CHAPITRE III.

Des Étrangers.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis qu'Armand et son ami sont revenus

à Bréville; mais au lieu d'y avoir ramené la gaieté, il semble que leur

présence en ait entièrement banni la joie et le bonheur. Loin de

diminuer, la tristesse d'Armand augmente chaque jour, car il s'y joint

l'ennui d'une manière de vivre à laquelle il n'est plus accoutumé. Il

fuit la société, passe toute la journée à se promener dans les bois, et

pour toute distraction va voir Madeleine; mais souvent il reste près

d'elle des heures entières sans prononcer un seul mot. Pendant ce temps

Saint-Elme visite du haut en bas la maison du garde, mange ses oeufs,

boit son vin, et ne paie jamais.

Saint-Elme voit bien que sa présence n'est pas agréable à M. et madame

de Noirmont, mais comme il serait fort embarrassé pour aller vivre

ailleurs, il feint de ne point s'apercevoir de la froideur qu'on lui

témoigne. Ernestine et Victor ne trouvent plus l'instant de se parler en

secret: Saint-Elme n'ayant rien à faire, est toujours là, et semble

prendre plaisir à observer ce que font les autres. Enfin M. de Noirmont

s'inquiète de la position de son beau-frère, de son avenir, et dans le

fond de son ame n'est nullement content de le voir établi chez lui avec

son intime ami, sans prévoir comment il pourra s'en débarrasser.

Un matin, au moment du déjeuner, M. de Noirmont laisse paraître une vive

satisfaction, en lisant une lettre qu'on vient de lui apporter.

«Voilà M. de Noirmont qui reçoit de bonnes nouvelles, dit Saint-Elme, ce

n'est pas comme moi... j'en attends toujours et je ne reçois rien.

»--Oui, monsieur, voilà en effet une lettre qui me fait grand plaisir...

car elle me donne l'espoir d'être utile à Armand. Ma chère Ernestine, il

faudra faire un sacrifice pénible... mais pour rendre service à votre

frère je suis persuadé que vous n'hésiterez pas.

»--Qu'est-ce donc?» dit Ernestine, tandis que tout le monde regarde M.

de Noirmont avec curiosité, et que l'on attend avec impatience qu'il

s'explique.

«--Voici ce que c'est: Vous rappelez-vous, Armand, qu'avant votre départ

pour Paris, et pendant que vous me pressiez de prendre cette maison pour

soixante mille francs, je vous ai parlé d'un certain comte de Tergenne

qui désirait beaucoup acheter une propriété dans ce pays?

»--Je me le rappelle, dit Armand.--Oui... nous nous le rappelons,»

murmure Saint-Elme, qui au nom du comte a renversé sur son pantalon la

moitié de sa tasse de thé.

«--Eh bien! j'avais chargé un ami à Mortagne, dans le cas où M. de

Tergenne y reviendrait, de lui témoigner le plaisir que j'aurais de le

revoir. Cet ami m'apprend que mes désirs seront bientôt satisfaits...

Tenez, voici ce qu'il me marque à ce sujet: «....M. de Tergenne est ici

avec sa nièce; il compte se rendre précisément dans le pays que vous

habitez; il désire s'y fixer. Je lui ai dit tout le plaisir qu'il vous

ferait en allant vous voir à Bréville. Il a paru fort sensible à votre

souvenir, à votre invitation, et me charge de vous dire qu'il profitera

de la permission que vous lui accordez. Il doit se remettre en route ce

soir; il voyage dans sa voiture, ainsi vous ne tarderez pas à recevoir

sa visite.

»--Je ne vois pas en quoi la visite de ce monsieur peut me regarder,»

dit Armand, tandis que Saint-Elme, tout en se donnant beaucoup de mal

pour essuyer son pantalon, semble très-occupé d'autre chose.

»--Écoutez, Armand, je vous ai payé ce domaine soixante mille francs. Je

ne pouvais vous en donner plus, mais je crois qu'il vaut davantage; et

si M. de Tergenne pense toujours comme à l'époque où il désirait tant

l'acheter, je ne doute pas qu'il n'en donne soixante-quinze....

peut-être quatre-vingt mille francs.... Alors, je le lui céderai. Vous

pensez bien que je ne veux rien gagner sur vous. Je reprendrai ce que

j'ai déboursé, et la différence vous reviendra...... C'est donc quinze à

vingt mille francs que j'espère vous faire avoir... Ernestine, il vous

en coûtera de quitter cette maison.... je le prévois... mais

n'approuvez-vous pas ce que je veux faire?

»--Oui, monsieur, puisqu'il s'agit d'obliger mon frère... je me

résignerai... Sans doute je ne m'éloignerai pas de ces lieux sans

regrets..... mais je ne puis que vous approuver.

»--Ma soeur, ne vous désolez pas d'avance, dit Armand, certainement je

suis sensible au désintéressement de M. de Noirmont, à ce qu'il veut

faire pour moi... mais je doute fort que ce M. de Tergenne soit toujours

entiché de ce domaine... C'était probablement un caprice... il n'y pense

sans doute plus.

»--La preuve qu'il est toujours dans les mêmes intentions, dit M. de

Noirmont, c'est qu'il vient dans ce pays pour s'y fixer.

»--Je conviens que vingt mille francs me feraient plaisir......

quoique.... avec cette somme... je ne... Ah! tenez, ce n'est pas la

peine pour quelques mille francs, de faire du chagrin à ma

soeur.--Armand, ne vous mêlez pas de ceci, et laissez-moi le soin de

cette affaire.

»--Ce qu'il y a de certain, dit Dufour, c'est que nous allons voir

arriver M. le comte et sa nièce.--Oui, répond Victor, et je pense que

nous ferons bien, nous, de ne pas embarrasser nos hôtes plus

long-temps.... Puisqu'ils ne seront plus seuls, nous pourrons retourner,

toi à Paris, Dufour, et moi près de mon père....... qui va encore

vouloir me marier...

»--Vous marier, dit Ernestine, et c'est pour cela que vous êtes pressé

d'aller le voir?--Oh! non, madame, mais...--Mais, dit M. de Noirmont, je

ne veux pas que l'arrivée de M. de Tergenne vous fasse partir..... Vous

nous aiderez, messieurs, à lui rendre ce séjour agréable, et si je lui

vends ce domaine, eh bien! alors nous le quitterons tous ensemble....

»--Nous irons à Paris? dit vivement Ernestine.--Non, ma chère amie, mais

nous retournerons à Mortagne. En attendant disposez tout ici pour

l'arrivée de nos nouveaux hôtes... Je ne connais pas la nièce du

comte... il ne l'avait pas avec lui il y a deux ans, mais pour lui...

oh! c'est un homme charmant, fort aimable, et qui, je crois, a dû dans

sa jeunesse être le favori des belles...... Il est même très-bien

encore.

»--Je ferai son portrait, dit Dufour.--Et moi sa partie de billard...

Il y est de première force... je crois qu'il y battra M. Saint-Elme.

»--Ah! vous croyez!» répond Saint-Elme en s'efforçant de sourire. «Eh

bien! nous verrons cela...... je tâcherai de me mesurer avec M. le

comte.»

Tout le monde se lève. Ernestine va donner des ordres pour que l'on

prépare deux appartemens, mais elle est triste, elle a le coeur serré;

l'arrivée de ces étrangers va rendre plus rares ses entretiens avec

Victor, et l'idée qu'il faudra peut-être bientôt quitter la demeure où

elle est née, ajoute encore à son chagrin. Victor la suit des yeux quand

elle s'éloigne, et son regard tâche de la consoler.

Armand pense au projet de son beau-frère, à l'argent qui peut lui

revenir; déjà dans sa pensée il se revoit à Paris, il y ressaisit la

fortune; mais lorsqu'il se rappelle qu'il doit trente mille francs, ses

espérances s'évanouissent, son désespoir renaît, et il frappe la terre

de son pied, en s'écriant: »Je ne pourrai donc pas me tirer de cette

position!»

Il cherche Saint-Elme, il veut causer avec lui sur ce qu'il pourrait

faire si le projet de son beau-frère réussissait; mais Saint-Elme ne se

retrouve pas de la journée? c'est en vain qu'Armand le demande. La

grosse Nanette seule a vu le beau monsieur sortir après le déjeuner,

avec un fusil et une carnassière.

A l'heure du dîner, Saint-Elme n'a pas reparu. On se met à table, les

maîtres de la maison s'inquiètent peu de ce qu'il est devenu. Armand

seul s'écrie de temps à autre: «C'est singulier,.... la chasse l'a donc

bien éloigné d'ici.»

Enfin, vers le milieu du dîner, Saint-Elme paraît, mais on est obligé de

le regarder long-temps pour être certain que c'est bien lui. Il a autour

de la tête un bandeau de tafetas noir qui lui cache tout un oeil et une

partie du nez, et sur le bas de sa figure sont collées plusieurs bandes

de tafetas d'Angleterre. En arrivant dans la salle à manger, il marche

avec peine et d'un air souffrant.

«Mon Dieu! comme te voilà arrangé! dit Armand, d'où diable viens-tu, et

qui t'a mis dans cet état?»

Saint-Elme arrive cependant jusqu'à la table, où il se place en

s'écriant: «Ah! j'ai bien cru que je n'aurais plus le plaisir de dîner

avec mes estimables hôtes!...

»--Que vous est-il donc arrivé? dit M. de Noirmont.

»--J'ai manqué être tué..... dévoré....--Dévoré?--Ma foi, il s'en est

peu fallu... Ouf!... Je n'en puis plus... J'étais sorti pour chasser un

peu... tirer quelques lièvres... Je voulais donner une leçon au garde

Jacques... il ne sait pas tirer, ce brave homme.... Je me suis enfoncé

dans le bois... du côté de Samoncey... de Sissonne... je ne sais pas

trop au juste, enfin j'étais dans un fourré très-épais, quand

tout-à-coup un loup paraît devant moi...--Un loup?...--Et un loup

énorme! Je ne m'attendais pas à une telle rencontre, et je vous avoue

que j'éprouvai une sensation... désagréable. Cependant, m'étant remis,

je voulus tuer ce méchant animal, je tirai dessus...

»--Comment, vous espériez tuer un loup avec du petit plomb?--Que

voulez-vous! dans le premier moment on ne pense pas à tout... Je tirai

donc comme un étourdi... je crevai un oeil au loup... Il devint furieux

et sauta sur moi!... Ma foi je jetai mon fusil de côté et je me mis en

défense...

»--Il valait mieux garder votre fusil, dit Victor...--Il valait mieux

vous sauver, dit Dufour.

»--Messieurs! tout cela est bien facile à dire; je n'ai pas eu le temps

de la réflexion. Il fallut boxer... Le loup arriva... je le serrai dans

mes bras; il me donna plusieurs coups avec ses pattes, entre autres un

qui m'abîma... me déchira un oeil... Heureusement j'évitai ses

morsures... Enfin nous luttâmes pendant près de trois minutes; au bout

de ce temps il tomba sur le dos comme étouffé, et moi je me suis

éloigné sans attendre qu'il revînt à lui... Je suis entré chez des

paysans... on a lavé mes blessures..... et avant de me présenter devant

vous je suis monté chez moi les cacher, les panser, car, d'honneur, je

n'étais pas présentable! j'étais effrayant.

»--Tu l'es encore assez comme cela,» dit Armand, tandis que le reste de

la compagnie se regarde d'un air qui n'annonce pas grande confiance dans

le récit du combat de Saint-Elme avec le loup.

«--C'est singulier, dit Dufour, j'avais bien entendu dire qu'on se

battait souvent corps à corps avec des ours, mais je ne croyais pas que

les loups faisaient aussi le coup de poing.

»--Quand un animal se sent serré à la gorge par un vigoureux adversaire,

que diable voulez-vous qu'il fasse?...

»--Je sais qu'il se montre quelquefois des loups dans ce pays, dit M. de

Noirmont, mais ordinairement les gardes et les paysans nous avertissent

lorsqu'il en a paru un, afin qu'on prenne des précautions.--Il paraît

qu'ils n'avaient pas encore aperçu celui-ci.»

Ernestine, toujours bonne, quoiqu'elle doute aussi de la vérité de cette

bataille, dit à Saint-Elme: «Monsieur, si vous souffrez encore de vos

blessures, le repos vous serait peut-être nécessaire; on veillera à ce

qu'il ne vous manque rien, et l'on ira à Laon chercher le médecin.

»--Vous êtes mille fois trop bonne, madame; oh! point de médecin! jamais

de médecin avec moi!... Je sais parfaitement me soigner, m'ordonner

moi-même ce qu'il me faut... J'ai suivi quelques cliniques,... des

cours;... j'ai même fait des ouvrages sur la médecine, j'ai eu des

thèses couronnées;... enfin je n'ai besoin de personne. D'ailleurs j'ai

une santé de fer;... et puis ces blessures ne sont pas dangereuses...

Par exemple, cela pourra être long à se cicatriser;... vous voudrez bien

me souffrir ainsi. Je conçois que je dois être fort laid, mais vous

aurez l'extrême bonté de ne pas me regarder.»

Comme il importe peu à la compagnie que Saint-Elme se soit blessé en

tombant dans un fossé ou d'une autre façon, on ne s'occupe pas davantage

de cette aventure, et le vainqueur du loup se met à dîner avec un

appétit qui fait présumer qu'en effet ses blessures ne sont pas

dangereuses.

La conversation roule encore sur les étrangers que l'on attend, mais la

soirée s'écoule sans qu'ils paraissent. Avant que l'on se retire,

Ernestine trouve le moment de dire à Victor: «Je ne sais pourquoi, mais

il me semble que, lorsque ces personnes qui doivent venir seront ici,

vous cesserez entièrement de penser à moi.--Quelle idée, et qui peut la

faire naître?--Je n'en sais rien... je me sens toute triste... ah! le

coeur a des pressentimens!»

Le lendemain, dans la journée, une berline de voyage s'arrête devant la

maison de M. Noirmont. Un monsieur décoré en descend, et donne ensuite

la main à une jeune personne de seize à dix-huit ans, qui saute

légèrement dans ses bras.

«C'est M. de Tergenne!» s'écrie M. de Noirmont en quittant

précipitamment le salon pour aller recevoir les voyageurs. Ernestine

suit son mari. Armand est alors absent. Dufour et Victor s'approchent

d'une fenêtre pour apercevoir les étrangers; quant à Saint-Elme, il se

lève, va pour sortir, revient et semble ne pas savoir ce qu'il veut

faire: il finit par se mettre dans un coin contre un meuble, et prend un

journal à sa main.

Bientôt les voyageurs entrent dans le salon. M. de Tergenne est un homme

d'une figure aimable, distinguée; son sourire est doux et plein de

grâce; ses cheveux gris disent seuls qu'il n'est plus jeune, car le

reste de sa personne semble l'être encore. Sa nièce est grande, bien

faite; elle a de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus, une bouche

fraîche, des dents blanches et rangées comme des perles. Avec tout cela

on peut n'être qu'une beauté fort ordinaire; mais, quand il s'y joint

une expression de physionomie aimable, des manières élégantes et

gracieuses, un ton charmant; alors on a tout ce qu'il faut pour séduire,

et c'est ce que possédait la jeune Emma, nièce du comte de Tergenne.

A l'entrée du comte dans le salon, Victor et Dufour ont quitté la

fenêtre pour saluer les nouveau-venus. Saint-Elme s'est levé et s'est

incliné profondément, sans quitter le coin qu'il occupe. M. de Noirmont

témoigne au comte tout le plaisir que lui cause son arrivée. Ernestine

fait aussi le plus aimable accueil aux étrangers. Cependant, après avoir

examiné Emma, ses yeux se sont déjà portés avec inquiétude du côté de

Victor, auquel Dufour dit: «Ah! mon ami! quelle jolie personne!... c'est

un amour!... As-tu jamais rien vu de plus séduisant?

»--Oui, cette demoiselle est fort bien, répond Victor.

»--Fort bien!... Tu dis cela froidement encore!... C'est-à-dire que

c'est de ces charmantes têtes idéales,... de ces traits fins...

Heureusement, j'ai encore une toile;... je ferai son portrait, et tu

m'en diras des nouvelles.

»--En vérité,» dit M. de Tergenne après s'être assis entre M. de

Noirmont et sa femme, «je ne puis vous dire tout le plaisir que me cause

votre aimable accueil;... il est égal à celui que me fit votre

invitation. Aussi, vous voyez que je n'ai pas tardé pour en profiter.

C'est cependant agir bien sans façon que de me présenter chez vous avec

cette grande enfant;... mais que voulez-vous, ma pauvre Emma a perdu, en

une année, son père et sa mère... Elle n'a plus que moi,... moi, vieux

garçon, qui n'avais sur la terre personne qu'il pût serrer dans ses

bras, embrasser.... gronder quelquefois..... et qui suis trop heureux

maintenant d'avoir ma nièce près de moi. Nous avons beaucoup voyagé

depuis dix-huit mois; j'ai voulu distraire cette chère Emma de ses

chagrins. Mais je n'avais pas oublié ce pays;... j'y ai passé d'heureux

jours,.... il y a bien des années... J'y trouverai de doux souvenirs!...

Mon dessein fut toujours de venir m'y fixer, d'y acheter une maison.

»--Vous n'avez donc rien acheté encore par ici, M. le comte?--Non....

mais, puisque vous voulez bien nous y recevoir pour quelques jours, nous

chercherons ensemble, et mon plus grand bonheur sera d'être bientôt

votre voisin.

»--Oui, M. le comte, j'espère vous faire trouver ce qu'il vous faut.

Nous causerons de cela tout à loisir.... En attendant, permettez-moi de

vous présenter les personnes qui veulent bien oublier, près de nous, les

amusemens de Paris; M. Victor Dalmer... M. Dufour, peintre fort

distingué.»

Pendant que Victor et Dufour échangent des saluts avec le comte, M. de

Noirmont regarde autour de lui dans le salon; il hésite à présenter la

personne qui est encore là; cependant il se décide et dit:

«Voilà M. de Saint-Elme... c'est un ami de mon beau-frère...»

Le comte n'avait pas encore aperçu le monsieur qui se tenait toujours

dans un coin du salon. En voyant ce personnage, dont la tête est

enveloppée de bandes noires, M. de Tergenne salue de nouveau; Saint-Elme

en fait autant et se rassied bien vite.

«Mais n'avez-vous pas un frère?» dit le comte en s'adressant à

Ernestine.

«--Oui, monsieur, il habite ici maintenant; sans doute il ignore votre

arrivée... Peut-être est-il allé promener dans le bois.... Mon frère ne

me ressemble pas, il n'aime pas la campagne;... mais votre séjour ici et

celui de votre aimable nièce contribueront, j'en suis certaine, à lui

faire oublier Paris.

»--Allons, ma chère Emma, fais bien vite connaissance avec madame de

Noirmont; elle est bonne, aimable, elle sera indulgente pour tes petits

défauts, et voudra bien, je l'espère, te donner son amitié. Tiens,... je

me connais en sympathie,... je gage que madame te plaît déjà?...

»--Oh! oui, mon oncle,» répond la nièce du comte en allant prendre la

main d'Ernestine, «et je ferai mon possible pour que madame m'aime un

peu.»

Emma dit cela d'une façon si franche, si gracieuse, qu'Ernestine ne peut

s'empêcher de l'embrasser; mais ensuite elle tourne bien vite la tête

pour voir qui Victor regardait.

Armand arrive. Ernestine le présente au comte, qui regarde le jeune

homme avec intérêt: celui-ci tâche de prendre un air aimable en

répondant aux politesses de M. de Tergenne; mais les chagrins qui le

rongent, les inquiétudes qui le poursuivent sans cesse, percent toujours

sous le sourire qui vient effleurer ses lèvres. M. de Tergenne s'en

aperçoit, il dit bas à Ernestine «Votre frère semble éprouver quelque

peine secrète?--Je vous l'ai dit, la campagne l'ennuie...--C'est que

probablement il a laissé à Paris de tendres souvenirs... Oh! c'est

facile à deviner; il est dans l'âge des passions,... de l'amour... Je me

rappelle cela.»

Le comte soupire, puis regarde autour de lui d'un air mélancolique en

disant: «Me voici donc à Bréville!

»--Ha ça, monsieur le comte, dit M. de Noirmont, vous connaissez donc

cette propriété, puisque vous aviez un si grand désir de l'acheter.

»--Je ne la connaissais que pour l'avoir remarquée quand j'habitais les

environs, mais je n'étais jamais entré ni dans la maison, ni dans les

jardins.--Ah! vous avez habité ce pays?...--Oui... il y a dix-neuf ans

au moins!--Où habitiez-vous?--Chez un ami dont la maison était à un

quart de lieue d'ici,... près du village de Samoncey.

»--Vous avez peut-être connu mon père? dit Ernestine. Non, madame...

non, je n'ai pas eu cet honneur!... Alors, je crois que M. de Bréville

était veuf. Depuis j'ai appris qu'il avait épousé une demoiselle... de

ce pays... mademoiselle Jenny de Lucey..--Oui, c'est ainsi que se

nommait celle qui nous a tenu lieu de la mère que nous avons perdue

étant encore au berceau.--J'eus... quelquefois l'occasion de

rencontrer,... de me trouver avec mademoiselle de Lucey...--Vous avez

connu notre belle-mère!...--Oui, madame.--Ah! n'est-il pas vrai,

monsieur, qu'elle était bien bonne, bien aimable, bien jolie?...--Oui...

elle avait tout pour plaire;... mais à cette époque elle n'était pas

heureuse; son père se trouvait ruiné par des banqueroutes.... M. de

Lucey, qui, dit-on, n'avait jamais été fort aimable, l'était devenu

encore moins depuis ses malheurs, et sa fille avait beaucoup à souffrir

de son humeur.--Pauvre femme!... Ah! que mon père fit bien de

l'épouser!... et quel dommage qu'il n'ait pas vécu plus long-temps;

elle l'aurait rendu si heureux!--Elle habitait cette maison?...--Oui,

depuis son mariage elle ne l'avait pas quittée... et c'est en ces lieux

que nous l'avons perdue!..... Ah! monsieur le comte, puisque vous avez

connu ma belle-mère, nous parlerons d'elle quelquefois, n'est-ce pas?...

cela me fait tant de plaisir!--Oui, madame, oui, nous en parlerons

souvent,... et ce sera me procurer autant de plaisir qu'à vous.»

Le comte est devenu rêveur; pour le distraire, M. de Noirmont le conduit

dans l'appartement qu'il lui destine. Ernestine emmène la jeune Emma.

Pendant que les nouveau-venus prennent un peu de repos, les habitans de

Bréville se communiquent ce qu'ils pensent des étrangers.

Dufour est enthousiasmé de la nièce du comte. «Elle est fort jolie! dit

Armand.--Oui, très-jolie!» dit Ernestine, qui vient de revenir.--«Elle

est bien,» dit Saint-Elme, qui a quitté son coin depuis que le comte est

sorti du salon; «mais il y a mille femmes qui la valent;... j'en ai

connu de mieux!

»--Je ne crois pas, dit Dufour; c'est une tête ravissante: au reste,

vous ne l'avez pas examinée si bien que moi... vous n'avez pas bougé de

là-bas, tant qu'elle était là;... vous aviez l'air d'être sur la

sellette..... mais je devine bien pourquoi!...

«--Comment!» s'écrie Saint-Elme en regardant fixement Dufour.

«--Parbleu!... vous êtes vexé! vous, beau-fils, vous, mirliflor, de

paraître devant cette jolie personne, le visage entortillé et bardé

comme une mauviette!

»--Ah! ma foi, c'est vrai... Je ne m'en défends pas,... et pour un rien

je ne me serais pas montré du tout.--Eh bien! vous avez tort; ce bandeau

vous donne un aspect très-intéressant;... un faux air de l'amour!...

N'est-ce pas, Victor?... Eh bien! à quoi rêves-tu donc, Victor?... Je

gage qu'il est amoureux de la charmante Emma!...

«--Ce serait bien possible!» dit Ernestine en s'efforçant de sourire.

«On dit que monsieur s'enflamme si vite..... et cette demoiselle est

bien faite pour le captiver?

«--Dufour, tu es bien ennuyeux avec tes conjectures!... Comment, madame,

vous l'écoutez!...

«--C'est que je crois qu'il n'a pas tort,» répond à demi-voix Ernestine,

car, depuis l'arrivée de cette demoiselle vous êtes tout troublé,...

tout embarrassé;..... vous ne saviez quelle contenance tenir lorsqu'elle

était là...»

Le retour de M. de Noirmont et de ses hôtes met fin à cette

conversation. Cette fois, Saint-Elme ne peut se replacer dans son coin,

cela deviendrait trop remarquable, mais il se promène de long en large

en causant avec Armand.

Le comte de Tergenne a cet esprit aimable qui met tout le mondé à son

aise. En quelques minutes il semble qu'il soit depuis long-temps

commensal de la maison. Il sait rendre la conversation générale; ce

n'est pas un homme qui veut briller, c'est un homme qui emploie son

esprit à provoquer celui des autres. Après avoir quelque temps causé

avec Victor et Dufour, il se tourne vers Saint-Elme, qui est à quelques

pas de lui, et lui dit du ton de l'intérêt:

«Monsieur a reçu récemment une blessure, à ce qu'il me paraît?»

Saint-Elme semble un moment embarrassé en voyant que le comte lui

adresse la parole; enfin il répond en prenant une voix de tête qui ne

ressemble pas à sa voix habituelle.

«Oui, monsieur le comte,... je me suis blessé à la chasse... Hier,....

j'ai lutté avec un loup.

«--Avec un loup!... Il y en a donc dans ce pays?...

«--Oh! c'est fort rare, dit M. de Noirmont.--Mais au moins vous ne

perdrez pas l'oeil? reprend le comte.--Non... oh! non, j'espère le

conserver;... mais ce sera long... très-long...

»--Ha ça, est-ce que votre blessure attaque aussi votre voix! dit

Dufour; il me semble que vous ne parlez pas comme à votre ordinaire...

»--Mais, pardonnez-moi... peut-être la fatigue.... et puis le

saisissement... car j'avoue que j'ai été très-saisi!»

M. de Tergenne, qui d'abord regardait Saint-Elme comme quelqu'un qu'on

voit pour la première fois, devient tout-à-coup comme frappé par un

souvenir; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme,

l'examinent d'une façon singulière, et cherchent à lire dans le seul oeil

que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans

jamais l'arrêter sur le comte, qui bientôt, comme honteux de l'examen

auquel il vient de se livrer et des pensées qu'il a conçues, reprend

d'un air aimable: «Ma foi, monsieur, voilà qui me donnera peu de goût

pour la chasse, car il paraît que vous avez été bien abîmé.--Oui,

monsieur le comte, oui, beaucoup d'écorchures... et au visage, cela

contrarie...

»--Décidément,» dit tout bas Dufour, «il veut parler comme au bal

masqué; apparemment qu'il pense que c'est plus gentil, et qu'avec cette

voix-là il espère séduire la jolie Emma!»

M. de Tergenne se rend avec son hôte dans les jardins qu'il montre le

désir de connaître. Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor suit les

dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se

promènent d'un autre côté.

Le dîner réunit de nouveau toute la société. M. de Tergenne s'y montre

aimable comme le matin: il est enchanté du séjour de Bréville; ce qui

fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui cependant veut laisser écouler

quelques jours avant d'offrir à son hôte de lui vendre sa terre. La

nièce du comte a la gaieté de son âge, et non cette coquetterie qui gâte

trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec

le comte. Victor, qui voudrait être aimable l'est moins qu'à

l'ordinaire, et se sent embarrassé quand Ernestine le regarde. Armand

est toujours triste. Quant à Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne

souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor:

«Si la blessure de Saint-Elme n'a pas attaqué son estomac, je crois

qu'elle a frappé ses facultés intellectuelles... Lui, ordinairement si

bavard! à peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur

un ton de fausset!»

La soirée s'écoule rapidement. M. de Tergenne a beaucoup voyagé: on aime

à l'entendre conter, parce qu'il n'y met point de prétention. Sa nièce

est musicienne; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une

jolie voix fait passer un mauvais instrument. On écoute chanter Emma; on

cause, on rit avec son oncle, et l'on est tout étonné quand la pendule

sonne onze heures.

Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et

chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier à disparaître avec sa

lumière. Il a été aussi taciturne pendant la soirée qu'au dîner, et

Dufour répète en allant se coucher: «C'est vraiment étonnant comme cet

homme-là est changé depuis qu'il a vu le loup.»

Madeleine · 第 39 / 43 题