CHAPITRE IV.

Une après-dînée.

M. de Noirmont était depuis long-temps de retour de Sissonne, et les

Montrésor, ainsi que les Pomard, se trouvaient à Bréville. La société

était réunie dans le salon; mais Ernestine était inquiète de Madeleine,

qui avait disparu depuis le matin et que l'on avait en vain cherchée

dans la maison et dans le jardin. Victor et Dufour se préparaient à

sortir pour s'informer de la jeune fille dans les environs, lorsqu'elle

parut enfin à l'entrée du salon.

«Ah! la voilà!» s'écrie Ernestine en courant à Madeleine, qui restait à

la porte de l'appartement. «Venez... venez, que je vous gronde,

mademoiselle!... En vérité, ce n'est pas bien de nous mettre ainsi dans

l'inquiétude!... J'étais fort inquiète de toi, Madeleine.

»--Ma foi, nous allions partir pour vous chercher par monts et par

vaux,» dit Dufour.

Ernestine a pris Madeleine par la main, elle la fait entrer dans le

salon et asseoir près d'elle. La main de la jeune fille tremble dans

celle de son amie.

«Qu'as-tu donc? on dirait que tu trembles!... que tu as froid, dit

madame de Noirmont. Est-ce que tu es malade?...--Non, madame.

»--Il serait difficile d'avoir froid aujourd'hui, dit Chéri; le

thermomètre a été à vingt-deux degrés.

»--Alors, pourquoi donc tremble-t-elle?» dit mademoiselle Clara à son

frère. «--C'est ce que je pensais: pourquoi tremble-t-elle?» répond M.

Pomard en se mettant à fixer le bout de son soulier.

«Enfin, mademoiselle,» dit M. de Noirmont d'un ton sévère, «d'où

venez-vous donc, et qu'avez-vous fait depuis ce matin que ma femme vous

cherche partout?

»--Monsieur... je suis allée me promener,» répond Madeleine en baissant

les yeux.

«--Vous promener... depuis ce matin! et vous n'avez pas pensé à rentrer

pour dîner!...

»--Je n'avais pas faim, monsieur.

»--Ça me paraît un peu louche,» dit Dufour à mademoiselle Clara. «Elle

n'a pas eu faim; ce n'est pas naturel.

»--C'est ce que je pensais,» murmure M. Pomard.

«--Il est certain, dit madame Montrésor, que la conduite de cette jeune

personne me paraît au moins singulière... N'est-ce pas,

Chéri?--Quoi?--Que la conduite de cette jeune fille est singulière?--Oh!

oui!...--Oh! oui! quoi!... heim?... Quelle jolie manière de me répondre

vous avez contractée maintenant... Je ne sais pas qui vous voyez pour

prendre de telles habitudes! vous changez beaucoup, Chéri, et ce n'est

pas à votre avantage!...»

Pendant que Sophie gronde son mari, madame de Noirmont serre avec amitié

la main de Madeleine en lui disant: «Tu as donc été promener bien

loin?... et tu ne pensais pas que ton absence m'inquièterait. C'est mal,

cela, Madeleine; tu sais bien que je ne suis plus habituée à être une

journée sans te voir...--Ah! vous êtes trop bonne, madame.--Non, je

t'aime, et voilà tout.

»--Et de quel côté aviez-vous donc porté vos pas?» répond M. de

Noirmont.

»--Monsieur,... j'étais au bout de la plaine,... sous le vieux chêne...

là-bas...

»--Si près d'ici? Ce n'est pas là sans doute que vous êtes restée

jusqu'à présent?

»--Pardonnez-moi, monsieur.--Cette place a donc bien du charme pour

vous, pour que vous y passiez une journée entière?--Cet endroit doit me

plaire.... C'est là, m'a-t-on dit, que ma mère allait aussi se

reposer.--Votre mère!... je croyais que vous n'aviez jamais connu vos

parens...

»--Aurais-tu enfin découvert quelque chose sur ta famille?...» s'écrie

madame de Noirmont en regardant l'orpheline avec intérêt.--«Non,

madame.... Vous savez bien que je fus recueillie par madame la marquise

dans un âge trop tendre pour avoir pu conserver d'autres souvenirs;...

mais c'est Jacques qui m'a parlé de ma mère.

»--Qu'est-ce que c'est que ce Jacques? dit M. de Noirmont.--Un brave

homme... un laboureur qui demeure à Gizy, répond Ernestine; il

travaillait au jardin du temps de ma belle-mère.

»--Nous le connaissons, dit Dufour, c'est lui qui nous a servi de guide

lors de notre arrivée ici. C'est un gaillard qui n'est pas sot, et qui a

une figure très-caractérisée... J'ai toujours l'intention de le

peindre... avec sa blouse... et sa grande faux!...

»--Ah! je sais qui vous voulez dire! s'écrie madame Montrésor, c'est un

journalier.... Mais il est fort grossier, votre Jacques; je lui avais

offert de tailler mes pêchers et ma vigne; c'eût été l'affaire d'une

petite journée, et je lui proposais quinze sous pour cela; c'était fort

raisonnable:... il m'a refusée très-malhonnêtement!

»--Oui,» dit Chéri en souriant, «il a appelé Sophie verreuse!...--C'est

bon, Chéri, taisez-vous, on ne répète pas ces choses-là, et d'ailleurs

il me semble que vous auriez dû alors apprendre à ce rustre à ne me

point manquer de respect...--Ah! c'est cela... Ne fallait-il pas se

disputer, se battre avec ce paysan,... pour un mot... Ces gens-là vous

disent cela par habitude;... et s'il me fallait prendre fait et cause

toutes les fois que vous vous querellez, on me verrait toujours un bâton

à la main.--C'est le devoir d'un mari de se battre pour sa femme.--Mais

ce n'est pas le devoir d'une femme de faire battre son mari tous les

jours.

»--Ce Jacques a donc connu votre mère?» reprend M. de Noirmont au bout

de quelques instans; «alors il peut vous apprendre à qui vous devez le

jour.

»--Je l'en ai supplié, monsieur; mais Jacques m'a répondu qu'il ne

savait rien; que d'ailleurs il ne voulait rien me dire de plus, parce

qu'il valait mieux pour moi que j'ignorasse le nom de ma mère.

»--C'est singulier! dit Dufour.

»--Mais non, cela se comprend,» dit tout bas madame Montrésor; «cette

petite est un enfant qu'on aura fait à quelque paysanne, qui l'a ensuite

abandonné; et qui sait si ce Jacques lui-même n'est pas son père?...--Ma

foi... au fait...--En la regardant bien, je trouve qu'elle lui

ressemble, dit Chéri.--Ensuite ce paysan aura apporté son enfant à

madame de Bréville qui a eu la bonté de s'en charger;... cela me paraît

fort clair. Malheureusement, je n'habite ce pays que depuis douze ans,

sans quoi je vous réponds que j'aurais su tous les détails de cette

histoire, que madame de Noirmont a la bonté de ne pas vouloir deviner.

Et vous, monsieur Pomard, étiez-vous dans ce pays à cette époque?

»--A quelle époque, madame?» dit Pomard en levant les yeux d'un air

étonné.--A celle où madame de Bréville a pris chez elle cette petite

fille.--Quelle petite fille?...

»--Ah! ah! ah! comme c'est amusant de causer avec mon frère!» dit

mademoiselle Clara en riant aux larmes; «il ne sait jamais ce qu'on lui

dit... Quand je lui demande ce qu'il veut pour son dîner, il me répond:

Une femme ne doit pas s'occuper de politique.»

Cette conversation a lieu en petit comité entre les voisins et Dufour.

Victor s'est rapproché de Madeleine, en disant: «Pauvre jeune fille!...

c'est bien triste de n'avoir jamais connu sa mère!» et il veut prendre

la main de Madeleine; mais celle-ci la retire brusquement, comme si les

doigts du jeune homme devaient la brûler. M. de Noirmont, qui se promène

de long en large dans le salon, dit à demi-voix: «Il faudra que je voie

ce Jacques,.... que je le questionne...»

Les voisins se retirent. Quand Madeleine va dire bonsoir à Ernestine,

celle-ci l'embrasse. Cette caresse fait d'abord une singulière

impression à la jeune fille; mais bientôt, saisissant une main de madame

de Noirmont, elle la couvre de baisers, et s'éloigne précipitamment pour

cacher les larmes qui roulent dans ses yeux.

«Cette petite est bien romanesque,.... bien mélancolique, dit M. de

Noirmont; je n'aime pas cela. Il me semble qu'à son âge, quand on se

conduit bien, on devrait être plus gaie, et elle doit se trouver fort

heureuse ici.

»--Ah! monsieur, elle se rappelle qu'elle est orpheline! Aujourd'hui on

lui a parlé de sa mère, comment voulez-vous qu'elle ne soit pas triste?

»--Aujourd'hui, je ne sais pas trop ce qu'elle a fait; il me paraît fort

singulier qu'elle ait passé la journée sous un arbre,... et seule,....

ou avec ce Jacques. Enfin, madame, je désire que vous n'ayez jamais a

vous repentir de toutes vos bontés pour cette jeune fille.

»--Il est certain,» dit Dufour en prenant aussi une lumière pour aller

se coucher, «que cette jeune personne ne ressemble pas à tout le

monde.... Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières... Ce

soir surtout,... quand elle a paru à la porte du salon,... sa

physionomie était singulière;... ses yeux avaient une expression...

J'aurais voulu la peindre dans ce moment-là.

»--Ah! tu voudrais peindre tout le monde!.... toi, dit Victor. Mais, à

propos, M. de Noirmont, n'avez-vous pas reçu des nouvelles d'Armand?

»--Oui, j'en ai reçu ce matin, et de peu satisfaisantes... Mon

beau-frère se ruine à Paris; il y voit fort mauvaise société... Je

crains qu'il ne joue; ce serait bien alarmant!... Ah! messieurs, tous

les jeunes gens ne vous ressemblent pas!..... tous ne savent pas se

plaire dans une société honnête, se contenter des plaisirs de la

campagne...

»--Oh! moi, j'ai toujours aimé une vie paisible, dit Dufour; mais

Victor, j'avoue que cela m'étonne de le voir si sage,...... car à

Paris...--Tais-toi, Dufour; on n'a pas besoin de tes histoires... Je

pense à ce pauvre Armand;... il nous avait promis de revenir si

promptement...--Il m'a demandé de l'argent, et, pour l'obliger, je me

suis décidé à acheter cette propriété.--Ainsi, monsieur, nous sommes

maintenant chez vous,» dit Victor avec un certain embarras.

«--Messieurs, j'espère que ce sera une raison de plus pour vous engager

à y rester, et que vous n'imiterez pas Armand et M. de Saint-Elme, qui

n'ont pas voulu nous tenir compagnie.

»--Mais, vous voulez donc que nous soyons tout-à-fait vos

pensionnaires?....--Le plus long-temps possible... C'est rendre contens

des campagnards que de leur rester fidèle... Ernestine, joins donc tes

instances aux miennes, et puisque tu es maintenant maîtresse dans cette

maison, c'est à toi de savoir y retenir nos hôtes jusqu'à la fin de la

saison.»

Madame de Noirmont feignait alors d'être occupée à ranger dans le salon;

cependant elle se hâte de répondre:

«--J'espère que ces messieurs ne doutent pas... du plaisir que nous

aurons à les garder ici.... et qu'ils ne songent point à nous quitter.

»--D'ailleurs,» reprend M. de Noirmont d'un air malin, «je crois que

l'un d'eux a quelque motif qui le retiendra dans ce pays... Un sentiment

secret,.... de ces choses qu'on ne dit pas,.... mais qui se devinent...»

Ernestine pâlit et s'appuie contre un meuble. Victor tâche de déguiser

son trouble en disant d'un air indifférent: «Comment! Que voulez-vous

dire?... Je ne comprends pas...

»--Oh! je gage que M. Dufour m'a bien compris.--C'est possible, dit le

peintre en riant. Et puis, je ne m'en cache pas, mademoiselle Pomard ne

me déplairait pas, quoique elle et son frère ne se connaissent guère en

peinture!.... C'est égal, comme, d'après ce que vous m'ayez dit, la

fortune serait suffisante, ma foi, je vais voir;... je vais me lancer un

peu,.... mais toujours prudemment, car il faut être fort difficile dans

le choix d'une femme...

»--Ah! vous pensez à mademoiselle Pomard, monsieur Dufour! dit Ernestine

en souriant.--Madame, j'y pense, oui, mais je ne me suis pas encore

expliqué sérieusement;.... je veux bien la connaître d'abord;... c'est

que le mariage, c'est bien épineux.... Je ne me soucierais pas d'être...

vous entendez bien...

»--Oui, oui, j'entends, dit M. de Noirmont en riant. Eh! mon Dieu,...

rassurez-vous! tous les maris ne le sont pas!--Vous croyez?--Comment, si

je le crois?...--Non, non; je veux dire vous croyez que mademoiselle

Clara ne sera pas trop coquette...

»--Mon ami, il est bien tard, et tu dois être fatigué, puisque tu as été

à Sissonne... Ces messieurs savent qu'à la campagne on ne se gêne pas.»

Et madame de Noirmont prend le bras de son mari pour l'emmener, mais

Dufour le retient encore.

«--Monsieur de Noirmont, ne trouvez-vous pas que mademoiselle Pomard rit

bien facilement?--En effet,..... elle est fort gaie.--Une femme si

gaie... hum!... c'est dangereux...

»--Allons, Dufour, viens-tu te coucher? dit Victor en prenant aussi un

flambeau.

»--Eh! mon Dieu, une minute!... je te suis.... Oui, les femmes

rieuses.... cela donne des craintes... Cependant il ne faut pas non

plus trop se fier aux femmes sérieuses,... aux airs graves... Ah!

monsieur! c'est étonnant comme c'est menteur... J'ai connu une femme qui

avait l'air d'une sainte... et...

»--Mon ami, si tu ne viens pas, je m'en vais, dit Ernestine en quittant

le bras de son mari. Je me sens fort mal à la tête;... j'ai besoin de

repos.--En effet, tu es bien pâle, ma chère amie.--Oui, je suis vraiment

mal à mon aise.--Allons, bonsoir, messieurs.--Bonsoir, madame et

monsieur.»

M. de Noirmont se retire chez lui avec sa femme, et Victor suit Dufour

jusqu'à la porte de sa chambre en lui disant: «Que la peste t'étouffe,

toi et ta demoiselle Pomard! Une autre fois, tâche de garder tes sottes

réflexions! et rappelle-toi qu'il est au moins fort gauche de parler

devant un mari.... de... tout ce que tu as dit ce soir.

»--C'est juste, dit Dufour; j'ai eu tort; mais, que veux-tu? quand on a

l'idée de se marier, ces choses-là reviennent malgré soi à l'esprit....

Au reste, je réfléchirai; je ne me suis pas encore déclaré....

Mademoiselle Pomard a vingt-neuf ans, et une sagesse de vingt-neuf

ans... c'est bien scabreux... Qu'en penses-tu?»

Victor est déjà rentré chez lui, et Dufour, qui s'aperçoit qu'il est

seul dans le corridor, se décide à en faire autant en murmurant: «Il

faudra que je cherche un moyen pour connaître le fond de la pensée de

mademoiselle Pomard;.... elle reçoit fort bien mes hommages;... il me

semble même qu'elle les reçoit trop bien;... cela m'est suspect.»

Madeleine · 第 30 / 43 题