Un expédient de Dufour.
Les assiduités de Dufour avaient, il est vrai, été reçues de la
meilleure grâce par la soeur de M. Pomard. Quand on approche de la
trentaine et que l'on est encore demoiselle, on ne manque jamais de dire
dans le monde: «Je ne veux pas me marier; je serais bien fâchée de me
marier!» mais qu'il se présente un galant qui ait les allures d'un
épouseur, il faut voir alors tout le manége, toutes les peines que se
donne, pour le fixer, cette même demoiselle qui ne voulait jamais se
marier.
Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais sa figure n'est
point désagréable; il est jeune encore; c'est un artiste, un paysagiste
distingué; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu'elle est folle
des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.
M. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa soeur et qui n'y est
point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses; il l'a
engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s'est déjà rendu
plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque
prétexte pour laisser Dufour seul avec sa soeur, afin qu'il ait le loisir
de faire sa déclaration.
Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens
produisent quelquefois un effet contraire: il y a des personnes dont la
politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les
petits soins nous impatientent; nous sommes de bien drôles de créatures!
Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, à
toute force, être de nos amis; pour que la société de quelqu'un nous
soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur
notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient
jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété.
M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas étudié le caractère de Dufour,
croient avancer les affaires en l'engageant souvent à venir les voir, en
lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui; mais
Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui
plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la soeur se jettent
presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se
refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus
tendres pour lui.
M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu à Bréville, n'a pu donner à
Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard; il lui a appris
cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de
rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frère
ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison.
«Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et
un nez à l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour; mais je
veux savoir si la demoiselle n'a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne
veux pas être trompé; j'aimerais mieux qu'elle m'avouât franchement ce
qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de
découvrir qu'on m'a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment
m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses?... C'est
fort difficile!... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son
originalité et ses distractions, il est très-susceptible;... il serait
capable de se fâcher. Le demander à sa soeur... encore moins!..... Les
femmes n'avouent jamais ces choses-là: ce n'est pas comme nous; avant de
nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des
maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres...
»--C'est une triste chose que de rester garçon,» dit quelquefois M.
Pomard en regardant fixement son nouvel ami.--Oui.... cela finit par
ennuyer, répond Dufour; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas,
vous, mon cher monsieur Pomard?--J'y pense depuis long-temps... mais
tant que ma soeur ne sera pas établie, j'aurai de la peine à la
quitter... aussi je serais charmé de la voir s'attacher à un galant
homme.... car je suis certain qu'elle rendra très-heureux le mari
qu'elle aura.»
En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de
Dufour; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d'un
air indifférent: «Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas.»
Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus
directement au but.--«Avez-vous laissé quelque inclination à Paris?»
dit-elle en riant à Dufour.--«Non, mademoiselle, aucune.--Oh! c'est
bien étonnant; on assure que les artistes sont si mauvais sujets!...--On
les flatte, mademoiselle; il y en a de très-raisonnables, et je suis du
nombre.--Ce n'est pas cela qui m'aurait empêché d'aimer un artiste... au
contraire... Je crois que j'aurais été contente d'être la femme d'un
homme de talent... d'un peintre distingué... C'est gentil d'entendre
dire à son oreille: Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis
tableaux!... Mais, oui, ça peut être fort gentil.
»--Ces gens-là me mettent au pied du mur.» dit Dufour en quittant le
frère et la soeur. La méfiance du peintre augmente encore quand il
s'aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle
Clara. «Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant à sa soeur, pour me
forcer ensuite à l'épouser? se dit Dufour; mais je ne l'épouserai que si
cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes.»
Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant
à l'improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui
achevait de mettre son corset; il referme bien vite la porte, et se
sauve à toutes jambes, persuadé que c'était un coup monté pour le faire
succomber à la tentation.
A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le
pied chez les Pomard. Le frère et la soeur ne savent ce que cela veut
dire.
Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame
de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à se faire peindre,
car elle devine que les longues séances qu'il faudra donner emploieront
une partie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver
seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne
sort pas; quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer
davantage la conduite de sa femme; peut-être a-t-il remarqué les
changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les
instans où l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait
que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C'est ce
qu'Ernestine et Victor éprouvent; c'est ce que leurs yeux se disent, à
défaut de pouvoir se parler autrement.
Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa
femme; il a fallu céder; et l'on passe à poser des momens que l'on
désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air
sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de
Noirmont répète souvent à Dufour: «Mettez à votre ouvrage le temps que
vous voudrez; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances
que vous en désirerez.»
M. Pomard et sa soeur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se
rendre à Bréville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard
avec Victor. Dufour est seul avec les dames; il est très-embarrassé en
apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis
plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus
profonde mélancolie.
M. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au
billard, en répondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais
mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son frère; c'est en vain
qu'elle veut avoir l'air fâché; un mot, un geste la fait rire. Elle et
Dufour se sont rapprochés; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car
Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine
en disant: «J'étouffe ici; allons faire un tour de jardin.»
Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup
à penser, le silence est souvent un plaisir; il n'y a que les sots qui
ne comprennent pas ce plaisir-là.
Mais Madeleine soupire; Ernestine la regarde et lui dit: «Qu'est-ce donc
qui te fait soupirer, Madeleine?...--Moi.... mon Dieu rien... On peut
soupirer quelquefois sans avoir du chagrin.--Pourtant, depuis quelques
jours.... tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne,
il me semble que tu n'es plus la même; tu es plus triste... tu ne ris
jamais... je te trouve changée aussi... Madeleine, si tu as quelques
peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier.--Non, madame, je
vous assure que je n'ai rien.--Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame
à présent; est-ce que je ne suis plus ton amie?....--Oh! si.... vous
êtes ma bonne.... ma meilleure amie!...--Eh bien! ne soupire donc plus
ainsi!.... Qui pourrait te causer du chagrin; à toi?... Ah! Madeleine,
j'espère que tu seras heureuse!... plus heureuse que...»
Madame de Noirmont n'achève pas sa phrase; elle baisse la tête et semble
absorbée; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses
pensées, elle s'écrie: «Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces
longues séances que je donne à M. Dufour depuis plusieurs jours... ah!
j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait,
M. Dufour!... Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au
billard... Comme c'est amusant! M. de Noirmont abuse de la complaisance
de M. Victor!... Ah! que je m'impatiente ce soir!... Tiens, rentrons,
Madeleine; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle
part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade.»
Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du
billard; il vient s'asseoir près d'elles, mais alors mademoiselle Pomard
en fait autant; puis son frère et M. de Noirmont descendent. La
conversation devient générale. Madeleine seule a la liberté de ne rien
dire; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est forcée
de prendre part à la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.
Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la
ramène avec son frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le peintre s'est
émancipé jusqu'à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère
fixait les étoiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement
expliqué pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine; mais il ne s'éloigne
des Pomard qu'après leur avoir promis d'aller bientôt les visiter.
En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'écrie en sautillant: «Il m'a
baisé la main; et certainement, mon frère, si vous n'aviez pas été là,
il aurait été plus loin.--En ce cas, dit M. Pomard, demain j'écrirai à
mon tailleur à Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir
le jour de ton mariage.»
Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu'à
l'ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige
ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin:
«Oui, j'épouserai mademoiselle Clara... Non; au fait, je crois que je
ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons
voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce
qui m'assure qu'elle ne mentira pas?... Je crois que j'aurais tort de me
marier... pourtant cette femme-là me convient.»
C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des
Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.
«Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude; ils sont allés voir
madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... mais ils vont
revenir bientôt.--Je vais les attendre, dit Dufour; je me promènerai
dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de
moi.»
La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin.
Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la
maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger,
donnant d'un côté sur un salon, de l'autre sur la chambre de
mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la
tête, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile
mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond
d'une alcôve, en se disant: «Ah! si tout cela pouvait parler...
j'apprendrais peut-être bien des choses!... C'est étonnant, comme la
chambre d'une demoiselle me donne des idées polissonnes!... et une
demoiselle de vingt-neuf ans... peut-être trente ans même... qui a
l'humeur si facétieuse... Dois-je l'épouser?....... Que c'est bête
d'être indécis comme cela!.... Oh! parbleu, je ne le serais plus, si je
savais au juste à quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils
ne reviennent pas;... la bonne est sortie, à ce qu'il paraît;.... j'ai
envie de m'en aller aussi.»
Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se
cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer
d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frère. Ce projet lui sourit,
l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans
sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'évader; si l'on ferme la
porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se
doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de
penser qu'il s'est caché dans la maison.
Pendant que l'artiste caresse son idée, il entend parler, marcher dans
la cour, et reconnaît la voix du frère et celle de la soeur. Aussitôt, et
sans réfléchir davantage, Dufour se fourre sous le lit de mademoiselle
Clara, en ayant soin de se mettre le plus près possible du mur....
M. Pomard parcourt le jardin en appelant Dufour; Clara entre dans la
salle à manger, regarde dans le salon en appelant aussi le peintre, qui
se garde bien de répondre: enfin on fait venir la domestique.
«--Gertrude, vous avez dit que M. Dufour était ici.--Dam', oui,
mamzelle, il est venu; mais il se sera apparemment ennuyé d'attendre,
et il sera parti.--Il fallait venir me chercher chez madame
Bonnifoux.--Ce monsieur n'a pas voulu qu'on vous dérange; il a dit:
Allez à votre ouvrage, j'ai le temps.
»--Était-il en noir?» demande M. Pomard à sa servante.--«Dam', monsieur,
je ne sais pas s'il était en noir.... Il avait une redingote bleue comme
d'habitude; mais sans doute qu'il va revenir.»
La domestique retourne à son ouvrage. Mademoiselle Clara entre dans sa
chambre. Dufour éprouve un léger frisson, surtout en entendant les pas
du frère, qui a suivi sa soeur et se jette sur un siège tout contre le
lit. Dans ce moment, l'artiste commence à se repentir de s'être fourré
là; il entrevoit mille désagrémens qui pourraient être la suite de sa
petite espièglerie; mais il n'y a plus moyen de reculer. Il se pelotonne
le plus au fond qu'il lui est possible, et fait en sorte de respirer
aussi légèrement qu'un oiseau.
«C'est bien désagréable que M. Dufour ne nous ait pas trouvés!» dit
mademoiselle Clara en prenant son ouvrage et s'asseyant contre la
fenêtre. «Mais pourquoi demandiez-vous s'il était en noir, mon
frère!--Parce que je pense, ma soeur, que, pour faire une demande en
mariage, il est convenable d'être un peu en tenue; et d'après ce que
vous m'avez dit qui s'est passé hier entre vous et M. Dufour, je ne
suppose pas qu'il tarde à s'expliquer...--Ah! mon frère, parce qu'on
baise la main d'une demoiselle... ça n'est pas encore une preuve..... Si
je m'étais mariée toutes les fois qu'on m'a baisé la main.... et les
joues... et pincé les bras et les genoux... et... Ah! mon Dieu! en
aurais-je eu des maris!...
»--Ça ne commence pas mal, se dit Dufour; je crois que j'ai eu raison de
me mettre sous le lit.
»--Ma soeur, c'est justement parce que vous avez été trop souvent faible
et inconséquente que maintenant je veux que cela finisse... Jadis,
lorsque j'étais inspecteur à cheval et qu'il me fallait continuellement
être en route... je ne pouvais pas surveiller votre innocence.....
Aujourd'hui, c'est différent!
»--Mon innocence!... Est-il bête, mon frère!... Ce n'est pas ma faute si
je l'ai perdue..... ma pauvre innocence! C'est grâce à ce monstre de
Bénard, le sous-lieutenant de dragons!... M'a-t-il indignement
abusée!... C'est dommage; il était bien gentil, bien aimable!... Ah!
qu'il était aimable,... ce jeune sous-lieutenant!
»--Ah! Dieu! que j'ai bien fait de me mettre sous le lit,» se dit Dufour
en étouffant une envie d'éternuer.
«--Ma soeur, si j'avais été ici alors, cela ne se serait pas terminé
ainsi; mais vous ne m'avez avoué votre faute qu'après le départ du
régiment.
»--Oh! moi, je n'aime pas faire quereller les hommes! je ne suis pas
comme madame Montrésor... D'ailleurs, je ne veux pas qu'on m'épouse de
force... et si mon pauvre petit eût vécu, certainement je n'aurais
jamais pensé à me marier.
»--Ah! il y a eu un petit! se dit Dufour. O Providence! je te remercie!
»--Mais enfin, reprend mademoiselle Clara, puisque mon petit est mort et
que probablement je ne reverrai jamais Bénard, tout cela est comme un
songe... Il y a dix ans que c'est passé... ce n'est plus la peine d'y
penser.... c'est absolument comme si ça n'était pas arrivé.
»--C'est pour cela, ma soeur, que j'exige maintenant la plus grande
sévérité dans les paroles et dans les moeurs!
»--Ah! oui, mais il faut bien rire un peu... J'aime à rire, moi, et
j'aime bien M. Dufour, parce qu'il est drôle.... qu'il est amusant,
qu'il plaisante avec esprit!
»--Au fait, elle est bonne enfant,» se dit le peintre en retenant sa
respiration; «c'est dommage qu'elle ait fait un petit!...
»--Je crois que nous ferions un ménage bien assorti... M. Dufour est
jeune encore... moi aussi... Je ne suis pas mal... Il m'a dit que
j'avais un nez antique. Il est bien, lui: il est gras, il est frais.....
c'est un bel homme pour sa taille!
»--Elle est très-aimable! se dit Dufour; et après tout, puisque son
petit est mort, et qu'il y a dix ans que c'est arrivé... elle a raison,
on pourrait n'y plus penser.
»--Oui, le parti n'est pas trop mauvais, dit Pomard, puisque M. Dufour
nous a dit qu'il avait deux mille deux cents livres de rente! Sans quoi,
je n'en voudrais certes pas, car je ne me fie guère à son talent: entre
nous, je trouve que le portrait qu'il vient de faire de M. de Noirmont
est tout-à-fait manqué...
»--Manqué!.... le portrait de M. de Noirmont, ah! c'est fort!» dit
Dufour en se serrant les poings de colère.
«--Écoutez, mon frère; le genre de M. Dufour n'est pas le portrait, il
nous l'a dit lui-même...--Alors, ma soeur, on ne se mêle pas de faire ce
qu'on ne sait point, et on n'a pas la prétention de vouloir donner cela
pour un chef-d'oeuvre!... Est-ce que tu trouves M. de Noirmont
ressemblant?--Oh! non, par exemple! il en a fait un homme de soixante
ans... Si je me voyais barbouillée comme ça, certainement je ne
prendrais pas mon portrait.
«--Barbouillée!... elle a dit barbouillée, murmure Dufour. Ah! si je
t'épouse jamais, je veux être en effet un barbouilleur!... Mademoiselle
Clara! ce mot-là vous coûtera cher!... Ah! vous faites des enfans avec
les dragons, et vous voulez attraper un mari... et juger de la
peinture!... Sotte! ignorante!... Que je suis content de m'être fourré
sous le lit!»
Et Dufour est obligé de mettre son mouchoir devant sa bouche pour
dissimuler sa respiration, car le mot barbouilleur l'a suffoqué, et
c'est à peine s'il peut tenir en place; il a des crispations; il donne
des coups de genoux dans la sangle du lit; heureusement l'arrivée de
quelqu'un empêche qu'on ne l'entende.
C'est madame Bonnifoux qui vient d'entrer dans la chambre de
mademoiselle Clara en s'écriant: «Bonjour, mes voisins! je viens vous
voir à mon tour. Ça va mieux... Mon indisposition est passée... J'ai
pris trois fois _bonne-amie_..... un peu chaude.... Cela m'a fait
beaucoup de bien... Je viens demander à mademoiselle Clara sa manière de
faire la panade..... Je me rappelle en avoir mangé une délicieuse chez
vous il y a huit jours, et ma cuisinière n'est pas très-forte sur les
panades... Le fait est que c'est beaucoup plus difficile à faire qu'on
ne pense...»
M. Pomard, qui sans doute ne se soucie pas de prendre une leçon de
panade, sort en disant: «Je vais voir dans les environs si je rencontre
M. Dufour.--Va, mon frère, et tu le ramèneras.»
Madame Bonnifoux s'est installée dans un fauteuil et entame avec
mademoiselle Clara l'article panade. Dufour, qui commence à s'ennuyer
d'être sous le lit et qui d'ailleurs sait maintenant tout ce qu'il
voulait savoir, ressent des inquiétudes dans les jambes, des douleurs
dans les côtes, et donne au diable madame Bonnifoux; mais la
conversation, une fois établie sur les potages, devait nécessairement
être longue. Madame Bonnifoux parle depuis plus d'une heure; elle a
passé en revue le riz, le vermicelle, les croûtons, les juliennes et les
consommés. Dufour se dit à chaque instant: «Comment! elle n'est pas au
dernier!... elle en invente donc, la maudite vieille!...»
Madame Bonnifoux, après avoir traité long-temps son sujet favori, dit à
mademoiselle Clara: «A propos, ma voisine, il me semble que votre frère
a parlé de M. Dufour tout à l'heure.--Vous ne vous êtes pas trompée,
nous l'attendons. Il est venu pendant que nous étions chez vous, mais il
doit revenir.--Eh bien! mon enfant, où en sont les choses?.... car,
d'après quelques mots qui vous sont échappés,... j'ai dû penser que ce
monsieur avait des vues sérieuses sur vous.--Oui, ma voisine, ce n'est
plus un mystère, M. Dufour est amoureux de moi,... mais amoureux au
dernier point;... et, d'après quelques paroles qu'il m'a glissées hier
au soir, j'ai lieu de croire qu'il va venir aujourd'hui demander ma main
à mon frère.
»--Ah! ma chère voisine que je suis contente d'apprendre cela;..... que
je vous embrasse la première, et recevez bien mes complimens..... Ah!
vous allez vous marier!... Vous ferez une noce, n'est-ce pas, mon
enfant?...--Certainement, madame, et je n'ai pas besoin de vous dire que
vous en serez.--Trop honnête, chère amie... Comme je ne danse pas, j'y
porterai mon loto... Il y a toujours des amateurs... Ah! par exemple, je
veux être magnifique;... je mettrai ma robe gorge de pigeon.
»--Si tu ne la mets que pour cette noce-là, tu ne l'useras pas, vieille
bavarde!» dit Dufour en essayant de se retourner.
«--Vous avez déjà fait la carte de votre dîner pour ce jour-là, chère
amie?--Non, pas encore.--Mon enfant, il faut y penser d'avance! Ce n'est
pas une petite affaire qu'un repas de noce... Si vous le permettez, je
vous donnerai mes conseils et ma cuisinière.--Très-volontiers.--Nous
allons tout de suite en jaser un peu.
»--Ah! mon Dieu!... je suis ici jusqu'au soir! se dit Dufour. Elles vont
s'occuper du repas à présent... J'ai envie de leur crier que c'est
inutile.... Non, diable!... n'allons pas nous montrer... Si j'épousais,
oh! alors on me pardonnerait de m'être caché là!... mais, comme je ne
veux plus épouser, on ne prendrait pas la chose bien: ainsi,
résignons-nous.»
Madame Bonnifoux n'est encore qu'au premier service, lorsqu'elle
s'interrompt en disant: «Ah! c'est singulier..... je ne me sens plus si
bien...--Qu'avez-vous donc, madame Bonnifoux? vous pâlissez en
effet.--Ma chère amie,... j'ai une suite d'indisposition..... Je croyais
que c'était fini... Dieu! que je suis mal à mon aise!... Je n'aurai
jamais la force d'aller jusque chez moi...--Calmez-vous, ma voisine,
vous trouverez dans ma chambre tout ce que vous pouvez désirer.... un
cabinet à l'anglaise contre l'alcôve... Je vous laisse... Faites comme
chez vous... Je vais vous préparer un peu de thé.»
Mademoiselle Clara sort, et madame Bonnifoux court dans la chambre en se
tenant le ventre, en poussant des gémissemens et en cherchant le petit
cabinet. Dufour est au supplice; il se cogne la tête contre le lit en
murmurant: «Il me faut passer par des épreuves bien cruelles.... Je vais
en entendre plus que je ne voulais!.... Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que
madame Bonnifoux me réservait là!»
La vieille voisine a trouvé le cabinet; mais elle ne peut parvenir à
tourner le bouton de la porte. Elle se désespère, en balbutiant: «Maudit
bouton!.... ça ne tournera pas... Je ne pourrai pas entrer;... et
cependant je n'ai pas un instant à perdre!...»
Aux grands maux les grands remèdes, madame Bonnifoux se décide pour un
autre procédé. Elle cherche la table de nuit; mais le petit meuble est
caché par les rideaux, et, dans son trouble, la vieille femme ne le voit
pas; espérant trouver sous le lit ce qu'elle désire, elle se met à
genoux, baisse la tête... et pousse des cris horribles.
Aux cris de madame Bonnifoux, arrivent mademoiselle Clara une théière à
la main et M. Pomard avec son fusil à deux coups. Ils aperçoivent la
vieille voisine, qui est tombée de frayeur sur le tapis, et Dufour qui,
se voyant découvert et voulant se sauver, renverse avec sa tête lavabo
et somno, et n'a encore que la moitié du corps de sorti de sa cachette.
«Qu'est-ce qu'il y a? s'écrie Pomard. Un homme sous le lit de ma soeur!»
Et déjà M. Pomard le couche en joue, lorsque sa soeur s'écrie: «Arrêtez,
mon frère!.... c'est M. Dufour....--M. Dufour!...
»--Moi-même,» dit le peintre qui est enfin parvenu à se tirer de dessous
le lit. Je vous demande bien pardon du dégât que j'ai fait... Je le
paierai, si vous l'exigez.... Mais j'ai besoin de prendre l'air; j'ai
l'honneur de vous saluer...»
Dufour se dispose à s'esquiver, mais M. Pomard lui barre le passage.
«--Monsieur Dufour, qu'est-ce que cela veut dire?... Que faisiez-vous
sous le lit de ma soeur?... Quel était votre but?
»--Oh! mon frère, certainement c'était une plaisanterie! dit
mademoiselle Clara. M. Dufour voulait rire apparemment.
»--Oui, mademoiselle, je voulais rire, et pas autre chose... J'ai
l'honneur de...
»--Mais, monsieur Dufour, après une telle plaisanterie, il est bon
pourtant de s'expliquer... Je pense que votre intention n'est pas de
compromettre ma soeur... Et, quand on se met sous le lit d'une
demoiselle, c'est qu'on veut en venir à une fin avouée par les
moeurs.--Mais non, je vous jure que je ne veux en venir à aucune fin,...
et que je n'ai nulle intention sur mademoiselle. Permettez-moi donc de
vous quitter.
»--Ah! c'est trop fort!» s'écrie Pomard en frappant le parquet avec la
crosse de son fusil. «Vous n'avez pas d'intention touchant ma soeur!
»--Vous n'avez pas,.... vous ne pensez pas à une fin?» dit mademoiselle
Clara, qui ne rit plus. «Alors, monsieur, pourquoi vous cachiez-vous
sous mon lit; car on ne se permet de semblables plaisanteries qu'avec
une personne que l'on regarde comme sa future.
»--Oui, monsieur! Pourquoi étiez-vous sous le lit de ma soeur, si vous ne
voulez pas l'épouser?... Il faut m'expliquer cela, monsieur, ou me faire
raison!»
M. Pomard replace son fusil sur son bras gauche comme s'il faisait
l'exercice, et regarde Dufour d'un air menaçant.
»--Ah! vous voulez des raisons, monsieur et mademoiselle!» répond Dufour
en prenant à son tour de l'humeur et en attirant le frère et la soeur du
côté de la fenêtre. «Je veux bien vous les dire à l'oreille, mes
raisons... Je me serais tû par délicatesse; mais puisque vous m'y
forcez!... Je ne veux plus épouser mademoiselle, parce que je ne me
soucie pas d'être le successeur de M. Bénard, lieutenant de
dragons....... qui lui a fait un petit... Je conviens que j'ai appris
cela par un moyen un peu hardi:... mais je ne voulais pas épouser chat
en poche, et je suis enchanté de m'être caché là. Maintenant, je vous
jure sur l'honneur que pas un mot de ce que j'ai appris ne sortira de ma
bouche... et quant à la voisine, elle a été tellement effrayée que vous
lui ferez croire tout ce que vous voudrez; je vous présente mes
hommages.»
Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour; il est pétrifié, et,
après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet;
mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à
madame Bonnifoux, elle n'a pas bougé de sa place, et pour cause.