CHAPITRE IV.

Une rencontre.--Fête chez madame Montrésor.--Danger de la walse.

Le lendemain de son arrivée à Bréville, le comte de Tergenne se lève de

grand matin; et, présumant que ses hôtes sont encore livrés au repos, il

quitte doucement son appartement, sort de la maison et gagne la

campagne.

Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux

semblent chercher, d'autres fois reconnaître; sa figure est devenue

sérieuse, pensive. Enfin il s'arrête en s'écriant: «Ah! c'est ici!»

Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a

conduit Madeleine.

Le comte s'avance sous le vieil arbre; il considère long-temps le gazon

que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux

se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant:

«Rien n'est changé en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens

seul. Pauvre Jenny!... c'est ici que je l'ai embrassée pour la dernière

fois... Ah! combien elle a dû me maudire depuis!..... J'ai payé son

amour du plus lâche abandon!... Alors je ne cherchais que le plaisir...

je m'inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand

je sus qu'elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les

regrets, qui déchirèrent mon coeur, m'apprirent que j'aimais Jenny

autrement que toutes celles que j'avais trompées!... Mais il n'était

plus temps... elle était à un autre... elle m'avait oublié..... ou

peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus

heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oublié... pourtant

elle en avait le droit... Ah! oui, j'ai bien des torts à me

reprocher!.....

Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses

réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève

les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'écarter une branche

d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit où il

était assis.

En apercevant un étranger à la place où elle a l'habitude de se rendre,

Madeleine ne peut retenir un léger cri.

«Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit le comte; j'espère que je ne vous

fais pas peur.

»--Non, monsieur,... c'est seulement la surprise;... je ne m'attendais

pas à trouver quelqu'un à cette place..... où il n'y a ordinairement

personne... Pardon, monsieur...»

Madeleine salue et va s'éloigner; le comte se lève et lui fait signe de

rester.

«Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y

attendre quelqu'un, peut-être?...--Oh! non, monsieur, je n'attends

personne!...--A votre âge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis

venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'était jamais en

vain....»

Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant

ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne

sait si elle doit s'en aller ou rester.

«--Vous êtes de ce pays, mon enfant?--Oui, monsieur.--Que font vos

parens?--Je n'en ai plus, monsieur.--Pauvre fille!... si vous venez

souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample

connaissance, j'y viendrai souvent aussi.--Vous, monsieur?.....

»--Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu.»

Le comte s'éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en

disant: «Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit?»

De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du

matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a

retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de

Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une

grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge; il aime aussi

à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs

il recherche les artistes et cultive les arts avec succès; mais avec

Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir

désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en

l'examinant il dit à M. de Noirmont: «Ce monsieur.... blessé...... se

homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère?»

M. de Noirmont répond affirmativement, et le comte n'en demande pas

davantage.

La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses

grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté.

«Je l'épouserais les yeux bandés, s'écrie Dufour.--Je le crois bien! dit

M. de Noirmont; savez-vous qu'elle héritera de son oncle qui a au moins

quarante mille livres de rentes? Hum!... si mon beau-frère ne s'était

pas ruiné, s'il s'était mieux conduit... qui sait... mais voyez!...

Depuis l'arrivée de cette charmante personne il n'est pas plus

aimable;... à peine si on l'aperçoit!»

Victor ne dit rien d'Emma; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à

la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable; il se

place constamment à côté d'elle, rit de ses saillies et se mêle à ses

jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor

pense n'être que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes

ses actions, qui lit dans son coeur mieux peut-être que lui-même, et qui

devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.

M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il

lui dit, en parcourant ses jardins: «Mon cher monsieur, votre propriété

est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une

dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose

pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir

votre voisin.»

M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son

projet, et il répond au comte: «Que diriez-vous, si je vous proposais de

vous vendre cette terre?....

»--Ah! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Posséder

cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur!--Eh bien! M. le

comte, il ne tient qu'à vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine

appartenait à mon beau-frère... il a voulu s'en défaire, je l'ai acheté;

mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer à cette

propriété... Ce n'était pas sans dessein que je vous en faisais

connaître toutes les dépendances... Ce n'est point un château... et

quoiqu'on l'ait décorée du nom de terre, ce n'est qu'une jolie

campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son

rapport...--Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette

propriété..... Fixez-en vous-même le prix, M. de Noirmont, et je me

regarderai toujours comme votre obligé.--Eh bien! M. le comte...

pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs....--Cela me

semble pour rien!...--Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc

quatre-vingt mille francs...--C'est un marché fait... et si vous saviez

tout le plaisir que j'éprouve...--Allons, M. le comte, voilà qui est

conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous.--Non pas tant

que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à

Paris, où j'ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que

j'aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les

quatre-vingt mille francs, car j'aime à terminer promptement les

affaires... Mais c'est pourtant à une condition.--Quelle

est-elle?--C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous,

et que de long-temps vous ne penserez à me quitter.»

Le comte est au comble de la joie; il va trouver sa nièce et lui apprend

son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans

ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour

lui la terre de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut

facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais

elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la

nouvelle de cette vente.

«Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont; avec cela,

si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens...

chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reçu une

belle éducation; il ne faut point passer votre jeunesse dans une

honteuse oisiveté.»

Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de

tourner le dos à son beau-frère et d'aller rejoindre son cher

Saint-Elme.

Dans la soirée, M. et Madame Montrésor viennent à Bréville; ils

n'avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la

séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde; elle va ensuite

pincer Chéri, qui est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle.

Cependant l'amabilité de M. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce,

chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de

Sophie; et en apprenant que l'étranger est un comte fort riche, et qu'il

va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d'être aimable.

«Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie;

quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une

petite fête,..... un petit bal;.... c'est un impromptu.... Il faut que

cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir

bientôt.....

»--Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison

de commerce.

»--Ce sont des négocians très-riches,» dit Sophie en interrompant son

époux; «enfin c'est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que

vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre société;... et si M.

le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec

mademoiselle...»

M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société.

Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris

un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant

toujours sa voix de tête:

«Madame daignera-t-elle me recevoir affublé de la sorte?....--Vous serez

toujours fort bien, monsieur de Saint-Elme; mais que vous est-il donc

arrivé?.....--C'est un loup... que j'ai manqué, et qui m'a un peu

abîmé...--Ah! mon Dieu... il y a des loups de nos côtés!... Chéri, je ne

veux plus que tu sortes...--Ça serait amusant!

»--Vos blessures ne se guérissent donc pas?» dit Dufour en regardant le

bel homme. «--Non,... elles sont toujours... dans le même état...--Votre

voix ne revient pas non plus.....--C'est que ce maudit animal m'a serré

la gorge à m'étrangler.

»--Nous aurons à notre bal M. et mademoiselle Pomard, reprend Sophie.

J'espère, madame de Noirmont, que cela ne vous contrarie pas?

»--Pourquoi donc, madame? J'ignore pour quelle raison M. Pomard et sa

soeur ont cessé de venir nous voir, mais je ne leur en veux nullement.

«--A propos, dit Chéri, je ne vois plus chez vous cette jeune

orpheline,... la petite Madeleine?...

»--C'est vrai, dit Sophie. Qu'est-elle donc devenue cette petite? elle

n'est pas jolie, mais elle a quelque chose d'intéressant;... je l'aimais

beaucoup.

»--Oui, Sophie aime beaucoup les femmes laides,» reprend Chéri en

souriant d'un air malin.

»--Madeleine ne demeure plus avec nous, répond Ernestine en

soupirant.--Comment!.... elle vous a quittés!..... une jeune fille pour

qui vous aviez tant de bontés! Obligez donc les gens!... tirez-les de la

misère!... on ne fait que des ingrats!...--Vous vous trompez, madame;

Madeleine est loin d'être ingrate!... mais des motifs particuliers.....

Elle habite maintenant avec son vieil ami Jacques, qui a obtenu la place

de garde, et je vais la voir le plus souvent qu'il m'est possible.

»--Comment! ce manant! ce malotru de Jacques est garde du bois à

présent?.... Ah! je ne peux pas souffrir cet homme-là!...

»--Jacques!» dit M. de Tergenne, qui depuis quelques instans écoutait

sans parler, Jacques!.... ce nom ne m'est pas inconnu... Ah!... oui...

je me rappelle,... un laboureur;... il habitait à Gizy...

»--M. le comte est donc déjà venu dans notre endroit? dit Sophie.

»--Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une

figure originale,... un ton toujours brusque;... mais c'était un

très-brave homme...

»--Oh! c'est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine.--Et où

habite-t-il maintenant?....--A trois quarts de lieue d'ici, dans le

bois, en allant à Sissonne,... la maison du garde...--Je vous

remercie... J'irai le voir.--Si vous avez déjà vu Jacques, vous le

reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point,

et sur lesquelles l'âge a peu de prise.--Oui... Oh! je le reconnaîtrai;

mais je suis bien sûr qu'il ne me reconnaîtra pas, lui!...

»--Je voudrais bien savoir,» dit tout bas Dufour à Victor, «quels

rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la

faux.--Qu'est-ce que cela te fait.--Rien!... mais je voudrais toujours

savoir.»

La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir

pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il se trouvera

avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du

comte; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse

la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu'il lui dit, et

détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.

Pour occuper la soirée, M. de Noirmont établit un partie d'écarté. Le

comte s'y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer: «Non, dit

le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là;... je me suis

promis de ne plus y jouer.

»--J'ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de

Tergenne; une aventure qui m'arriva à Bagnères m'avait tellement

indigné!...

»--Une aventure! dit Ernestine; il faut nous la dire, M. le comte, vous

savez combien nous aimons à vous entendre.--Vous êtes trop bonne,

madame.»

On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte.

Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en

disant: «On étouffe ici!...»

»--J'étais à Bagnères de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend

les eaux; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il

y avait nombreuse société; on m'avait engagé à me méfier de ces

chevaliers d'industrie qui fréquentent habituellement les réunions où

l'on joue; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que

j'en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui

se faisait appeler de Souvrac; il avait des manières séduisantes,

causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva

moyen d'être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon

argent; j'attribuais mes pertes au hasard; lorsqu'un soir ce Souvrac

m'ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques

soupçons s'emparèrent de mon esprit: j'observai mon adversaire. Il me

croyait sans défiance; il ne me fut pas difficile d'acquérir des preuves

de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'éclat, je fus maître de

moi, et je quittai le jeu d'une façon qui devait pourtant faire deviner

à mon joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce

Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ.

J'avais cessé de lui parler; il se présente chez moi pour me faire ses

adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en

ordonnant à mon domestique de dire que j'étais sorti. Souvrac se jette

alors dans un fauteuil en annonçant qu'il va m'attendre. Le valet le

laisse. Souvrac se croit seul; il aperçoit, à une pelotte de la

cheminée, une belle épingle en diamant, que j'y avais attachée la

veille. Mon coquin l'enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne

son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où

j'étais, m'avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le

rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se sauver

en lui disant: «Allez vous faire pendre ailleurs! mais ne vous retrouvez

jamais en ma présence!» Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son

reste; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis

plus.

»--Voilà un effronté coquin! dit M. de Noirmont.--Oui,» dit Saint-Elme

en restant à la place qu'il a choisie, «c'était un drôle bien

hardi!...--Je n'aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour;

j'aurais fait arrêter mon voleur.

»--Eh! mon Dieu! M. Dufour, songez que j'étais allé à Bagnères pour me

divertir, et que de semblables affaires amènent des démarches, des

procédures fort ennuyeuses.--M. le comte, trop de gens agissent comme

vous avez fait, et c'est un grand tort. On dit au fripon que l'on prend

sur le fait: Va te faire pendre ailleurs; mais, c'est qu'il en vole

encore beaucoup avant d'aller se faire pendre.

»--Heureusement, dit Chéri, qu'il faut un hasard, une circonstance

semblable pour se trouver en rapport avec un fripon.--Eh! mon Dieu!

monsieur, dit le comte, c'est beaucoup moins rare que vous ne pensez; et

pour qui fréquente le monde,... le grand monde surtout, de telles

aventures sont bien communes. Ce n'est point dans les réunions

bourgeoises que se glissent les escrocs; là, ils seraient trop tôt

démasqués; car là, tout le monde se connaît. Mais, dans ces soirées où

deux ou trois cents personnes se poussent, se pressent dans des salons,

comment voulez-vous qu'on se connaisse? Les maîtres de maison invitent

beaucoup trop légèrement, et permettent de plus qu'on leur amène des

gens qu'ils n'ont jamais vus: pourvu qu'on soit mis à la mode, qu'on ait

bonne tournure et beaucoup d'assurance, on est bien accueilli.

Malheureusement, ce sont les fripons qui réunissent particulièrement ces

trois conditions-là.»

La conversation se prolonge quelque temps sur ce sujet; puis Chéri et sa

femme prennent congé de la société en renouvelant leurs invitations pour

le lendemain.

Depuis l'arrivée du comte et de sa nièce, Ernestine n'a pas eu un moment

pour voir Madeleine; mais le lendemain de cette soirée, elle se lève de

grand matin et se rend près de sa fidèle amie.

Madeleine est déjà occupée à coudre près de sa demeure, lorsqu'Ernestine

vient se jeter dans ses bras.

«Que je suis contente de vous voir! dit la jeune fille, je commençais à

croire que tout le monde m'avait oubliée!... Il y a bien long-temps que

vous n'êtes venue!...

»--Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... je ne suis pas libre, moi...

il est venu des étrangers à Bréville... il a fallu rester avec eux...

Mais combien de fois j'ai regretté de ne point t'avoir près de moi,...

toi, à qui je puis dire tout ce qui se passe dans mon ame... toi, qui as

vu ma criminelle faiblesse!... Ah! Madeleine, c'est surtout quand on est

coupable... quand on souffre, qu'on a besoin d'une amie, qui nous aime,

nous plaigne et nous console!...

»--Mon Dieu! est-ce que vous auriez de nouveaux chagrins?... vous

pleurez encore!...--Ah! désormais je pleurerai

toujours!...--Toujours!... il ne vous aime donc plus?...»

Ernestine regarde la jeune fille long-temps avec une morne tristesse;

mais ses yeux ont répondu à la question de Madeleine.

«--Il est venu à Bréville un monsieur avec sa nièce;... cette nièce est

jolie..... oh! oui, elle est jolie... et il en est amoureux,

très-amoureux... Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je l'ai vu,

moi; je l'ai vu dès le premier instant qu'il l'a regardée. Ah!... mes

yeux, mon coeur ne pouvaient pas me tromper!... Si tu savais tout ce que

je souffre!...--Je le sais... je comprends... je devine vos

souffrances... N'être plus aimé!... cela doit faire tant de mal;... mais

vous vous abusez peut-être...--Oh! non, non, Madeleine, on s'abuse quand

l'amour commence; on ne peut plus s'abuser quand il finit!...

»--Changer,.... vous causer du chagrin; c'est bien mal!... Et vous ne

lui avez pas reproché son changement?

»--Des reproches!... ai-je le droit de lui en faire?... Ai-je été

fidèle, moi?.... Oh! non!... je mérite tous les maux que j'endure...

Parjure à mes sermens, méritai-je qu'on gardât ceux que l'on m'a

faits!... et pourtant... c'est lui qui m'a rendue coupable... Sans lui,

jamais je ne l'aurais été... Ah! les hommes n'ont pas pitié de nous.

Pour ajouter à mes peines, il me faudra bientôt quitter la demeure où je

suis née, cette maison que j'aimais tant...

»--Que dites-vous, madame?....--Mon mari a vendu le domaine de Bréville

à cet étranger, l'oncle de la jeune Emma.--O mon Dieu!... vous quitterez

Bréville... ce pays peut-être, et moi je resterai seule ici... Je ne

vous verrai plus...--Oui... il me faudra partir,... aller bien loin,...

ne plus avoir même une amie... rien... rien que mes remords et mes

larmes!»

Pendant long-temps Ernestine pleure sur le sein de Madeleine. Là, elle

se trouve un peu soulagée. Dans ce bois, seule avec son amie, elle peut

en liberté épancher son coeur; mais il faut qu'elle retourne à Bréville,

qu'elle cache la rougeur de ses yeux. Elle se lève et embrasse la jeune

fille.

«Au revoir, Madeleine... Je ne quitterai pas Bréville de quelque

temps;... je le crois, du moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera de

venir te voir... Si... par hasard, tu le voyais,... s'il venait ici, ah!

surtout, ne lui dis pas que je suis venue pleurer près de toi!... que

du moins il ignore tout le mal qu'il me fait!... Tu te tairas, n'est-ce

pas?--Oui, je vous le promets.»

»Pauvre femme!» dit Madeleine en la suivant des yeux; «n'était-ce donc

pas assez que mon coeur endurât un mal dont il ne peut guérir!...

fallait-il aussi que le sien ressentît tout ce que l'on souffre quand on

voit celui qu'on aime en adorer une autre!»

Ernestine est revenue près de ses hôtes; elle s'efforce de cacher ses

peines, de prendre un visage riant, et surtout de ne point laisser voir

à Victor que la jalousie déchire son coeur. Elle est douce, aimable avec

Emma, car ce qu'elle souffre ne l'empêche pas de rendre justice à la

nièce du comte; bien loin de ressembler à ces femmes qui ne voient que

des défauts à leur rivale, Ernestine se dit: «Comment ne lui

plairait-elle pas!... elle a tout pour charmer;... elle est bien plus

jolie que moi, et elle peut l'aimer sans crime... Son visage est

toujours heureux, toujours riant,... tandis que moi... j'étais sans

cesse triste,... inquiète!... Ah! il a eu raison de changer. Moi seule

j'ai eu tort de l'aimer.»

Dans la journée, le comte parle encore de Jacques, qu'il a l'intention

de voir, mais il remet sa visite au garde à son retour de Paris. Pressé

de conclure avec M. de Noirmont, et de terminer toutes ses affaires,

afin de pouvoir revenir habiter sa nouvelle propriété, M. de Tergenne a

résolu de partir le lendemain; mais il laisse sa nièce à Bréville, ce

qui semble faire grand plaisir à la jeune Emma.

L'heure arrive qu'on doit se rendre chez madame Montrésor. Toute la

société part. Le comte a offert le bras à madame de Noirmont; alors

Victor a pu présenter le sien à Emma. M. de Noirmont, Dufour et

Saint-Elme les suivent. Armand refuse d'aller à la fête que donnent ses

voisins, quoique son ami Saint-Elme le presse de venir se distraire avec

eux; mais le jeune marquis ne suppose pas qu'une soirée chez madame

Montrésor puisse lui offrir aucun amusement, et il s'enfonce dans les

bois, tandis que la société se dirige vers la maison où se donne la

fête.

En approchant de chez les personnes qui donnent le bal, Emma s'étonne de

ne pas entendre déjà le son des violons, les airs de danse. En entrant

dans la maison, l'étonnement de la société redouble. Le vestibule est

désert. Une seule domestique va et vient d'une pièce à une autre en

rinçant des verres.

«Est-ce que nous sommes venus trop tôt?» dit le comte en souriant.--«Où

donc se donne la fête,..... le bal? demande M. de Noirmont.

»--Dans le jardin, monsieur, répond la domestique. Vous allez y trouver

tout le monde.»

On se rend au jardin; on parcourt plusieurs allées sans rencontrer la

société; enfin on aperçoit une douzaine de personnes réunies sur un

carré de verdure.

»Voilà probablement le noyau de la réunion, dit Dufour. Que diable

font-ils là?

On s'approche de la compagnie; elle se compose de trois

commis-voyageurs, amis de Chéri; puis M. et mademoiselle Pomard, madame

Bonnifoux, M. Courtois et sa nièce, et deux voisines d'un âge mûr.

A l'arrivée de la société de Bréville, un des commis-voyageurs faisait

des tours de force; il enlevait un banc de bois à bras tendu.

Sophie vient recevoir son monde; elle conduit les dames devant les bancs

qu'on a placés autour d'un espace qu'on a sablé pour en faire une salle

de bal. Plusieurs lampions et des lanternes attachées à des arbres

annoncent que c'est là qu'on veut donner la fête.

«Mais avec qui veulent-ils nous faire danser? dit Dufour. Est-ce qu'ils

croient que j'inviterai madame Bonnifoux?.... Quant à mademoiselle

Clara, je ne me risquerai pas, son frère est devenu olive en

m'apercevant.»

Les dames prennent place autour de l'endroit sablé. Le commis continue

ses tours: après le banc, il enlève une chaise avec ses dents; ensuite

il lutte avec un de ses amis à qui sautera le plus loin; puis ces

messieurs ôtent leurs habits et se mettent à jouer à qui jettera l'autre

par terre. Et madame Montrésor ne cesse de s'écrier: «Ah! qu'ils sont

aimables!... qu'ils sont drôles!... C'est qu'ils sont capables de nous

amuser comme cela toute la soirée!»

Les habitans de Bréville se regardent sans rien répondre. Dufour seul

dit entre ses dents: «Si elle nous avait prévenus qu'elle nous invitait

pour voir ces messieurs faire des tours de force, je ne me serais pas

mis en toilette de bal.

»--Où est donc M. Montrésor? dit M. de Noirmont.--Il va revenir;..... il

est allé chercher l'orchestre... car nous comptons bien danser... Oh!

nous danserons...

»--En attendant, dit madame Bonnifoux, si on veut faire un

loto....--Non..... non, madame Bonnifoux,...... pas encore... Oh!

tenez, voilà M. Grossillot qui se tient sur la tête,... et il marche sur

les mains..... Ah! sont-ils drôles....

En effet, M. Grossillot, l'un des amis de Chéri, s'étant mis à marcher

la tête en bas, ses deux collègues, qui probablement croyaient devoir

faire comme chez _Nicollet_, aller de plus fort en plus fort, venaient

de s'étendre sur le gazon, et l'un d'eux, en marchant sur les mains,

veut porter son camarade sur ses pieds, mais le camarade, n'ayant pas

bien gardé l'équilibre, tombe sur le gazon la face contre terre. La

chute avait été lourde; néanmoins le monsieur se relève en soutenant

qu'il ne s'est fait aucun mal quoique son nez soit déjà enflé; et il

s'obstine à continuer ses exercices gymnastiques. M. Pomard, qui a pris

pour point de mire un tilleul, semble résolu à faire la statue pendant

toute la soirée; tandis que sa soeur rit comme une petite folle à chaque

nouvelle culbute de ces messieurs qui veulent à toute force amuser la

société.

L'arrivée de quelques personnes sert de prétexte aux habitans de

Bréville pour quitter les bancs et se promener dans le jardin. Les

folies des trois messieurs de Paris ennuient considérablement Ernestine

et Emma.

Enfin Chéri arrive; il est suivi d'un gros garçon de vingt-cinq ans, qui

est presque aussi joufflu que M. Montrésor. Le gros garçon, qui est en

veste, ne tient rien dans ses mains. Cependant Sophie s'est écriée: «Ah!

voilà la musique! nous allons danser!...

»--Où diable madame Montrésor voit-elle les musiciens,... les

instrumens? dit Dufour!...»

La maîtresse de la maison s'avance d'un air espiègle vers les dames, en

disant: «Je suis sûre que vous demandez où sont les violons?... et en

effet je n'en ai pas. J'étais d'abord horriblement contrariée, car je

comptais sur les deux seuls ménétriers qu'on puisse avoir dans ce pays;

mais l'un a un panaris à la main gauche, et l'autre est allé travailler

à un puits artésien, qu'un ingénieur de Sissonne veut faire construire

dans son jardin. J'étais donc désolée; je me disais: Nous ne pourrons

danser... quel dommage!... Mais madame Bonnifoux m'a trouvé quelque

chose qui vaut bien des violons. Vous voyez ce grand gaillard que Chéri

vient d'amener;... c'est le fils de notre laitière. Eh bien! il siffle

comme un ange: et tous les dimanches il fait danser ses amis et

connaissances en leur sifflant des contredanses. Rose, la bonne de

madame Bonnifoux, qui avait plusieurs fois dansé à cette musique,

l'avait dit à sa maîtresse:... elle assure que c'est étonnant.... Ce

garçon est infatigable!.... Et vite j'ai envoyé chercher Benoît, qui est

enchanté de faire danser des personnes comme nous!

»--Ah! nous allons danser au sifflet? dit Dufour.--Je vous assure,

monsieur, que c'est très-agréable, dit une des voisines; à ma noce on a

sifflé toute la nuit, et on s'en est très-bien trouvé.

»--Voilà un bal d'un nouveau genre, dit Saint-Elme; je suis très-curieux

d'entendre cet orchestre-là!

»--Par exemple, reprend madame Montrésor, Benoît ne dit pas les figures

en sifflant; mais nous les savons, et c'est toujours la même chose...

Allons... Benoît... quand vous voudrez, mon garçon... Messieurs, invitez

vos dames.... Chéri,... vous savez que vous faites danser la nièce de M.

Courtois.»

Le grand Benoît monte sur une chaise et se met à siffler un _pantalon_.

La société de Bréville se sent prise d'une envie de rire qu'elle ne peut

réprimer; cependant on se met en place. Victor a pris la main d'Emma, et

Ernestine n'a pas osé refuser le comte qui, pour la rareté du fait, veut

danser au sifflet.

Le fils de la laitière a des poumons extraordinaires; il siffle tout un

quadrille sans se reposer. Les danseurs ont d'abord quelque peine à se

faire à cette musique; mais avec un peu de bonne volonté on danserait au

son d'un cornet à bouquin. Bientôt plusieurs familles de Gizy viennent

augmenter le nombre des danseurs. Pour donner plus de force à

l'orchestre, un des commis-voyageurs fait le tambourin sur son chapeau,

et un autre imite la clarinette en se mettant des feuilles de lilas dans

la bouche.

Le comte, qui n'a dansé que pour la forme, se promène dans le jardin

avec M. de Noirmont. Ernestine s'assied près du bal, mais elle ne veut

plus danser: Victor même est refusé. «Faites danser mademoiselle Emma,»

lui dit Ernestine avec douceur, mais sans pouvoir réprimer un profond

soupir; «elle peut bien me remplacer... Il y a déjà long-temps qu'elle

occupe une place,... où je croyais rester plus long-temps.--Que

voulez-vous dire, madame?» répond Victor en cherchant à déguiser son

embarras.--«Rien... pardonnez-moi ces mots.... En vérité, c'est malgré

moi qu'ils me sont échappés.... Je vous en prie, dansez avec elle.

Tenez, elle vous attend....»

En effet, la nièce du comte aimait beaucoup mieux danser avec Victor

qu'avec les autres cavaliers, qui tous sentaient la province d'une

lieue. D'ailleurs, depuis son séjour à Bréville, Emma s'est habituée à

voir Victor sans cesse auprès d'elle; quand il n'y est pas, elle le

cherche des yeux.

Quoique les paroles d'Ernestine l'aient profondément ému, Victor

retourne près d'Emma. Il est à la fois triste et content: il est heureux

de danser, de causer avec la nièce du comte; il se sent affligé de la

tristesse qu'il a lue dans les yeux d'Ernestine, tristesse dont au fond

de l'ame il sent bien qu'il est l'auteur. C'est une situation

embarrassante que celle d'un homme entre une femme qu'il aime encore un

peu et une autre qu'il commence à aimer beaucoup. Malgré tout le désir

que l'on a de ménager ces deux amours, le nouveau fait toujours pencher

la balance.

Dufour s'est risqué: il a invité mademoiselle Clara; celle-ci a accepté

son invitation de l'air le plus gracieux, et bientôt ils sautent et se

balancent tous deux avec tant d'accord et d'abandon qu'on ne croirait

jamais que c'est sous le lit de sa danseuse que Dufour a passé trois

heures. Alors seulement M. Pomard cesse de regarder son tilleul.

Chéri fait circuler des rafraîchissemens et du punch; ce sont ses amis

de Paris qui ont fait le punch, et ils n'ont pas ménagé le rhum. Benoît

a déjà sifflé six contredanses. Comme il ne met presque pas d'intervalle

entre les quadrilles, les danseurs sont en nage, et on se jette sur le

punch, parce que c'est plus sain. Chéri en offre à chaque instant un

verre à Sophie. Et Dufour dit à mademoiselle Clara: «M. Montrésor veut

étourdir sa femme, afin d'avoir un peu de liberté pendant le restant de

la soirée.»

Saint-Elme ne danse pas, mais il a pris plusieurs verres de punch. Petit

à petit il s'est laissé aller à ses anciennes habitudes. Se trouvant

entouré de gens près desquels il sent qu'il n'a qu'à vouloir, il est

redevenu beau parleur, railleur, gouailleur même; il lance des

complimens impertinents aux dames, des épigrammes aux danseurs, et rit

au nez de tout le monde en s'écriant: «C'est charmant! c'est une fête

délicieuse.... Quand je retournerai à ma terre, je veux que tous mes

paysans sifflent comme ce gaillard-là!...»

Mais, au milieu d'une poule, les danseurs restent la jambe en l'air,...

l'orchestre n'a plus de vent; Benoît se démanche en vain la mâchoire...

le sifflet ne vient plus.

«Ah! mon Dieu! dit Sophie, qu'est-ce qu'il y a donc!..... Eh bien,

Benoît,.... mon garçon,..... qu'est-ce qui vous prend?... nous ne vous

entendons plus... Ah! mon Dieu!... pourvu que ça lui revienne!....

Croyez-vous que ça va revenir?...

»--Attendez... attendez! s'écrie M. Grossillot, je vais lui rendre le

souffle, moi...»Tenez, mon ami, avalez-moi cela, et je vous réponds

que vous sifflerez comme un serpent à sonnettes!»

M. Grossillot présente au gros garçon un grand verre de punch, Benoît le

saisit; mais trop empressé de boire pour retrouver son instrument,

Benoît avale de travers; loin de pouvoir siffler, il étouffe, il

étrangle, il ne peut plus que tousser; il faut qu'on aille lui chercher

de l'eau; le bal est suspendu, au grand déplaisir des danseurs, et les

commis-voyageurs se remettent à faire des tours de force.

Enfin, le pauvre siffleur a tant bu d'eau que sa toux se calme. On se

remet à la danse, mais cela ne va plus comme au commencement. Benoît

s'interrompant à chaque instant pour tousser, les danseurs sont

continuellement en suspens.

Pour laisser Benoît se reposer quelque temps, M. Grossillot propose de

chanter une walse, que ses amis accompagneront avec le chapeau et les

feuilles de lilas.

La proposition est acceptée. Le hasard veut qu'il y ait une excellente

walseuse parmi les habitantes de Gizy. Saint-Elme, qui se prétend un des

meilleurs walseurs de France, remarque la légèreté de la jeune personne

avec laquelle Chéri essaie en vain de tourner pendant que sa femme est

allée couper de la brioche. Saint-Elme ne peut résister à l'envie de

faire admirer ses grâces; il arrête le couple, repousse Chéri et

s'empare de sa walseuse, en disant: «Monsieur Montrésor, vous ne savez

pas walser,... et je vois que mademoiselle ira très bien... vous allez

me voir la conduire.... Prenez une leçon!» Et Saint-Elme, entourant la

jeune personne de ses bras, s'éloigne en tournant légèrement avec elle.

Tout le monde admire la grâce de ce monsieur, qui, malgré le bandeau qui

couvre sa tête, conduit si bien sa walseuse. Saint-Elme entend les

éloges qu'on lui prodigue; il se pique, il veut montrer tout son talent;

il ne suit plus le cercle tracé, il tourne avec sa walseuse autour d'un

buisson, voltige derrière un massif d'arbres, puis reparaît et passe

dans le monde sans jamais se cogner contre personne, et les

applaudissemens augmentent, et madame Bonnifoux s'écrie: «Cet homme-là

walserait sur une boule de loto!»

Mais en passant avec sa walseuse sous un marronnier, Saint-Elme n'a pas

assez baissé la tête, une branche l'accroche, il y laisse le bandeau qui

lui couvrait un oeil et une partie du visage.

Saint-Elme s'est arrêté, il court à l'arbre, Dufour a décroché le

bandeau noir et il le présente au bel homme en lui disant: «Ha ça! mais

il me semble que vous êtes guéri!... Pourquoi diable portez-vous

cela?... Je ne vous vois aucune cicatrice....

»--Pardonnez-moi... pardonnez-moi,» répond Saint-Elme en s'empressant de

replacer le bandeau sur sa tête... «Oh! je souffre encore beaucoup, et

mon oeil ne peut supporter la lumière.»

En ce moment Saint-Elme aperçoit le comte de Tergenne, qui était arrêté

à quelques pas et le regardait d'une façon très-expressive. Le beau

walseur ne se sent plus envie de continuer; il reconduit sa walseuse et

va s'asseoir à l'écart.

Benoît ne sifflant plus sans tousser, la fête ne se prolonge pas tard. A

onze heures chacun se retire, et la société retourne à Bréville. Là, on

cause quelque temps du singulier bal auquel on vient d'assister, puis on

se dit bonsoir.

M. de Tergenne a fait semblant de prendre le corridor qui conduit à son

appartement; mais bientôt il revient sur ses pas; monte vivement

l'escalier qu'a pris Saint-Elme, et le rejoint au moment où celui-ci va

entrer dans sa chambre.

«Un moment, monsieur!» dit le comte en se plaçant devant Saint-Elme,

«j'ai quelque chose à vous dire....»

Le ton du comte était plus que sévère; Saint-Elme tâche de cacher le

trouble que lui cause cette brusque apparition et de répondre d'un air

aimable:

«Comment, monsieur le comte, vous avez quelque chose à me dire!.... je

suis trop heureux...... si je puis vous être agréable...

»--Quittez ce ton qui ne peut plus m'en imposer,... reprenez votre voix

ordinaire; je vous ai reconnu.... vous êtes Souvrac...--Souvrac...! que

voulez-vous dire?....--Je vous répète que vous êtes le Souvrac qui m'a

volé à Bagnères;... ce bandeau ne peut plus vous servir à rien,... il

vous est inutile maintenant.»

En disant ces mots, M. de Tergenne arrache et jette à terre tout le

tafetas dont Saint-Elme couvrait son visage. Le beau monsieur reste

confondu, immobile.... Le comte reprend:

«Par égard pour ce jeune Armand, qui vous nomme son ami, et pour les

habitans de cette maison, que vous avez indignement abusés, je veux bien

ne pas faire d'éclat. Demain, dès le matin, je pars pour quelques jours;

à mon retour que je ne vous retrouve plus au sein d'une honnête famille,

qui rougirait de honte si elle savait quel est le misérable qu'elle a

reçu!»

Saint-Elme a tiré son mouchoir, cligné des yeux, pincé sa bouche, et il

répond d'un ton piteux:

«Monsieur le comte, je ne chercherai plus à feindre,... mais croyez

que... depuis huit ans,... par une conduite irréprochable, j'ai réparé

quelques... erreurs de ma jeunesse,... et que jamais....

»--C'est assez!... vous m'avez entendu: à mon retour, ne soyez plus ici;

que les personnes qui demeurent à Bréville n'entendent plus parler de

vous, sinon je vous fais arrêter.»

Le comte s'éloigne brusquement après avoir dit ces mots. Saint-Elme est

demeuré quelques instans interdit; mais bientôt il rentre dans sa

chambre en murmurant: «Ah!.... tu me paieras cher cette maudite

reconnaissance!»

Madeleine · 第 40 / 43 题