CHAPITRE II.

Triste retour.

M. De Noirmont n'a rien dit à sa femme en la voyant revenir seule, mais

il éprouve une secrète joie. Toujours prévenu contre Madeleine, ce

n'était qu'à regret qu'il l'aurait vue de nouveau habiter chez lui.

Ernestine ne parle plus de l'orpheline; elle sait bien qu'il serait

inutile de proposer à son mari d'aller la prier de revenir. Elle

supporte cette nouvelle peine comme un châtiment de sa faute; mais tous

les jours, à moins que le temps n'y mette obstacle, elle se rend dans le

bois, du côté de la maison du garde. Madeleine vient au-devant de son

amie, puis toutes deux s'asseyent au pied d'un arbre. Ernestine conte

les peines de son coeur; la jeune fille la plaint, la console. Le temps

passe bien rapidement alors. Victor est toujours le sujet de leur

entretien: c'est pourquoi l'une ne se lasse pas d'entendre, et l'autre

de parler.

Madeleine reconduit ordinairement Ernestine jusqu'à la plaine au bout de

laquelle on aperçoit la maison qui appartenait au marquis de Bréville.

La jeune fille ne va jamais plus loin. Là Ernestine l'embrasse, en lui

disant: «A demain!»

Dufour a demandé ce qu'était devenue la jeune orpheline; on se contente

de lui dire que Madeleine a voulu retourner chez Jacques, mais il n'est

pas dupe de cette réponse.

On attend avec impatience des nouvelles de Victor. Le séjour de Bréville

est devenu triste. Ernestine parle à peine et soupire sans cesse. M. de

Noirmont s'ennuie de n'avoir personne pour jouer ou chasser.

Huit jours s'écoulent: on reçoit enfin une lettre de Victor. M. de

Noirmont se hâte de la lire devant sa femme et Dufour.

«Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'aurais voulu avoir de

meilleures nouvelles à vous annoncer. Ce n'est pas sans peine que j'ai

pu rejoindre Armand. Il passe ses journées et souvent ses nuits hors de

chez lui. Je l'ai vu enfin, et, après lui avoir remis la somme que vous

m'aviez confiée, je me suis permis de lui donner quelques conseils, de

lui parler au nom de sa famille. Armand a fort mal reçu mes avis; je

n'ai plus reconnu en lui ce jeune homme étourdi, mais aimable, dont

j'étais autrefois l'ami. Pourtant je ne veux pas renoncer encore à

l'espoir de vous le ramener... Je tenterai de nouveaux efforts,

peut-être serai-je plus heureux.

»VICTOR DALMER.»

«Votre frère n'en veut faire qu'à sa tête! dit M. de Noirmont; on ne le

ramènera pas!...

»--Fatal séjour de Paris! dit Ernestine. Mon frère s'y est

perdu!...--On se perd partout, madame, quand on ne veut écouter que ses

passions!...

»--Et il ne parle pas de mes pantalons! murmure Dufour: c'est bien

singulier!... Ma portière les aurait-elle égarés!...»

Cette lettre ne ramène pas la gaieté à Bréville. M. de Noirmont

s'inquiète de l'avenir de son beau-frère. Ernestine, au chagrin que lui

donne la conduite d'Armand, sent se joindre l'ennui que lui cause

l'absence de Victor; elle craint que cette absence ne se prolonge

beaucoup. Quant à Dufour, il est fort inquiet de ses pantalons. C'est

donc avec autant d'étonnement que de joie qu'un matin, six jours après

sa lettre, on voit arriver Victor.

On va au-devant de lui, on l'entoure.

«Vous revenez seul? dit Ernestine.

»--Oui, madame,» répond Dalmer en baissant tristement les yeux. «D'après

ma lettre, sans doute, on ne m'attendait pas si tôt; mais, il y a trois

jours, j'ai eu occasion de revoir M. de Bréville; j'ai pu me convaincre

alors que tous mes efforts près de lui seraient désormais inutiles... et

je suis parti.

»--Je vous comprends, mon cher monsieur Dalmer,» dit M. de Noirmont en

serrant la main du jeune homme; «je ne vous sais pas moins bon gré de ce

que vous avez fait. Armand continue ses folies, n'est-ce pas?... et

l'argent qu'il a reçu va encore aller se perdre dans les jolies sociétés

qu'il préfère à la nôtre!...»

Victor incline la tête sans répondre.

«Et... et mes... et M. Saint-Elme?» dit Dufour, qui n'a pas osé lâcher

le mot qu'il avait sur le bout de la langue en voyant l'air sérieux de

son ami.

«--Je n'ai vu M. Saint-Elme qu'une fois; il a eu l'air d'appuyer mes

avis; m'a juré qu'il engageait chaque jour Armand à revenir près de sa

soeur. Je n'ai pas été dupe de ces mensonges, et j'ai laissé voir à ce

monsieur ce que je pensais de sa conduite; mais cet homme a un front

extraordinaire! Quand on lui dit les choses les plus désagréables, il

redouble ses assurances de dévouement, ses protestations d'amitié. C'est

bien de ces gens que l'on met à la porte et qui rentrent par la

fenêtre!»

En entrant dans le salon, Victor cherche des yeux Madeleine; mais il

n'ose prononcer son nom. Il trouve enfin le moment de s'approcher

d'Ernestine et s'empresse de s'informer de la jeune fille. Ernestine lui

apprend ce qui s'est passé. Victor est désolé, car il sent bien qu'il

est le premier auteur de tous ces événemens. Il se promet de se rendre

bientôt à la maisonnette du garde.

Seul avec Dufour, Victor lui dit: «Je n'ai pas voulu apprendre à

monsieur et madame de Noirmont tout ce que je sais sur leur frère;

j'aurais craint de les faire rougir. La conduite de ce jeune homme est

indigne; il se ruine dans les tripots,... fréquente les plus mauvais

sujets de Paris.

»--Je l'avais prédit!... Est-ce que tu ne te rappelles pas que je

l'avais prédit?... As-tu fait ma commission.

»--Enfin, Armand a osé emprunter trente mille francs sur cette propriété

qui n'est plus à lui,... en laissant croire qu'il en est toujours

possesseur.

»--Diable! mais ça devient très-vilain cela!... Et tu n'as pas été chez

ma portière?....--Voici comment j'ai appris cela. J'étais chez Armand

quand la personne qui lui a prêté cette somme y est venue: c'est un

brave homme qui n'a pas la moindre défiance. Sachant que j'arrivais de

Bréville, il m'a demandé des détails sur cette propriété en disant: M.

le marquis semble avoir l'intention de vendre sa terre, et, s'il ne peut

sans se gêner me rembourser mes trente mille francs, je pourrai

m'arranger de sa propriété.

»--C'est commode!... et le beau-frère!... Tu as dit alors qu'il l'avait

achetée, et puis tu as été voir pour mes...--Pouvais-je perdre Armand,

le déshonorer?... J'ai gardé le silence; mais après le départ de son

créancier, je lui ai demandé ce qu'il comptait faire. Il m'a juré

qu'avec l'argent de M. de Noirmont il allait rembourser une partie de ce

qu'il devait, qu'il prendrait des arrangemens pour le reste. Je l'ai

quitté;.... mais je surveillais sa conduite: le soir il a joué et perdu

la somme que je lui avais apportée!...

»--C'est infâme!... c'est horrible!... Mais enfin, fais-moi le plaisir

de me répondre.... Me rapportes-tu mes pantalons?...--Eh! morbleu,

j'avais bien autre chose à penser que d'aller m'occuper de tes

culottes!--Ah! c'est ça!... comme c'est aimable!.... Si M. Armand se

ruine, j'en suis bien fâché,... mais je ne crois pas que ce soit une

raison pour que je mette toujours un pantalon de drap par la grande

chaleur... quand j'en ai de nankin à Paris. Pourvu que ma portière ne

les fasse pas porter à son mari!... voilà ce dont j'ai peur!

»--Et.... Madeleine a donc quitté cette maison?» dit Victor en

regardant attentivement Dufour pour voir s'il se doute de la vérité.

«--Oui, cette jeune fille a voulu retourner avec son ami Jacques, à ce

qu'on dit ici; mais tu entends bien que je n'en crois rien... Je ne suis

pas de ces gens qui croient tout, moi. M. de Noirmont aura découvert une

intrigue...--Quelle intrigue?--Je n'en sais rien; mais certainement

cette petite avait des intrigues... Pendant qu'elle prenait séance avec

moi, elle ne cessait de soupirer;.... et quand une jeune fille

soupire,... on sait ce que ça veut dire.

»--Te voilà bien, avec tes conjectures... D'abord c'était d'Armand que

Madeleine était amoureuse;... à présent, ce sont des intrigues! et avec

qui?--Ah! avec qui... je ne serais pas éloigné de croire que M. Chéri

Montrésor... Hem!... il rôdait du côté de Madeleine quand sa femme ne le

voyait pas...--Tu es fou, Dufour.--Oh! que non.... Je crois qu'on a

renvoyé la petite, parce que cela était urgent... Tout en faisant son

portrait, il m'a semblé que sa taille... hum!...

»--Dufour, c'est affreux ce que tu dis là!... Si tu ne me faisais pas

pitié, je t'apprendrais à tenir de pareils propos!...--Eh! mon Dieu!

qu'est-ce que tu as donc?... pour un mot en l'air... tu t'emportes,...

tu te fais le champion, le chevalier de Madeleine!... Est-ce que tu es

amoureux aussi de celle-là?--Je fais plus, je l'admire,... je la

respecte!... Dufour, plus un mot contre elle, ou nous nous fâcherons

sérieusement.»

Victor quitte brusquement Dufour, et celui-ci se dit: «Il l'admire!...

il la respecte!... Il y a quelque chose là-dessous,... car il n'a pas

l'habitude de respecter les jeunes filles.»

Victor est sorti de la maison. Quoiqu'un peu fatigué par le voyage et le

trajet qu'il a fait pour venir de Laon à Bréville, il ne veut point

passer la journée sans revoir Madeleine. Ernestine lui a indiqué le

chemin qu'il faut suivre pour arriver à la maison du garde. Ernestine

aurait bien voulu accompagner Victor, mais c'est impossible; et

maintenant qu'il est revenu, elle n'osera se rendre près de la jeune

fille que lorsqu'elle saura Victor avec M. de Noirmont; elle sent bien

maintenant que le moindre soupçon d'intelligence entre elle et Dalmer

mettrait son mari sur les traces de la vérité.

Victor a bientôt franchi la plaine, traversé le bois; il aperçoit la

demeure du garde, il va frapper à la porte: c'est Madeleine qui lui

ouvre; elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat vient colorer ses

joues, ses yeux brillent de plaisir, et elle peut à peine balbutier:

«C'est vous, monsieur Victor!...--Oui, Madeleine, c'est moi... Je suis

arrivé de Paris ce matin et j'accours... Il me tardait de vous voir, de

vous dire tout ce que je pense..... Quoi!.... c'est pour moi que vous

venez ici.... pour me voir!... Ah! ma bonne amie ne pourra plus dire que

je suis malheureuse.--Est-ce que je ne puis pas entrer, Madeleine, pour

causer avec vous?.....--Oh! mon Dieu!.... et Jacques qui est là;... il

se repose, il dort en ce moment; mais s'il vous voyait...--Vous avez

raison; il doit bien me haïr,... me mépriser, car je suis l'auteur de

toutes vos peines...--Allez dans le bois... là bas... à gauche;... je

vais aller vous rejoindre, et nous pourrons causer sans craindre

Jacques.»

Victor se rend du côté du bois que Madeleine lui a indiqué, il s'assied

sur un arbre abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde pas à

paraître: une petite robe bleue sans ornement, sans garniture, une

ceinture noire, un fichu de soie sur le cou, un chapeau de paille à

grands bords et dont les rubans flottent sur ses épaules, voilà toute la

toilette de Madeleine. Mais en ce moment ses yeux expriment tant de

trouble et de plaisir, son teint est si rose, son sourire si doux, sa

démarché si légère, que Madeleine est vraiment jolie, et Victor est

surpris de le remarquer pour la première fois.

«Me voici,» dit la jeune fille en s'asseyant près de Victor; «je suis

bien fâchée de ne pas vous recevoir dans la maison, mais...--Ah!

Madeleine, est-ce que vous me devez des excuses, lorsque je cause toutes

vos peines, si vous saviez quel chagrin j'ai éprouvé en ne vous

retrouvant plus à Bréville et en apprenant que M. de Noirmont vous avait

renvoyée!--Oublions cela, monsieur... Je me trouve si heureuse

maintenant... je suis bien récompensée de ce que j'ai fait...--Je

n'oublierai jamais ce que je vous dois de reconnaissance. Bonne

Madeleine! il y a peu de femmes qui agiraient comme vous.--Peut-être

n'ai-je pas autant de mérite que vous le croyez?... Si on lisait dans le

coeur des gens... ce qu'on nomme leurs belles actions semblerait alors

tout naturel. Ne doit-on rien faire pour ceux qu'on aime?... et j'aime

tant ma compagne d'enfance!--Mais, moi, Madeleine, moi, qui suis

l'auteur de tous les chagrins que vous avez eus depuis quelque temps,

vous devez me haïr...

»--Vous haïr?» s'écrie Madeleine; puis elle s'arrête et reprend en

baissant les yeux: Oh! non, monsieur, c'est impossible!... N'est-ce pas

vous qui m'avez ramenée près de ma chère Ernestine?...--Devais-je vous

ramener près d'elle, pour être ensuite cause que vous la

quitteriez?...--De grâce, monsieur, ne parlons plus de cela... Ernestine

vient souvent me voir; elle me parle de... de tout ce qui l'intéresse...

Ici je ne me trouve pas à plaindre: je ne manque de rien, et si vous

avez la bonté de penser encore à moi... de venir quelquefois, en vous

promenant, me donner des nouvelles de Bréville... Oh! je vous assure que

je me trouverai bien heureuse.--Oui, Madeleine, je viendrai le plus

souvent que je pourrai... quelquefois je tâcherai qu'Ernestine

m'accompagne.

»--Ah, oui, répond Madeleine en pâlissant; «oui, vous viendrez avec

elle... cela vaudra mieux... le chemin vous semblera moins long... et

puis ça vous ennuierait de ne parler qu'avec moi qui ne sais rien

dire!...

»--Que dites-vous là, Madeleine? est-ce qu'on s'ennuie près de ceux

qu'on aime, et désormais je vous aime comme une soeur; de votre côté,

voyez en moi un frère... traitez moi comme tel... Puissé-je quelque jour

mériter ce titre en réparant le mal que j'ai fait, en assurant votre

sort! Vous devez faire le bonheur d'un époux; je veux vous voir unie à

un homme qui sache apprécier votre belle ame, qui soit digne de vous,

qui...»

Madeleine, qui écoutait Victor d'un air impatient, l'interrompt en

s'écriant: «Non, monsieur, non, je vous en prie, ne vous occupez jamais

de cela... Madeleine ne veut pas, ne doit pas se marier; sans parens,

sans nom... elle restera ce qu'elle est... Je vous en prie, monsieur, ne

me parlez pas de cela... vous me feriez de la peine.»

Madeleine détourne la tête pour cacher de grosses larmes qui viennent de

tomber de ses yeux; Victor lui prend la main en lui disant:

«Pardonnez-moi... je ne pensais pas vous faire du chagrin... mais si

vous refusez tout ce que je voulais faire pour assurer votre sort à

venir, vous accepterez au moins mon amitié.

»--Votre amitié! oh! oui, monsieur.--Et vous me donnerez la

vôtre?...--Vous l'avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce

qu'une fois j'ai donné.»

En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. «Il est

éveillé,» dit la jeune fille en se levant; «je rentre bien vite pour

qu'il ne vienne pas par ici. Adieu, M. Victor, adieu... Pensez

quelquefois à Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse?»

En prononçant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui

tenait encore la sienne; puis elle se sauve à travers le bois, comme si

elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor

s'éloigne aussi, et retourne à Bréville, en cherchant à découvrir la

cause des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Madeleine.

Quinze jours se sont passés, Victor a repris le billard et les échecs

avec M. de Noirmont; Ernestine a recouvré un peu de gaieté: mais Dufour

ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de

retourner à Paris; alors Ernestine se fâche et lui dit qu'il est son

prisonnier jusqu'à la fin de la saison. M. et madame Montrésor viennent

souvent à Bréville; les Pomard n'y reparaissent plus.

Victor est retourné pour voir Madeleine; mais Jacques était là, et

Victor n'a pas osé parler à la jeune fille; ensuite, lorsque M. de

Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d'autres entretiens.

On fait toujours passer l'amour avant l'amitié, et l'on a raison: l'un

n'a qu'un temps, l'autre sait attendre.

Une après-dînée, pendant un violent orage qui ne permettait pas de

songer à la promenade, Dufour, assis contre une fenêtre du salon qui

donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant: «C'est

très-difficile en peinture de rendre cet effet-là.»

Tout-à-coup il pousse une exclamation de surprise; Ernestine le regarde.

«Qu'avez-vous donc, M. Dufour?--Madame, c'est que je viens d'apercevoir

là-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on

dirait que c'est M. votre frère, avec son ami M. de Saint-Elme.

»--Mon frère! s'écrie Ernestine.--Armand!» dit M. de Noirmont en

quittant sa partie d'échecs. Aussitôt tout le monde court à la fenêtre,

d'où l'on peut voir au loin sur la route, et on aperçoit en effet deux

voyageurs qui viennent du côté de Bréville; mais Ernestine s'écrie: «Oh!

non, ce n'est pas mon frère... à pied..... par le temps qu'il fait....

ce ne peut pas être Armand.»

Dans les deux piétons qui s'avançaient, bravant la pluie et l'orage, il

était effectivement difficile de reconnaître les mêmes hommes qui,

quelque temps auparavant, avaient quitté Bréville. Pourtant c'étaient

bien le jeune marquis et son compagnon ordinaire: bientôt il n'est plus

permis d'en douter.

«Oui,... c'est lui!... mon pauvre frère!» En disant ces mots, Ernestine

quitte la croisée pour aller sous le vestibule au-devant d'Armand,

tandis que M. de Noirmont s'écrie: «Et il nous amène ce Saint-Elme;....

en vérité, ceci passe la permission... Mais maintenant que cette maison

m'appartient, je ne cacherai pas à ce monsieur ce que je pense; j'espère

qu'il ne nous restera pas long-temps au moins!

»--Les voici qui entrent dans la cour,» dit Dufour en poussant Victor.

«Hum!... comme Armand est changé!... Et le beau Saint-Elme!.... diable!

il y a moins d'élégance dans cette toilette-là...... Malgré cela,...

tiens, vois,... c'est la même démarche,... la même assurance;.... et,

quoiqu'il arrive trempé comme une soupe, il fait autant d'embarras que

s'il descendait d'un équipage à huit chevaux.»

Les voyageurs entrent bientôt dans le salon. Armand est à peine

reconnaissable, quoiqu'il se soit écoulé bien peu de temps depuis qu'il

a quitté le domaine de son père. Il semble vieilli de plusieurs années;

il est d'une maigreur, d'une pâleur effrayante; ses yeux sont rouges,

caves, et il les tient presque constamment baissés; ses sourcils ont

pris au jeu l'habitude de se froncer, et son front en a conservé une

expression sombre et soucieuse. Sa mise est celle qu'il portait

habituellement à la campagne; seulement, son col de chemise, autrefois

bien blanc, bien empesé, dénote maintenant trop de négligence.

Saint-Elme a un pantalon à passe-poil, qui dessine très-bien ses formes,

mais qui est crotté jusqu'aux genoux. Son habit bleu est boutonné

hermétiquement jusque sous le cou; il a une cravate noire, mise

militairement, et ne laissant rien voir d'une chemise: il tient à la

main une cravache, et essuie avec un foulard son chapeau tout trempé.

«Nous voilà!» s'écrie Saint-Elme, en entrant dans le salon d'un air

aussi riant qu'il en était sorti; «je vous ramène l'enfant prodigue:...

oh! je savais bien que je vous le ramènerais...... Quand je me mêle

d'une chose, c'est comme si elle était faite... Bonsoir, M. de

Noirmont,... chasseur intrépide et diligent!... j'avais hâte de revenir

près de vous... Voilà le mois de septembre qui approche, l'ouverture de

la chasse.... Comme nous allons lutter ensemble à qui en abattra le

plus... Salut à notre ami Dalmer...... Vous le voyez, monsieur Dalmer,

je tiens la parole que je vous avais donnée; je ramène Armand dans sa

famille... Ah! il n'y a rien de tel qu'une famille!.... on sent cela

surtout quand on en est éloigné... Eh!... voilà notre cher artiste!

Bonsoir, Dufour..... J'étais encore avant-hier chez un député qui est

fou de vos tableaux,... de votre talent... Quand je lui ai dit que je

vous connaissais, il enviait mon bonheur, il aurait voulu se mettre dans

ma poche. Je vois avec plaisir que tout le monde se porte bien.... Ah!

maudite route!... diable d'orage qui nous a surpris... je voulais

attendre des chevaux,... une voiture; mais Armand était si pressé

d'arriver,.... de revoir ses parens,... ses amis,... c'est bien

naturel..... et voilà pourquoi nous sommes si mouillés.»

Pendant que Saint-Elme donne carrière à son impudence, Armand s'est

avancé vers son beau-frère, qui lui tend la main d'un air plutôt affligé

que fâché. Le jeune homme fait à Dalmer un salut contraint. On voit

qu'il est embarrassé, qu'il semble honteux de lui-même. Enfin il se

jette dans un fauteuil en disant tristement:

«Oui,... me voilà!

»--J'aurais voulu que ce fût plus tôt, répond M. de Noirmont; mais je

suis toujours bien aise de votre retour... Ce qui me fâche... c'est...»

M. de Noirmont finit sa phrase tout bas en désignant Saint-Elme, et

Armand répond d'un ton aigre: «Je vous assure, monsieur, que vous le

jugez mal!..... Ce n'est pas sa faute si j'ai été malheureux à Paris,...

si le sort m'y a poursuivi d'une façon si cruelle... On a calomnié

Saint-Elme près de vous... Il n'a pu m'aider; il a éprouvé aussi de

grands revers de fortune;... mais il m'est attaché, et le mal recevoir,

ce serait me montrer que ma présence vous déplaît aussi.

»--Allons, vous voilà! toujours le même, toujours exalté dans votre

manière de voir... Plus tard vous jugerez mieux ce sincère ami.... En

attendant, quoique j'eusse préféré vous revoir sans lui, pour vous être

agréable, je ne lui dirai pas tout ce que je pense.»

Pendant cette conversation, Saint-Elme a continué d'essuyer son chapeau;

ensuite il s'est mis devant une glace, et a passé sa main dans ses

cheveux, tout en disant:

«C'est très-drôle d'arriver comma ça!... à pied... et par un orage... Si

on ne savait pas qui nous sommes, je vous demande pour qui on nous

prendrait... Il me semble que madame de Noirmont a pris un peu

d'embonpoint, ce qui lui sied à ravir.»

Ernestine ne répond rien à ce compliment et ne daigne même pas regarder

Saint-Elme, elle s'approche de son frère et lui dit:

«Pourquoi donc être venu par l'orage?... tu as l'air malade,...

souffrant.--Moi, je n'ai rien.

»--Je vous assure, belle dame, que nous nous portons fort bien,... dit

Saint-Elme, mais Armand a toujours eu l'air délicat... et puis, à Paris,

nous avons fait un peu le libertin,... le séducteur.»

Ernestine continue de s'adresser à son frère sans répondre à Saint-Elme:

«Tu dois avoir besoin de changer de vêtemens...--Ce que je désire avant

tout c'est me reposer; car cette route par la pluie m'a horriblement

fatigué.... Ma chambre est-elle toujours libre?--Sans doute, elle

t'attend.--Je vais y monter. Ah! j'ai grand besoin de repos! demain nous

causerons... Saint-Elme, ne venez-vous pas aussi dans votre appartement?

«--Non, mon cher, je ne suis pas pressé de dormir, et je ne quitterai

pas si vite une société que je suis enchanté de revoir... Et puis la

route m'a donné de l'appétit;.... nous avons cependant fait un dîner

excellent;... c'est égal, je crois que je souperai volontiers, moi qui

ne soupe jamais.

»--A votre aise alors.»

En disant cela, Armand s'incline légèrement devant la compagnie et

quitte le salon. Mais en passant près de Victor, il lui dit à l'oreille:

«Je compte, monsieur, sur votre discrétion.» Et Victor fait un signe de

tête affirmatif.

«Est-ce bien là mon frère?» dit Ernestine, regardant le jeune marquis

s'éloigner. Lui, autrefois si gai, si aimable!... ah! je ne le reconnais

plus!»

Saint-Elme est resté dans le salon où il se promène en se mirant dans

les glaces avec autant d'effronterie qu'avant son départ. Dufour ne peut

s'empêcher d'admirer son assurance, qui l'empêche de s'apercevoir du ton

plus que froid avec lequel on l'a reçu, ou qui du moins fait qu'il n'en

est pas pour cela moins à son aise. M. de Noirmont dit à Victor:

«Reprenons notre partie d'échecs... L'arrivée de monsieur ne doit pas

nous déranger.

»--Eh bien! mon cher Dufour,» dit Saint-Elme en allant frapper sur

l'épaule du peintre, «depuis mon départ... nous avons dû faire bien des

portraits ici...... hein!... ha ça! j'espère que mon tour viendra

aussi.--Votre tour,... pourquoi?--Pour mon portrait... On fait

maintenant les personnes en pied, mais en petit,... c'est plus

gracieux:... il faudra me faire comme cela...--Ah! oui, pour servir de

pendant à mon tableau de la forêt de Compiègne......--Justement. Et ces

bons voisins, donnez-m'en donc des nouvelles, monsieur de Noirmont? ces

aimables Montrésor;... cet espiègle M. Pomard a-t-il beaucoup chassé

avec vous?...

»--Monsieur, permettez,... je suis occupé de mon jeu...--Ah! c'est

juste!.... pardon... Jeu superbe que les échecs!... j'y jouerais fort

bien, si cela ne me donnait pas la migraine... Je parie que notre

artiste est toujours passionné pour le loto... Voyons mon cher Dufour, y

avez-vous beaucoup joué pendant mon absence?... Vous devez être bien

joyeux quand vous gagnez un quine!...

»--J'ai dans l'idée que dans ce moment un quine ne vous ferait pas de

peine non plus, monsieur de Saint-Elme!» répond Dufour d'un air

goguenard.

«--Oh! pardieu, non:... j'ai essuyé cet été des pertes horribles; plus

de deux cent mille francs que j'ai perdus....--A la roulette?...--Non

pas dans des faillites... j'avoue que cela m'a un peu gêné.--Et vos

vignes en Bretagne?--Elles ont coulé... Il n'y a rien de traître comme

la vigne... Je ne m'affecte pas beaucoup de tout cela, parce que je suis

bien sûr d'hériter de vingt milles livres de rente d'une tante qui

m'adore... c'est comme si je les tenais; mais cela m'a contrarié à cause

d'Armand,... qui a fait des folies!...

»--Des folies!» dit M. de Noirmont qui ne peut plus se contenir; «vous

êtes bien modeste, monsieur...... Un jeune homme qui, en moins de

dix-huit mois, a mangé toute sa fortune,... qui, pendant son dernier

séjour à Paris, y a englouti dans des tripots le pris de cette

propriété, qui était sa dernière ressource...... Ah! ce sont là plus que

des folies, monsieur; et je devais espérer que vous, qui vous disiez

l'ami d'Armand, et qui, certes, ne manquez pas d'expérience, je devais

espérer que vous arrêteriez ce jeune homme dans la route du vice, au

lieu de l'aider à se ruiner.»

M. de Noirmont a parlé avec chaleur, son front est sévère, son regard

semble interroger Saint-Elme; mais celui-ci, sans être nullement

décontenancé, se met à sourire, et répond d'un air de bonhomie:

«J'étais sûr que vous me diriez cela... je m'y attendais... En venant

avec Armand, je lui disais: Ton beau-frère va me gronder;... il croira

que je t'ai donné de mauvais conseils... et, dans le fait,... je suis de

bonne foi, moi, à votre place, je le croirais aussi?... Cependant, je

puis vous jurer que je suis pour le moins aussi fâché que vous de ce

qu'Armand soit ruiné. S'il avait suivi mes avis, il n'aurait pas perdu

son argent au jeu, surtout à la roulette... mauvais jeu où tout

l'avantage est pour le banquier... Le trente-et-un... passe encore, on

n'a que le refait contre soi... Quant aux femmes... Ah! je voulais lui

faire faire des connaissances précieuses,... des dames distinguées qui

l'auraient poussé dans les grandeurs,... dans les honneurs,... que

sais-je?... mais c'est un fou!... Quand deux beaux yeux lui avaient

tourné la tête, il ne regardait à aucun sacrifice pour les admirer à

son aise... J'ai eu plus d'une fois avec lui des scènes très-vives,...

des altercations graves;... nous avons même été sur le point de nous

battre;... mais je me suis dit: Ce jeune homme n'a pas mauvais coeur;

quand je lui donnerais un coup d'épée, ce n'est pas ça qui le corrigera

de ses défauts!... Ses respectables parens me l'ont confié, je ne dois

pas me brouiller avec lui... Et voilà pourquoi je ne l'ai pas quitté. Il

est même cause que j'ai négligé mes affaires, mes propres intérêts. A la

rigueur, je pourrais dire qu'il m'a coûté beaucoup d'argent;... mais je

suis trop délicat pour jamais lui parler de cela.»

M. de Noirmont ne dit plus rien; c'était le parti le plus sage. Et

d'ailleurs Saint-Elme a une manière de répondre qui, sans le convaincre,

l'étourdit encore.

Au bout d'un moment, l'ami d'Armand s'écrie: «Eh bien! mais je n'ai pas

encore aperçu la petite Madeleine, la protégée de madame de Noirmont?

Est-ce que vous l'auriez mariée pendant mon absence?

»--Non, monsieur, répond sèchement Ernestine, elle n'est pas mariée;

mais elle n'habite plus ici.

»--Elle n'habite plus ici!... ah! fort bien,... j'entends... La petite

orpheline a eu quelque aventure,... un moment de faiblesse... Au fait,

elle avait l'air très-sentimental, cette petite.

»--Monsieur!» s'écrie Victor en quittant le jeu, «parlez avec plus de

ménagement de cette jeune fille!.... C'est sans doute parce que vous la

croyez à présent sans protecteur que vous vous permettez de tels propos

sur son compte; mais je vous préviens que je ne le souffrirai pas...

et...

»--Eh! mon Dieu, mon cher monsieur Dalmer!... qu'est-ce qui vous prend

donc?... En vérité, je ne sais pas ce qui s'est passé ici,... mais tout

le monde se fâche, s'emporte pour des riens!... Soyez le chevalier de

mademoiselle Madeleine, vous en êtes bien le maître... Quant à sa

vertu,... je ne peux pas l'attaquer, je ne la connais pas;... mais on

peut bien se permettre une légère plaisanterie!...

»--Non, monsieur; quand il s'agit d'une pauvre fille que tout le monde

abandonne, ce n'est pas le cas de plaisanter.

»--Allons, monsieur Victor, venez-vous finir la partie?» dit M. de

Noirmont. Victor va se rasseoir; et Saint-Elme se rapproche de Dufour,

auquel il dit à l'oreille: «Mon cher artiste, vous me conterez tout

cela... Dalmer aura fait un enfant à la petite, et c'est pour cela qu'il

ne veut pas qu'on plaisante sur sa vertu!... Ah! ah! vous ne répondez

pas?... Je gage cent louis que c'est la vérité.--Je tiens le pari; si

vous voulez mettre au jeu.»

La partie achevée, chacun se hâte de se retirer. Saint-Elme seul va,

avant de se coucher, faire un tour à l'office, où, malgré l'excellent

dîner qu'il a dit avoir fait, il soupe très-copieusement.

M. de Noirmont espère que son beau-frère n'a pas dissipé toute la somme

qu'il lui a envoyée par Dalmer. Le lendemain matin, apercevant Armand

dans le jardin, il s'empresse de le rejoindre, et, tout en causant de sa

situation, aborde enfin ce sujet.

«Je n'ai plus rien,» répond Armand d'une voix sombre! «j'ai tout perdu,

tout absolument,... et, poursuivi par quelques créanciers, j'ai dû même

leur abandonner mon mobilier,... tout ce que j'avais...--Malheureux

jeune homme!... que comptez-vous faire maintenant?--Je n'en sais

rien;... mais je vous en prie, monsieur, point de reproches,... de

sermons, tout cela serait inutile à présent, et je ne suis point

d'humeur à les entendre... Si mon séjour ici vous déplaît, vous n'avez

qu'un mot à dire, et....--Monsieur, je n'oublierai jamais que vous êtes

le frère de ma femme... vous serez toujours chez moi comme chez vous.

Quand vous serez plus calme,... que vous voudrez m'entendre, nous

aviserons à ce que vous pourriez faire encore.»

Saint-Elme, qui a entendu cette conversation, s'approche d'Armand quand

M. de Noirmont est éloigné, et lui dit: «Je gage que ton beau-frère va

te proposer une place de douze cents francs dans les droits-réunis...

pour te refaire, pour que tu t'amendes... Un marquis inspecteur à

cheval.... ah! ah!.... comme ce serait drôle!...

»--Ah! Saint-Elme, tu plaisantes! moi, je n'en ai plus le courage,»

répond Armand en marchant à grands pas dans les allées du jardin.

«--Eh! mon cher! il faut bien prendre son parti... Je crois que le

beau-frère ne serait pas si aimable, s'il savait que tu dois trente

mille francs que l'on t'a prêtés sur cette maison... qui n'était plus à

toi!... ah! ah!... Mais quand ton créancier viendra voir cette

propriété... ça deviendra plus embarrassant.

»--Oui, j'ai perdu ce que mon père m'avait laissé... Cette maison... où

fut élevée mon enfance,... où je suis né, cette maison ne m'appartient

plus... Se ruiner en moins de deux ans!... ah! c'est affreux!... je me

déteste,... je me méprise...

»--Fi donc!... Est-ce qu'à ton âge on doit parler ainsi?... Tous les

hommes font des folies... On tombe, mais on se relève!...--Et ces trente

mille francs que je dois... comment les paierai-je?--Tu diras comme

Figaro: _Quand on doit et qu'on ne paie pas, c'est comme si on ne devait

pas_.--Mais vais-je donc passer le reste de ma vie ici,... privé de tous

plaisirs?... Ne pourrais-je plus retourner à Paris,... où peut-être le

sort se lasserait de me poursuivre, si j'avais de quoi le tenter

encore...--Ah! oui,... voilà le cruel;... car, enfin, la chance ne peut

pas toujours rester la même;... il faut bien qu'elle tourne.... mais

pour se refaire il faut encore de l'or... Si ton beau-frère voulait t'en

prêter...--Oh! jamais je n'oserais,... et d'ailleurs il croirait faire

beaucoup en faisant très-peu;... il m'imposerait des conditions,... je

n'en veux pas recevoir.--Alors attendons!... Le hasard peut nous

devenir favorable! Il ne faut jamais se désespérer; c'est un mauvais

système.»

Armand, qui ne conserve point d'espérance, quitte Saint-Elme pour

chercher la jeune fille qu'il a laissée à Bréville; il se rappelle que

Madeleine l'aimait sincèrement, et, aux jours de l'infortune, on se

souvient de ceux qui nous aiment.

Le jeune homme s'informe à sa soeur de son amie d'enfance.

»Madeleine ne demeure plus ici,» lui répond Ernestine avec embarras;

«elle est retournée avec Jacques.--Quoi! ma soeur, vous avez renvoyé

cette petite... que vous aviez l'air de tant aimer!--Ah! je l'aime

toujours autant;... mais mon mari... a eu quelques mots avec Madeleine,

et...--Je vous entends... Pauvre fille!... J'irai la voir; je sens que

sa vue me fera plaisir;... cela me rappellera ce temps... qui a fui si

vite... et pour ne plus revenir.»

Armand s'est fait indiquer la demeure de Jacques. Saint-Elme, qui ne

s'amuse pas beaucoup dans une maison où chacun l'évite, court sur les

pas d'Armand, qu'il vient de voir traverser la plaine.

«Où vas-tu par là?» dit Saint-Elme en rejoignant son ami.--«Voir

quelqu'un que j'aime, et dont il me semble que la présence adoucira un

peu mes peines... Je vais près de Madeleine, que le mari de ma soeur a

forcée de quitter Bréville.--Ah! tu vas voir l'orpheline. Diable! mais

c'est romantique!--Ne m'accompagne pas, Saint-Elme; tu ne comprends pas

cette amitié de frère qui nous unit à des compagnons de notre

enfance;... tu t'ennuierais avec Madeleine!--Eh! que diable veux-tu que

je fasse chez ton cher beau-frère?... il me regarde en se gonflant comme

une grenouille; ta soeur se sauve dès qu'elle m'aperçoit; ce petit Dalmer

se donne aussi des airs d'humeur! le gros Dufour fait le portrait de la

fille du concierge. C'est à périr d'ennui; on ne voit même plus cette

agaçante Pomard et son délicieux frère... Je t'accompagnerai... Ah!

n'aie pas peur, je te laisserai causer,... pleurer même avec l'amie de

ton enfance. Que sait-on?... je pleurerai peut-être aussi. A la campagne

il faut bien faire quelque chose!»

Armand continue son chemin et laisse Saint-Elme marcher à côté de lui.

Il est triste, pensif, et n'écoute plus les réflexions de son compagnon.

Ils arrivent devant la maison de Jacques.

Madeleine est assise contre une fenêtre du rez-de-chaussée dans la

chambre qu'elle habite. Elle travaille lorsque les nouveau-venus

s'approchent. Quand elle lève les yeux, Armand est devant elle arrêté

contre la croisée.

Madeleine pousse un cri de joie, et jette son ouvrage en disant:

«Armand!... monsieur le marquis!» puis elle sort de la maisonnette et

vient se jeter dans les bras de son ancien ami.

«--Oui, Madeleine, c'est Armand... ton ami....--Ah! vous voilà donc

enfin de retour.... Qu'on doit être content à Bréville!... vous êtes

revenu! on vous désirait avec tant d'impatience!»

Armand ne répond rien. Saint-Elme s'empresse de dire: «Oh! oui, on a été

enchanté de nous revoir!... on est d'une joie extraordinaire!...

»--Mais entrez donc;... venez vous reposer, prendre quelques

rafraîchissemens. Jacques n'est pas là;... mais il sera bien content que

vous lui fassiez l'honneur de vous reposer chez lui.

»--L'honneur!... Ah! ma pauvre Madeleine!... c'est de l'amitié,... c'est

pour un moment l'oubli de mes chagrins que je viens chercher près de

toi.

»--Oui, sans doute, dit Saint-Elme, de l'amitié,... de la franche

amitié;.... mais avec ça nous prendrons bien des oeufs frais.... ça

n'empêche pas de causer... et ça m'occupera, moi.»

Armand suit Madeleine dans la maison. La jeune fille s'empresse d'offrir

du lait, des oeufs, des fruits. Armand ne prend rien; il va s'asseoir

contre la fenêtre; Saint-Elme se met à table et se fait des mouillettes

en murmurant: «A la guerre comme à la guerre!... C'est étonnant comme je

deviens champêtre!»

Madeleine voit bien que le jeune marquis est triste et tourmenté; elle

n'ose le questionner. Celui-ci lui avoue une partie de ses fautes; avec

elle il ne cherche pas à dissimuler ses torts; il s'accuse, et la jeune

fille le plaint, le console; les expressions de son amitié sont si

douces, si persuasives, qu'Armand se sent moins malheureux en

l'écoutant.

«--Ah! Madeleine, il semble que si je t'avais toujours eue près de moi,

je n'aurais pas cédé au mauvais génie qui m'entraînait... Tu me

rappelles madame de Bréville, celle qui fut ma seconde mère, qui

m'aimait comme son fils... En t'écoutant, je crois l'entendre encore...

Madeleine, je viendrai souvent te voir.... Je me trouve moins coupable

près de toi!

»--Oui, nous viendrons très-souvent, dit Saint-Elme; votre vin est un

peu sur, mais vos oeufs sont très-frais.» En ce moment, Jacques rentre,

son fusil sous son bras; il salue les étrangers. Saint-Elme ne se

dérange pas et continue de manger son oeuf.

«Voilà M. le marquis de Bréville qui me fait l'honneur de venir me voir,

dit Madeleine; il revient de Paris.

»--Oh! j'ai ben reconnu M. de Bréville, dit Jacques en saluant Armand;

toutes les fois qu'il voudra nous honorer de sa visite, nous le

recevrons de notre mieux. Les amis de Madeleine seront toujours les

miens.

»--Ah! si je n'avais pas vendu le domaine de mon père,» dit Armand en

soupirant, «Madeleine ne l'aurait jamais quitté... Pourquoi suis-je allé

à Paris!.... fatal voyage!...

»--Allons, mon cher, ce qui est fait est fait! dit Saint-Elme; il ne

faut pas toujours revenir là-dessus!... M. le garde, nous viendrons vous

voir;... je chasserai par ici..--Il faut une permission, monsieur.--J'en

aurai; je suis très-lié avec le propriétaire de ces bois-ci... C'est M.

de...... de..... le nom m'échappe maintenant, n'importe. Je lui parlerai

de vous, brave Jacques;... je pourrai vous être utile.--Monsieur, j'ai

ce qu'il me faut et de quoi nourrir Madeleine; je ne demande plus rien à

présent... que de la voir heureuse.--C'est très-bien;... vous êtes un

digne homme et vous avez mon estime.... C'est dommage que vous n'ayez

pas un fusil à piston;..... mais je vous en donnerai un, moi;... j'en ai

cinq ou six. Allons, marquis, je crois qu'il est temps de retourner chez

l'honorable beau-frère.»

Armand presse la main de Madeleine, dit adieu à Jacques, et s'éloigne

avec Saint-Elme, qui fait au garde et à la jeune fille un salut

protecteur.

Madeleine · 第 38 / 43 题