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et

sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la

peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure

d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion

présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les

yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une,

ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un

être léger, sans coeur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à

la folie.

Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle

constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à

Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure

d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille

qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne

l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa

formule.

Devant le malheur de Magda, son vieux coeur, qui semblait ne savoir

plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la

séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux

de tous.

Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas

influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il

dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et

accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs

de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au

jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante

envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde,

mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux.

Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry

Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel.

Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient

à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils

cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les

amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à

Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et

l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de

surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour

l'exalter et lui donner la réplique.

Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait

_silence_, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris,

et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès

bruyants indispensables à sa nature.

Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le

bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait

su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute

valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir

entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un

porte-respect suffisant pour arrêter la médisance.

D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était

peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les

calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.

Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant

occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait

comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui

faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la

fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres

du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment

de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de

l'année, dans le coeur à coeur d'une intimité délicieuse.

A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on

avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait

les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par

le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent

se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis,

qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une

sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le

critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le

chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé

des femmes.

Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient

maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de

la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre

elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante.

Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus

nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était

créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes,

leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que

l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au

souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme

forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance

et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une

affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et

doux, la soeur enfin; mais une soeur coquette un peu, avec des

coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés.

D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par

apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire

_s'aimer en elle_, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se

retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations

prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur

causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie

d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou

bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient

toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des

raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses

arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer

eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle:

--Vous n'êtes que des enfants!

Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment

seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard

soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour

susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la

fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux

une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus

d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme,

Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de

coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce

qu'il fallait pour les retenir.

Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée,

avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour,

dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par

ceux dont elle ne se laissait pas approcher.

Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des

jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait

leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui

les caractérisaient: Guillaume de Tanis était _Le Maître_, Jules

Governeur _l'Abbé_, le docteur Fugeret _Le Docteur_, Jean Biroy _Petite

Flamme_. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient

l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec

soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions

commencées, résumé des pensées effleurées ensemble.

Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale,

elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait

conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses,

aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans

scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait

être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le

plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui

en avait tant souffert!

Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le

douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour.

Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de

vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais

il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans

l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait

qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux,

une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se

dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda.

Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute

apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore

broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que,

malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne

prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le

hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la

volonté d'aimer.

Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête

avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux:

«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout

simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme

n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et

d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour

noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute.

Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le

contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands

cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de

sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations

diffèrent...

»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus

qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour

s'aiguiser le coeur et souffrir.»

Et, lui, il répondait:

«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je

crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec

l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un

égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout

autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos

aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage.

»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite

qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais

cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une

fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre,

tenace et _raisonnable_. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être

une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux

êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au

délire n'est qu'une faiblesse.

»GUILLAUME.»

* * * * *

Il lui écrivait encore:

«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et

beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et

beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre coeur.

»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer?

Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous

le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie,

bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et

j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un

révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des

exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y

puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les

manifestations violentes?

»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en

attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je

ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement.

Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour

la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse.

»M'aimerez-vous jamais?

»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe.

»GUILLAUME.»

* * * * *

Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de

découvrir toutes les délicatesses du coeur de Magdeleine, Tanis, qui

au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette

résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un

moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question

entre eux d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer

si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans

aucune pensée de possession.

Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant:

--C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour...

A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait:

--Vous ne m'aimez plus, Tanis?

--Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte

de mon coeur très païen...

Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels

efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en

tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de

ces joies morales partagées.

Les déclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu.

Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui,

malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti.

Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût

laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne

méconnût son coeur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé

moralement.

Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire

réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui

n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente

avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait

soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste:

--Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous _mieux_ jamais?

_Princesse_, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé son nom de

Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou

Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure

aristocratique lui valurent aussi ce baptême.

Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur:

--Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis

une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis

lui-même a préféré y renoncer!

Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années

apportaient maintenant au coeur de Magda un scepticisme et une

expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée

fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les

déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire

lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement

fraternel qu'elle attendait d'eux.

Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en

même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale:

--Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et

que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie

de douce camaraderie.

Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de

«l'atteint», comme ils disaient.

--On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient?

--Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais

j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois,

il me semble?

--Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois

mois, ces semaines-là! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est

égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du

bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime!

--Si malheureux que cela?

--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos coeurs

vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir?

--Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit

que lorsque vous m'entourez.

Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles

qui donnaient le change aux besoins de son coeur et la laissaient

passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes.

Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots

d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres à

la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière

d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du

chemin de fer.

Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans

les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le

docteur s'apprêtait à en sortir.

--Ah! vous voilà, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous

rejoindre.

--Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel?

--Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes

chiens; rien du tout, comme vous voyez.

--Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu

comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent?

--Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent

avantageusement renverser la proposition?

--C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force

l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je

ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai

même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus

m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver?

--Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous

taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en

vous...

Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de

l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits

lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil

qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant

encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes,

mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres

saturés de chaleur.

--Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond,

est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en

faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et

aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on

cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on

ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que

vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si

étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre

silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de

marcher, vous tenez nos coeurs dans les plis de votre robe; ah! la

délicieuse créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité

sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a

méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et

d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est

faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai;

mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde

vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner;

amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords,

d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit!

--Cher, cher ami!

--C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en

dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah!

si je n'avais pas cinquante-deux ans!...

--Qu'est-ce que vous feriez?

--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je

serais amoureux et fou de la chère princesse Magda!

--Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?...

--Eh bien oui, là, je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en

sommes tous là autour de vous!

--Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me

console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon

de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres

que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi

et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos

dépêches, n'est-ce pas?

--Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le

voulez...

Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne;

une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute

la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes.

Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes

glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais

de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait

des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence

recueilli des maîtres.

Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y

voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur

les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et

se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les

uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres la

queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de

proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait

sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner

un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des

arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue

parsemée de buissons de lilas mauve.

Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les

lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté

les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du

milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches

de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette

de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement.

Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son

nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée

dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret.

Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et

s'exclama:

--Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé

six fois sur la scène. Son _Roi des Huns_ est un triomphe. Il va être

reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu?

--J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins

de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son coeur,

voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui.

--Oui, oui... et penser que c'est moi...

--Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas

toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en

parlons plus... Je viens d'écrire à mes fidèles, j'espère donc en voir

arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt?

--Oui, mon enfant.

--Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher

reprenne son service des trains avec le landau.

--Magda, sais-tu ce que l'on dit au village?

--Non. Et, de plus, cela m'est si égal!...

--Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on

appelle ces messieurs «tes hommes».

--Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale,

mais juste. Eh bien, tante, _mes hommes_ viendront probablement demain

et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns

s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui

mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame

Montmaur. Adieu, tante Rose.

Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un

grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis

redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution.

Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de

madame d'Istres.

C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison

ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer

au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et

bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et

vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents.

Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause

peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait

pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à

l'arrière-saison, alors que les journées courtes et les longues soirées

deviennent facilement monotones.

Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà

occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls,

on entendait des rires et des voix jeunes.

Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis,

reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du

village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres,

appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de

mademoiselle de Presles.

Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de

traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux

vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce

qui servait à la fois de salon et d'atelier.

Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point

rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme

et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à

l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère,

petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas

qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis

et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père

l'avait subie, son autorité despotique.

Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la

rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter

cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui

semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait

jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme

une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre.

Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette

existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait

que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de

tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une

communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon

devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui.

Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père,

Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu

fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une

peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté

énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses

et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des

muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses

mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance.

Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du

moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul

chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la

révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il

paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art,

politique et morale.

Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils

la taquinèrent.

--Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous

découvriez tout cela en lui, disait Tanis.

--Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi:

elle croit avoir couvé un oeuf de phénix: il en sortira un canard.

--Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez

à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy!

--Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de

vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé

parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait

ironiquement Jules Governeur.

--Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes

tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe

inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui

l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de

principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son

fils, seul, à dîner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de

venir!

Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par

ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à-dire simple et

vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions,

une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que

sa verve juvénile les conquit.

Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur

peignit d'un mot la situation:

--Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère

Princesse: ils doivent avoir des coins de coeur semblables; c'est par

là qu'elle l'aura découvert.

Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame

Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en

compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la

conversation du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre,

pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et,

depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu.

Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur

lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains

rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui

détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation;

Philippe entrait.

--Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait

attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre

qu'elle est sortie.

--Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce

que vous me dites là!... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle,

vous ne veniez pas me dire bonjour?...

Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui

tendait Magdeleine, puis s'écria:

--Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez

vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'oeuvres d'art,

détournez vite les yeux, madame.

--Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là,

un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai...

et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le

ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier

plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous

assure, très bien... très bien...

Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées

à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton

sur ses mains. Elle examinait l'étude avec conscience et pensait

réellement ce qu'elle disait.

Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda,

suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la

tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne

l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué:

--Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon

point...

Puis, se levant, elle ajouta:

--Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut

mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent.

--Biroy? vous aimez son talent, madame?

A son tour, Philippe s'était levé.

--Mais oui, je l'aime...

--La facture en est un peu lâchée, pourtant; et puis il a aussi un peu

trop de trucs...

Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on

attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit:

--Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame!

Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement

le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de

paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas

cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression

morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait

dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente.

La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles

transformations de la propriété:

--Oui, chère madame, mon fils m'a tellement tourmentée que je me suis

décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de

la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de

briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de

l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir

un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car

il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui,

n'est-ce pas, chère enfant?

--Quelques? Certes,--dit en riant Magdeleine,--j'en vais avoir

trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez

bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous

nous ferez grand plaisir, chère madame.

--J'accepte de tout coeur. Comme le temps passe! Le fait est que

Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté cette

propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et

seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous

êtes ressaisie et avez arrangé votre vie...

--Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai

arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce

cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.

Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et

prenait congé, lorsque Philippe lui dit:

--Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez

traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?

--J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route.

Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le

jardin.

Magda s'était senti le coeur oppressé tout à l'heure, pendant cette

conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait

silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la

connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie

en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de

mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre

qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous

ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si

elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du

monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret,

de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui

venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre

tante qui avait fermé son coeur après la désillusion d'un premier

amour...

--Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut.

--Qu'avez-vous, madame?

--Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai

ces bêtes en horreur...

--Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant;

ils me sont désagréables à rencontrer.

On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou

qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant

approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui

tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et

s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir

fouiller leurs pensées.

Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et

tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés

inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame

Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau,

semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant,

au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées.

Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura:

--On dirait des pleurs...

Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui

l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne

s'étonna pas qu'il répondît:

--Ah! comme un rien parfois ensanglante le coeur...

Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la

propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique,

une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la

jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la

fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec

sa rame.

Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et

dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de

la rive.

Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le

Docteur:

--Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme

pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi

supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement,

du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non

seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?

Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous

la pâle clarté des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le

salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante

Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits

pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec

recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda.

II

Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à

l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté

l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet:

* * * * *

«Princesse exquise,

»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage

aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain,

car ce soir je dîne chez d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas

quitter au dessert.

»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le

lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous

le permettez.

»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante.

»Dévotement à vous,

»L'ABBÉ.»

* * * * *

Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui,

depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et

Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme

qui connût bien le grand coeur de madame Mirbel.

Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait

cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir

s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la

vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire

exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes,

cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si

étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et

saine nature.

Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y

entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis

Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette

délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller

prendre l'air de Paris.

Maudit soit l'Amour! · 第 1 / 10 段