Une rencontre.--Fête chez madame Montrésor.--Danger de la walse.
Le lendemain de son arrivée à Bréville, le comte de Tergenne se lève de
grand matin; et, présumant que ses hôtes sont encore livrés au repos, il
quitte doucement son appartement, sort de la maison et gagne la
campagne.
Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux
semblent chercher, d'autres fois reconnaître; sa figure est devenue
sérieuse, pensive. Enfin il s'arrête en s'écriant: «Ah! c'est ici!»
Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a
conduit Madeleine.
Le comte s'avance sous le vieil arbre; il considère long-temps le gazon
que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux
se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant:
«Rien n'est changé en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens
seul. Pauvre Jenny!... c'est ici que je l'ai embrassée pour la dernière
fois... Ah! combien elle a dû me maudire depuis!..... J'ai payé son
amour du plus lâche abandon!... Alors je ne cherchais que le plaisir...
je m'inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand
je sus qu'elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les
regrets, qui déchirèrent mon coeur, m'apprirent que j'aimais Jenny
autrement que toutes celles que j'avais trompées!... Mais il n'était
plus temps... elle était à un autre... elle m'avait oublié..... ou
peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus
heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oublié... pourtant
elle en avait le droit... Ah! oui, j'ai bien des torts à me
reprocher!.....
Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses
réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève
les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'écarter une branche
d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit où il
était assis.
En apercevant un étranger à la place où elle a l'habitude de se rendre,
Madeleine ne peut retenir un léger cri.
«Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit le comte; j'espère que je ne vous
fais pas peur.
»--Non, monsieur,... c'est seulement la surprise;... je ne m'attendais
pas à trouver quelqu'un à cette place..... où il n'y a ordinairement
personne... Pardon, monsieur...»
Madeleine salue et va s'éloigner; le comte se lève et lui fait signe de
rester.
«Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y
attendre quelqu'un, peut-être?...--Oh! non, monsieur, je n'attends
personne!...--A votre âge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis
venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'était jamais en
vain....»
Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant
ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne
sait si elle doit s'en aller ou rester.
«--Vous êtes de ce pays, mon enfant?--Oui, monsieur.--Que font vos
parens?--Je n'en ai plus, monsieur.--Pauvre fille!... si vous venez
souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample
connaissance, j'y viendrai souvent aussi.--Vous, monsieur?.....
»--Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu.»
Le comte s'éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en
disant: «Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit?»
De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du
matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a
retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de
Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une
grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge; il aime aussi
à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs
il recherche les artistes et cultive les arts avec succès; mais avec
Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir
désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en
l'examinant il dit à M. de Noirmont: «Ce monsieur.... blessé...... se
homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère?»
M. de Noirmont répond affirmativement, et le comte n'en demande pas
davantage.
La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses
grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté.
«Je l'épouserais les yeux bandés, s'écrie Dufour.--Je le crois bien! dit
M. de Noirmont; savez-vous qu'elle héritera de son oncle qui a au moins
quarante mille livres de rentes? Hum!... si mon beau-frère ne s'était
pas ruiné, s'il s'était mieux conduit... qui sait... mais voyez!...
Depuis l'arrivée de cette charmante personne il n'est pas plus
aimable;... à peine si on l'aperçoit!»
Victor ne dit rien d'Emma; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à
la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable; il se
place constamment à côté d'elle, rit de ses saillies et se mêle à ses
jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor
pense n'être que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes
ses actions, qui lit dans son coeur mieux peut-être que lui-même, et qui
devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.
M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il
lui dit, en parcourant ses jardins: «Mon cher monsieur, votre propriété
est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une
dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose
pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir
votre voisin.»
M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son
projet, et il répond au comte: «Que diriez-vous, si je vous proposais de
vous vendre cette terre?....
»--Ah! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Posséder
cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur!--Eh bien! M. le
comte, il ne tient qu'à vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine
appartenait à mon beau-frère... il a voulu s'en défaire, je l'ai acheté;
mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer à cette
propriété... Ce n'était pas sans dessein que je vous en faisais
connaître toutes les dépendances... Ce n'est point un château... et
quoiqu'on l'ait décorée du nom de terre, ce n'est qu'une jolie
campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son
rapport...--Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette
propriété..... Fixez-en vous-même le prix, M. de Noirmont, et je me
regarderai toujours comme votre obligé.--Eh bien! M. le comte...
pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs....--Cela me
semble pour rien!...--Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc
quatre-vingt mille francs...--C'est un marché fait... et si vous saviez
tout le plaisir que j'éprouve...--Allons, M. le comte, voilà qui est
conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous.--Non pas tant
que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à
Paris, où j'ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que
j'aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les
quatre-vingt mille francs, car j'aime à terminer promptement les
affaires... Mais c'est pourtant à une condition.--Quelle
est-elle?--C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous,
et que de long-temps vous ne penserez à me quitter.»
Le comte est au comble de la joie; il va trouver sa nièce et lui apprend
son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans
ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour
lui la terre de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut
facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais
elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la
nouvelle de cette vente.
«Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont; avec cela,
si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens...
chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reçu une
belle éducation; il ne faut point passer votre jeunesse dans une
honteuse oisiveté.»
Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de
tourner le dos à son beau-frère et d'aller rejoindre son cher
Saint-Elme.
Dans la soirée, M. et Madame Montrésor viennent à Bréville; ils
n'avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la
séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde; elle va ensuite
pincer Chéri, qui est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle.
Cependant l'amabilité de M. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce,
chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de
Sophie; et en apprenant que l'étranger est un comte fort riche, et qu'il
va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d'être aimable.
«Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie;
quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une
petite fête,..... un petit bal;.... c'est un impromptu.... Il faut que
cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir
bientôt.....
»--Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison
de commerce.
»--Ce sont des négocians très-riches,» dit Sophie en interrompant son
époux; «enfin c'est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que
vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre société;... et si M.
le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec
mademoiselle...»
M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société.
Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris
un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant
toujours sa voix de tête:
«Madame daignera-t-elle me recevoir affublé de la sorte?....--Vous serez
toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme; mais que vous est-il donc
arrivé?.....--C'est un loup... que j'ai manqué, et qui m'a un peu
abîmé...--Ah! mon Dieu... il y a des loups de nos côtés!... Chéri, je ne
veux plus que tu sortes...--Ça serait amusant!
»--Vos blessures ne se guérissent donc pas?» dit Dufour en regardant le
bel homme. «--Non,... elles sont toujours... dans le même état...--Votre
voix ne revient pas non plus.....--C'est que ce maudit animal m'a serré
la gorge à m'étrangler.
»--Nous aurons à notre bal M. et mademoiselle Pomard, reprend Sophie.
J'espère, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas?
»--Pourquoi donc, madame? J'ignore pour quelle raison M. Pomard et sa
soeur ont cessé de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement.
«--A propos, dit Chéri, je ne vois plus chez vous cette jeune
orpheline,... la petite Madeleine?...
»--C'est vrai, dit Sophie. Qu'est-elle donc devenue cette petite? elle
n'est pas jolie, mais elle a quelque chose d'intéressant;... je l'aimais
beaucoup.
»--Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides,» reprend Chéri en
souriant d'un air malin.
»--Madeleine ne demeure plus avec nous, répond Ernestine en
soupirant.--Comment!.... elle vous a quittés!..... une jeune fille pour
qui vous aviez tant de bontés! Obligez donc les gens!... tirez-les de la
misère!... on ne fait que des ingrats!...--Vous vous trompez, madame;
Madeleine est loin d'être ingrate!... mais des motifs particuliers.....
Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place
de garde, et je vais la voir le plus souvent qu'il m'est possible.
»--Comment! ce manant! ce malotru de Jacques est garde du bois à
présent?.... Ah! je ne peux pas souffrir cet homme-là!...
»--Jacques!» dit M. de Tergenne, qui depuis quelques instans écoutait
sans parler, Jacques!.... ce nom ne m'est pas inconnu... Ah!... oui...
je me rappelle,... un laboureur;... il habitait à Gizy...
»--M. le comte est donc déjà venu dans notre endroit? dit Sophie.
»--Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une
figure originale,... un ton toujours brusque;... mais c'était un
très-brave homme...
»--Oh! c'est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine.--Et où
habite-t-il maintenant?....--A trois quarts de lieue d'ici, dans le
bois, en allant à Sissonne,... la maison du garde...--Je vous
remercie... J'irai le voir.--Si vous avez déjà vu Jacques, vous le
reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point,
et sur lesquelles l'âge a peu de prise.--Oui... Oh! je le reconnaîtrai;
mais je suis bien sûr qu'il ne me reconnaîtra pas, lui!...
»--Je voudrais bien savoir,» dit tout bas Dufour à Victor, «quels
rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la
faux.--Qu'est-ce que cela te fait.--Rien!... mais je voudrais toujours
savoir.»
La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir
pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il se trouvera
avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du
comte; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse
la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu'il lui dit, et
détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.
Pour occuper la soirée, M. de Noirmont établit un partie d'écarté. Le
comte s'y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer: «Non, dit
le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là;... je me suis
promis de ne plus y jouer.
»--J'ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de
Tergenne; une aventure qui m'arriva à Bagnères m'avait tellement
indigné!...
»--Une aventure! dit Ernestine; il faut nous la dire, M. le comte, vous
savez combien nous aimons à vous entendre.--Vous êtes trop bonne,
madame.»
On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte.
Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en
disant: «On étouffe ici!...»
»--J'étais à Bagnères de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend
les eaux; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il
y avait nombreuse société; on m'avait engagé à me méfier de ces
chevaliers d'industrie qui fréquentent habituellement les réunions où
l'on joue; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que
j'en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui
se faisait appeler de Souvrac; il avait des manières séduisantes,
causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva
moyen d'être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon
argent; j'attribuais mes pertes au hasard; lorsqu'un soir ce Souvrac
m'ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques
soupçons s'emparèrent de mon esprit: j'observai mon adversaire. Il me
croyait sans défiance; il ne me fut pas difficile d'acquérir des preuves
de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'éclat, je fus maître de
moi, et je quittai le jeu d'une façon qui devait pourtant faire deviner
à mon joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce
Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ.
J'avais cessé de lui parler; il se présente chez moi pour me faire ses
adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en
ordonnant à mon domestique de dire que j'étais sorti. Souvrac se jette
alors dans un fauteuil en annonçant qu'il va m'attendre. Le valet le
laisse. Souvrac se croit seul; il aperçoit, à une pelotte de la
cheminée, une belle épingle en diamant, que j'y avais attachée la
veille. Mon coquin l'enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne
son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où
j'étais, m'avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le
rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se sauver
en lui disant: «Allez vous faire pendre ailleurs! mais ne vous retrouvez
jamais en ma présence!» Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son
reste; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis
plus.
»--Voilà un effronté coquin! dit M. de Noirmont.--Oui,» dit Saint-Elme
en restant à la place qu'il a choisie, «c'était un drôle bien
hardi!...--Je n'aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour;
j'aurais fait arrêter mon voleur.
»--Eh! mon Dieu! M. Dufour, songez que j'étais allé à Bagnères pour me
divertir, et que de semblables affaires amènent des démarches, des
procédures fort ennuyeuses.--M. le comte, trop de gens agissent comme
vous avez fait, et c'est un grand tort. On dit au fripon que l'on prend
sur le fait: Va te faire pendre ailleurs; mais, c'est qu'il en vole
encore beaucoup avant d'aller se faire pendre.
»--Heureusement, dit Chéri, qu'il faut un hasard, une circonstance
semblable pour se trouver en rapport avec un fripon.--Eh! mon Dieu!
monsieur, dit le comte, c'est beaucoup moins rare que vous ne pensez; et
pour qui fréquente le monde,... le grand monde surtout, de telles
aventures sont bien communes. Ce n'est point dans les réunions
bourgeoises que se glissent les escrocs; là, ils seraient trop tôt
démasqués; car là, tout le monde se connaît. Mais, dans ces soirées où
deux ou trois cents personnes se poussent, se pressent dans des salons,
comment voulez-vous qu'on se connaisse? Les maîtres de maison invitent
beaucoup trop légèrement, et permettent de plus qu'on leur amène des
gens qu'ils n'ont jamais vus: pourvu qu'on soit mis à la mode, qu'on ait
bonne tournure et beaucoup d'assurance, on est bien accueilli.
Malheureusement, ce sont les fripons qui réunissent particulièrement ces
trois conditions-là.»
La conversation se prolonge quelque temps sur ce sujet; puis Chéri et sa
femme prennent congé de la société en renouvelant leurs invitations pour
le lendemain.
Depuis l'arrivée du comte et de sa nièce, Ernestine n'a pas eu un moment
pour voir Madeleine; mais le lendemain de cette soirée, elle se lève de
grand matin et se rend près de sa fidèle amie.
Madeleine est déjà occupée à coudre près de sa demeure, lorsqu'Ernestine
vient se jeter dans ses bras.
«Que je suis contente de vous voir! dit la jeune fille, je commençais à
croire que tout le monde m'avait oubliée!... Il y a bien long-temps que
vous n'êtes venue!...
»--Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... je ne suis pas libre, moi...
il est venu des étrangers à Bréville... il a fallu rester avec eux...
Mais combien de fois j'ai regretté de ne point t'avoir près de moi,...
toi, à qui je puis dire tout ce qui se passe dans mon ame... toi, qui as
vu ma criminelle faiblesse!... Ah! Madeleine, c'est surtout quand on est
coupable... quand on souffre, qu'on a besoin d'une amie, qui nous aime,
nous plaigne et nous console!...
»--Mon Dieu! est-ce que vous auriez de nouveaux chagrins?... vous
pleurez encore!...--Ah! désormais je pleurerai
toujours!...--Toujours!... il ne vous aime donc plus?...»
Ernestine regarde la jeune fille long-temps avec une morne tristesse;
mais ses yeux ont répondu à la question de Madeleine.
«--Il est venu à Bréville un monsieur avec sa nièce;... cette nièce est
jolie..... oh! oui, elle est jolie... et il en est amoureux,
très-amoureux... Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je l'ai vu,
moi; je l'ai vu dès le premier instant qu'il l'a regardée. Ah!... mes
yeux, mon coeur ne pouvaient pas me tromper!... Si tu savais tout ce que
je souffre!...--Je le sais... je comprends... je devine vos
souffrances... N'être plus aimé!... cela doit faire tant de mal;... mais
vous vous abusez peut-être...--Oh! non, non, Madeleine, on s'abuse quand
l'amour commence; on ne peut plus s'abuser quand il finit!...
»--Changer,.... vous causer du chagrin; c'est bien mal!... Et vous ne
lui avez pas reproché son changement?
»--Des reproches!... ai-je le droit de lui en faire?... Ai-je été
fidèle, moi?.... Oh! non!... je mérite tous les maux que j'endure...
Parjure à mes sermens, méritai-je qu'on gardât ceux que l'on m'a
faits!... et pourtant... c'est lui qui m'a rendue coupable... Sans lui,
jamais je ne l'aurais été... Ah! les hommes n'ont pas pitié de nous.
Pour ajouter à mes peines, il me faudra bientôt quitter la demeure où je
suis née, cette maison que j'aimais tant...
»--Que dites-vous, madame?....--Mon mari a vendu le domaine de Bréville
à cet étranger, l'oncle de la jeune Emma.--O mon Dieu!... vous quitterez
Bréville... ce pays peut-être, et moi je resterai seule ici... Je ne
vous verrai plus...--Oui... il me faudra partir,... aller bien loin,...
ne plus avoir même une amie... rien... rien que mes remords et mes
larmes!»
Pendant long-temps Ernestine pleure sur le sein de Madeleine. Là, elle
se trouve un peu soulagée. Dans ce bois, seule avec son amie, elle peut
en liberté épancher son coeur; mais il faut qu'elle retourne à Bréville,
qu'elle cache la rougeur de ses yeux. Elle se lève et embrasse la jeune
fille.
«Au revoir, Madeleine... Je ne quitterai pas Bréville de quelque
temps;... je le crois, du moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera de
venir te voir... Si... par hasard, tu le voyais,... s'il venait ici, ah!
surtout, ne lui dis pas que je suis venue pleurer près de toi!... que
du moins il ignore tout le mal qu'il me fait!... Tu te tairas, n'est-ce
pas?--Oui, je vous le promets.»
»Pauvre femme!» dit Madeleine en la suivant des yeux; «n'était-ce donc
pas assez que mon coeur endurât un mal dont il ne peut guérir!...
fallait-il aussi que le sien ressentît tout ce que l'on souffre quand on
voit celui qu'on aime en adorer une autre!»
Ernestine est revenue près de ses hôtes; elle s'efforce de cacher ses
peines, de prendre un visage riant, et surtout de ne point laisser voir
à Victor que la jalousie déchire son coeur. Elle est douce, aimable avec
Emma, car ce qu'elle souffre ne l'empêche pas de rendre justice à la
nièce du comte; bien loin de ressembler à ces femmes qui ne voient que
des défauts à leur rivale, Ernestine se dit: «Comment ne lui
plairait-elle pas!... elle a tout pour charmer;... elle est bien plus
jolie que moi, et elle peut l'aimer sans crime... Son visage est
toujours heureux, toujours riant,... tandis que moi... j'étais sans
cesse triste,... inquiète!... Ah! il a eu raison de changer. Moi seule
j'ai eu tort de l'aimer.»
Dans la journée, le comte parle encore de Jacques, qu'il a l'intention
de voir, mais il remet sa visite au garde à son retour de Paris. Pressé
de conclure avec M. de Noirmont, et de terminer toutes ses affaires,
afin de pouvoir revenir habiter sa nouvelle propriété, M. de Tergenne a
résolu de partir le lendemain; mais il laisse sa nièce à Bréville, ce
qui semble faire grand plaisir à la jeune Emma.
L'heure arrive qu'on doit se rendre chez madame Montrésor. Toute la
société part. Le comte a offert le bras à madame de Noirmont; alors
Victor a pu présenter le sien à Emma. M. de Noirmont, Dufour et
Saint-Elme les suivent. Armand refuse d'aller à la fête que donnent ses
voisins, quoique son ami Saint-Elme le presse de venir se distraire avec
eux; mais le jeune marquis ne suppose pas qu'une soirée chez madame
Montrésor puisse lui offrir aucun amusement, et il s'enfonce dans les
bois, tandis que la société se dirige vers la maison où se donne la
fête.
En approchant de chez les personnes qui donnent le bal, Emma s'étonne de
ne pas entendre déjà le son des violons, les airs de danse. En entrant
dans la maison, l'étonnement de la société redouble. Le vestibule est
désert. Une seule domestique va et vient d'une pièce à une autre en
rinçant des verres.
«Est-ce que nous sommes venus trop tôt?» dit le comte en souriant.--«Où
donc se donne la fête,..... le bal? demande M. de Noirmont.
»--Dans le jardin, monsieur, répond la domestique. Vous allez y trouver
tout le monde.»
On se rend au jardin; on parcourt plusieurs allées sans rencontrer la
société; enfin on aperçoit une douzaine de personnes réunies sur un
carré de verdure.
»Voilà probablement le noyau de la réunion, dit Dufour. Que diable
font-ils là?
On s'approche de la compagnie; elle se compose de trois
commis-voyageurs, amis de Chéri; puis M. et mademoiselle Pomard, madame
Bonnifoux, M. Courtois et sa nièce, et deux voisines d'un âge mûr.
A l'arrivée de la société de Bréville, un des commis-voyageurs faisait
des tours de force; il enlevait un banc de bois à bras tendu.
Sophie vient recevoir son monde; elle conduit les dames devant les bancs
qu'on a placés autour d'un espace qu'on a sablé pour en faire une salle
de bal. Plusieurs lampions et des lanternes attachées à des arbres
annoncent que c'est là qu'on veut donner la fête.
«Mais avec qui veulent-ils nous faire danser? dit Dufour. Est-ce qu'ils
croient que j'inviterai madame Bonnifoux?.... Quant à mademoiselle
Clara, je ne me risquerai pas, son frère est devenu olive en
m'apercevant.»
Les dames prennent place autour de l'endroit sablé. Le commis continue
ses tours: après le banc, il enlève une chaise avec ses dents; ensuite
il lutte avec un de ses amis à qui sautera le plus loin; puis ces
messieurs ôtent leurs habits et se mettent à jouer à qui jettera l'autre
par terre. Et madame Montrésor ne cesse de s'écrier: «Ah! qu'ils sont
aimables!... qu'ils sont drôles!... C'est qu'ils sont capables de nous
amuser comme cela toute la soirée!»
Les habitans de Bréville se regardent sans rien répondre. Dufour seul
dit entre ses dents: «Si elle nous avait prévenus qu'elle nous invitait
pour voir ces messieurs faire des tours de force, je ne me serais pas
mis en toilette de bal.
»--Où est donc M. Montrésor? dit M. de Noirmont.--Il va revenir;..... il
est allé chercher l'orchestre... car nous comptons bien danser... Oh!
nous danserons...
»--En attendant, dit madame Bonnifoux, si on veut faire un
loto....--Non..... non, madame Bonnifoux,...... pas encore... Oh!
tenez, voilà M. Grossillot qui se tient sur la tête,... et il marche sur
les mains..... Ah! sont-ils drôles....
En effet, M. Grossillot, l'un des amis de Chéri, s'étant mis à marcher
la tête en bas, ses deux collègues, qui probablement croyaient devoir
faire comme chez _Nicollet_, aller de plus fort en plus fort, venaient
de s'étendre sur le gazon, et l'un d'eux, en marchant sur les mains,
veut porter son camarade sur ses pieds, mais le camarade, n'ayant pas
bien gardé l'équilibre, tombe sur le gazon la face contre terre. La
chute avait été lourde; néanmoins le monsieur se relève en soutenant
qu'il ne s'est fait aucun mal quoique son nez soit déjà enflé; et il
s'obstine à continuer ses exercices gymnastiques. M. Pomard, qui a pris
pour point de mire un tilleul, semble résolu à faire la statue pendant
toute la soirée; tandis que sa soeur rit comme une petite folle à chaque
nouvelle culbute de ces messieurs qui veulent à toute force amuser la
société.
L'arrivée de quelques personnes sert de prétexte aux habitans de
Bréville pour quitter les bancs et se promener dans le jardin. Les
folies des trois messieurs de Paris ennuient considérablement Ernestine
et Emma.
Enfin Chéri arrive; il est suivi d'un gros garçon de vingt-cinq ans, qui
est presque aussi joufflu que M. Montrésor. Le gros garçon, qui est en
veste, ne tient rien dans ses mains. Cependant Sophie s'est écriée: «Ah!
voilà la musique! nous allons danser!...
»--Où diable madame Montrésor voit-elle les musiciens,... les
instrumens? dit Dufour!...»
La maîtresse de la maison s'avance d'un air espiègle vers les dames, en
disant: «Je suis sûre que vous demandez où sont les violons?... et en
effet je n'en ai pas. J'étais d'abord horriblement contrariée, car je
comptais sur les deux seuls ménétriers qu'on puisse avoir dans ce pays;
mais l'un a un panaris à la main gauche, et l'autre est allé travailler
à un puits artésien, qu'un ingénieur de Sissonne veut faire construire
dans son jardin. J'étais donc désolée; je me disais: Nous ne pourrons
danser... quel dommage!... Mais madame Bonnifoux m'a trouvé quelque
chose qui vaut bien des violons. Vous voyez ce grand gaillard que Chéri
vient d'amener;... c'est le fils de notre laitière. Eh bien! il siffle
comme un ange: et tous les dimanches il fait danser ses amis et
connaissances en leur sifflant des contredanses. Rose, la bonne de
madame Bonnifoux, qui avait plusieurs fois dansé à cette musique,
l'avait dit à sa maîtresse:... elle assure que c'est étonnant.... Ce
garçon est infatigable!.... Et vite j'ai envoyé chercher Benoît, qui est
enchanté de faire danser des personnes comme nous!
»--Ah! nous allons danser au sifflet? dit Dufour.--Je vous assure,
monsieur, que c'est très-agréable, dit une des voisines; à ma noce on a
sifflé toute la nuit, et on s'en est très-bien trouvé.
»--Voilà un bal d'un nouveau genre, dit Saint-Elme; je suis très-curieux
d'entendre cet orchestre-là!
»--Par exemple, reprend madame Montrésor, Benoît ne dit pas les figures
en sifflant; mais nous les savons, et c'est toujours la même chose...
Allons... Benoît... quand vous voudrez, mon garçon... Messieurs, invitez
vos dames.... Chéri,... vous savez que vous faites danser la nièce de M.
Courtois.»
Le grand Benoît monte sur une chaise et se met à siffler un _pantalon_.
La société de Bréville se sent prise d'une envie de rire qu'elle ne peut
réprimer; cependant on se met en place. Victor a pris la main d'Emma, et
Ernestine n'a pas osé refuser le comte qui, pour la rareté du fait, veut
danser au sifflet.
Le fils de la laitière a des poumons extraordinaires; il siffle tout un
quadrille sans se reposer. Les danseurs ont d'abord quelque peine à se
faire à cette musique; mais avec un peu de bonne volonté on danserait au
son d'un cornet à bouquin. Bientôt plusieurs familles de Gizy viennent
augmenter le nombre des danseurs. Pour donner plus de force à
l'orchestre, un des commis-voyageurs fait le tambourin sur son chapeau,
et un autre imite la clarinette en se mettant des feuilles de lilas dans
la bouche.
Le comte, qui n'a dansé que pour la forme, se promène dans le jardin
avec M. de Noirmont. Ernestine s'assied près du bal, mais elle ne veut
plus danser: Victor même est refusé. «Faites danser mademoiselle Emma,»
lui dit Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir réprimer un profond
soupir; «elle peut bien me remplacer... Il y a déjà long-temps qu'elle
occupe une place,... où je croyais rester plus long-temps.--Que
voulez-vous dire, madame?» répond Victor en cherchant à déguiser son
embarras.--«Rien... pardonnez-moi ces mots.... En vérité, c'est malgré
moi qu'ils me sont échappés.... Je vous en prie, dansez avec elle.
Tenez, elle vous attend....»
En effet, la nièce du comte aimait beaucoup mieux danser avec Victor
qu'avec les autres cavaliers, qui tous sentaient la province d'une
lieue. D'ailleurs, depuis son séjour à Bréville, Emma s'est habituée à
voir Victor sans cesse auprès d'elle; quand il n'y est pas, elle le
cherche des yeux.
Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondément ému, Victor
retourne près d'Emma. Il est à la fois triste et content: il est heureux
de danser, de causer avec la nièce du comte; il se sent affligé de la
tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond
de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation
embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un
peu et une autre qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tout le désir
que l'on a de ménager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher
la balance.
Dufour s'est risqué: il a invité mademoiselle Clara; celle-ci a accepté
son invitation de l'air le plus gracieux, et bientôt ils sautent et se
balancent tous deux avec tant d'accord et d'abandon qu'on ne croirait
jamais que c'est sous le lit de sa danseuse que Dufour a passé trois
heures. Alors seulement M. Pomard cesse de regarder son tilleul.
Chéri fait circuler des rafraîchissemens et du punch; ce sont ses amis
de Paris qui ont fait le punch, et ils n'ont pas ménagé le rhum. Benoît
a déjà sifflé six contredanses. Comme il ne met presque pas d'intervalle
entre les quadrilles, les danseurs sont en nage, et on se jette sur le
punch, parce que c'est plus sain. Chéri en offre à chaque instant un
verre à Sophie. Et Dufour dit à mademoiselle Clara: «M. Montrésor veut
étourdir sa femme, afin d'avoir un peu de liberté pendant le restant de
la soirée.»
Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit
à petit il s'est laissé aller à ses anciennes habitudes. Se trouvant
entouré de gens près desquels il sent qu'il n'a qu'à vouloir, il est
redevenu beau parleur, railleur, gouailleur même; il lance des
complimens impertinents aux dames, des épigrammes aux danseurs, et rit
au nez de tout le monde en s'écriant: «C'est charmant! c'est une fête
délicieuse.... Quand je retournerai à ma terre, je veux que tous mes
paysans sifflent comme ce gaillard-là!...»
Mais, au milieu d'une poule, les danseurs restent la jambe en l'air,...
l'orchestre n'a plus de vent; Benoît se démanche en vain la mâchoire...
le sifflet ne vient plus.
«Ah! mon Dieu! dit Sophie, qu'est-ce qu'il y a donc!..... Eh bien,
Benoît,.... mon garçon,..... qu'est-ce qui vous prend?... nous ne vous
entendons plus... Ah! mon Dieu!... pourvu que ça lui revienne!....
Croyez-vous que ça va revenir?...
»--Attendez... attendez! s'écrie M. Grossillot, je vais lui rendre le
souffle, moi...»Tenez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous réponds
que vous sifflerez comme un serpent à sonnettes!»
M. Grossillot présente au gros garçon un grand verre de punch, Benoît le
saisit; mais trop empressé de boire pour retrouver son instrument,
Benoît avale de travers; loin de pouvoir siffler, il étouffe, il
étrangle, il ne peut plus que tousser; il faut qu'on aille lui chercher
de l'eau; le bal est suspendu, au grand déplaisir des danseurs, et les
commis-voyageurs se remettent à faire des tours de force.
Enfin, le pauvre siffleur a tant bu d'eau que sa toux se calme. On se
remet à la danse, mais cela ne va plus comme au commencement. Benoît
s'interrompant à chaque instant pour tousser, les danseurs sont
continuellement en suspens.
Pour laisser Benoît se reposer quelque temps, M. Grossillot propose de
chanter une walse, que ses amis accompagneront avec le chapeau et les
feuilles de lilas.
La proposition est acceptée. Le hasard veut qu'il y ait une excellente
walseuse parmi les habitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prétend un des
meilleurs walseurs de France, remarque la légèreté de la jeune personne
avec laquelle Chéri essaie en vain de tourner pendant que sa femme est
allée couper de la brioche. Saint-Elme ne peut résister à l'envie de
faire admirer ses grâces; il arrête le couple, repousse Chéri et
s'empare de sa walseuse, en disant: «Monsieur Montrésor, vous ne savez
pas walser,... et je vois que mademoiselle ira très bien... vous allez
me voir la conduire.... Prenez une leçon!» Et Saint-Elme, entourant la
jeune personne de ses bras, s'éloigne en tournant légèrement avec elle.
Tout le monde admire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le bandeau qui
couvre sa tête, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les
éloges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent;
il ne suit plus le cercle tracé, il tourne avec sa walseuse autour d'un
buisson, voltige derrière un massif d'arbres, puis reparaît et passe
dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les
applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie: «Cet homme-là
walserait sur une boule de loto!»
Mais en passant avec sa walseuse sous un marronnier, Saint-Elme n'a pas
assez baissé la tête, une branche l'accroche, il y laisse le bandeau qui
lui couvrait un oeil et une partie du visage.
Saint-Elme s'est arrêté, il court à l'arbre, Dufour a décroché le
bandeau noir et il le présente au bel homme en lui disant: «Ha ça! mais
il me semble que vous êtes guéri!... Pourquoi diable portez-vous
cela?... Je ne vous vois aucune cicatrice....
»--Pardonnez-moi... pardonnez-moi,» répond Saint-Elme en s'empressant de
replacer le bandeau sur sa tête... «Oh! je souffre encore beaucoup, et
mon oeil ne peut supporter la lumière.»
En ce moment Saint-Elme aperçoit le comte de Tergenne, qui était arrêté
à quelques pas et le regardait d'une façon très-expressive. Le beau
walseur ne se sent plus envie de continuer; il reconduit sa walseuse et
va s'asseoir à l'écart.
Benoît ne sifflant plus sans tousser, la fête ne se prolonge pas tard. A
onze heures chacun se retire, et la société retourne à Bréville. Là, on
cause quelque temps du singulier bal auquel on vient d'assister, puis on
se dit bonsoir.
M. de Tergenne a fait semblant de prendre le corridor qui conduit à son
appartement; mais bientôt il revient sur ses pas; monte vivement
l'escalier qu'a pris Saint-Elme, et le rejoint au moment où celui-ci va
entrer dans sa chambre.
«Un moment, monsieur!» dit le comte en se plaçant devant Saint-Elme,
«j'ai quelque chose à vous dire....»
Le ton du comte était plus que sévère; Saint-Elme tâche de cacher le
trouble que lui cause cette brusque apparition et de répondre d'un air
aimable:
«Comment, monsieur le comte, vous avez quelque chose à me dire!.... je
suis trop heureux...... si je puis vous être agréable...
»--Quittez ce ton qui ne peut plus m'en imposer,... reprenez votre voix
ordinaire; je vous ai reconnu.... vous êtes Souvrac...--Souvrac...! que
voulez-vous dire?....--Je vous répète que vous êtes le Souvrac qui m'a
volé à Bagnères;... ce bandeau ne peut plus vous servir à rien,... il
vous est inutile maintenant.»
En disant ces mots, M. de Tergenne arrache et jette à terre tout le
tafetas dont Saint-Elme couvrait son visage. Le beau monsieur reste
confondu, immobile.... Le comte reprend:
«Par égard pour ce jeune Armand, qui vous nomme son ami, et pour les
habitans de cette maison, que vous avez indignement abusés, je veux bien
ne pas faire d'éclat. Demain, dès le matin, je pars pour quelques jours;
à mon retour que je ne vous retrouve plus au sein d'une honnête famille,
qui rougirait de honte si elle savait quel est le misérable qu'elle a
reçu!»
Saint-Elme a tiré son mouchoir, cligné des yeux, pincé sa bouche, et il
répond d'un ton piteux:
«Monsieur le comte, je ne chercherai plus à feindre,... mais croyez
que... depuis huit ans,... par une conduite irréprochable, j'ai réparé
quelques... erreurs de ma jeunesse,... et que jamais....
»--C'est assez!... vous m'avez entendu: à mon retour, ne soyez plus ici;
que les personnes qui demeurent à Bréville n'entendent plus parler de
vous, sinon je vous fais arrêter.»
Le comte s'éloigne brusquement après avoir dit ces mots. Saint-Elme est
demeuré quelques instans interdit; mais bientôt il rentre dans sa
chambre en murmurant: «Ah!.... tu me paieras cher cette maudite
reconnaissance!»