Comment cela commence.
Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Madeleine habite de nouveau
la maison où fut élevée son enfance. M. de Noirmont traite la jeune
fille avec moins de froideur, et, sans lui témoigner précisément de
l'amitié, ne montre plus de mécontentement de la voir établie près de sa
femme. Mais aussi, sans avoir cette basse flatterie, cette complaisance
servile que tant de gens emploient pour se faire bien venir des
personnes dont ils ont besoin, Madeleine sait être utile, agréable, et
trouve moyen de se faire aimer chacun. Bonne avec tout le monde, d'une
douceur qui charme, d'une humeur toujours égale, Madeleine a reçu de
la nature un sentiment des convenances, qui lui tient lieu de ce qui
manque à son éducation. Ne voulant pas descendre au salon lorsqu'il y a
beaucoup de monde, quand elle y est, Madeleine se place modestement à
l'écart; il faut que l'amitié aille l'y chercher; et pourtant, quoique
timide, elle n'est point empruntée et gauche pour répondre lorsqu'on
cause avec elle. Mais, poussant la discrétion à l'excès, elle n'oserait
s'approcher même d'Ernestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un.
Enfin, contente d'être près de ceux qu'elle aime, Madeleine s'occupe
toujours d'eux et jamais d'elle. Les hommes la laissent se tenir à
l'écart, parce qu'elle n'est pas jolie; mais aussi les femmes font son
éloge.
Victor commence à se plaire à Bréville; il s'est habitué aux manières
prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin
s'apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite.
D'ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand
plaisir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes que madame Montrésor
fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa soeur,
la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme.
La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées
passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent
trop courtes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause? Peut-être
Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve sans le rechercher encore? Il y a
des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous
sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas
remarqué leur commencement.
Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une
douce intimité s'est établie entre lui et la soeur d'Armand; il a cessé
d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son
frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on
conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est
qu'une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont
beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne
se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant; mais il n'y a
pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient,
cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la
bouche.
Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que
Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt
après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans
savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend; mais quand les
gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans
les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une
montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur
charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne
l'envie de rentrer. C'est à regret que l'on retourne au logis; mais en y
rentrant on se dit: «Nous tâcherons d'aller plus loin demain.»
Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien
qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles
lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne; alors on rentre plus
tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la
conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que
l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que
l'esprit soit occupé d'autre chose; mais à défaut de l'esprit, le coeur
parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés,
Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce
sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le
serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action
fait battre son coeur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son
émotion.
Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble
plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît; il ne se dit pas encore
qu'il en est amoureux, mais il se répète souvent: «J'aimerais bien cette
femme-là!» et à force de se dire: «J'aimerais bien!» on aime déjà
beaucoup.
«Mais à quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor; Ernestine
est une femme trop pénétrée de ses devoirs!... je n'en serais jamais
plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas;... mais de là à
être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait!... il
me semble que cela me suffirait... Ce que j'éprouve pour elle n'est plus
comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus
doux d'aimer que de ne faire que désirer.»
De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait
pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect; charmée de ne plus
connaître l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans
laquelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient avec une étonnante
rapidité. Occupée d'un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal,
mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait
quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n'être
plus la même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour: mariée à
dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de
Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son époux, et M. de Noirmont
n'était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion;
d'ailleurs il ne s'inquiétait nullement de faire naître un tendre
sentiment dans le coeur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de
savoir qu'elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n'avait
jamais pensé qu'il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui
de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance
peut rendre heureuses, et dont le coeur ne conçoit pas un amour qui cause
des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes! plus heureux
ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs
affections.
Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle éprouve du
plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor
est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air
suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit
donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre: si elle pensait
que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une
femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser
de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger.
Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme:
on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à
interroger son coeur; quand on le fait, la blessure existe, et il est
souvent trop tard pour la guérir!
Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il
ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce
seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui
la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle
sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras.
Pauvre Madeleine! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour
l'empêcher d'aimer?
Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec
des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans
doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser! mais
laisser quelqu'un exposé à la séduction d'un sentiment qu'on ne lui a
pas appris à connaître,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par
calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se
flattant qu'elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de
plaisir; c'est très-mal calculé: il y a d'ailleurs chez les dames un
instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.
Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à
leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine; car, devant le
monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.
Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne
pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la
campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il
regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que
madame de Noirmont affectionne, espérant qu'elle y viendra, et son
attente n'est pas toujours trompée; on ne se dit que quelques mots,...
bien indifférents encore;... mais la manière de les dire donne du prix
aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle
s'éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète: «C'est
étonnant comme j'aimerais cette femme-là!» puis, en se retournant, il
aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours
du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près de la
jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce
qu'elle lui parle d'Ernestine.
«Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici?» dit un matin Dufour à son
ami.--Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans
les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,....
maintenant elle me charme;... il me semble que je passerais volontiers
ma vie ici.--Oh! la vie!.... tu donnes toujours dans les extrêmes!...
Moi, je suis content, je fais de bonnes études!... Toi, je ne sais trop
ce que tu étudies,.... à moins que.... Tu te promènes souvent avec
madame de Noirmont....--Avec cette dame et Madeleine.--Ah! oui!... je
sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette
dame...--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se promène quand on
habite la campagne?...--Rien, certainement; mais son mari aime
terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse?--Dufour, j'espère
que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures; elles seraient
fort déplacées.--Oh! ne te fâche pas;... je plaisante, voilà tout.--Il y
a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter!...--Je
comprends... c'est que c'est sérieux.--Madame de Noirmont est la vertu
même, et je ne souffrirai pas que...--Voilà la première fois que je
t'entends affirmer pareille chose!... Je ne demande pas mieux!... Au
reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme
parler, briller, trancher!... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a jamais
été trompé de sa vie... C'est bien hardi de dire cela!... ces pauvres
maris!...--Ah! Dufour, tu es ennuyeux.--Ha ça! qu'est-ce que tu as donc
aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien
conjugal;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai
trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de...--Tu penses à
te marier?--Mais sans y penser... si je rencontrais un parti
convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara
Pomard?--Pas mal,... une bonne figure réjouie!...--Oh! une bonne figure
réjouie!... Il semble que tu parles d'un Bacchus!... Elle a le nez
très-fin, très-bien fait.--Est-ce que tu veux l'épouser à cause de son
nez?--Je ne dis pas encore que je veux l'épouser;.... mais si le parti
était sortable.... on pourrait voir... D'abord l'âge serait convenable,
elle a vingt-neuf ans; elle me fait l'effet d'une bonne ménagère... Je
dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter à
l'air... Tâche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer,
de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrétion!... Je
ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est
que je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... Mais chut!... Voilà
Armand.»
Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de
recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. «J'espère que
vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour,» dit Armand.
«Oui certainement, répond Dufour; j'ai encore beaucoup d'études à faire,
et Victor me parlait tout à l'heure du plaisir qu'il goûtait ici...
»Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore!» dit Victor en
hésitant.
«--Indiscret!.... Ah! vous plaisantez.... D'abord vous êtes ici chez
moi, car mon beau-frère ne termine rien! Heureusement j'ai trouvé des
fonds ailleurs; mais, je vous le répète, on sera toujours trop heureux
de vous posséder. Ma soeur et son mari mourraient d'ennui sans vous;....
du moins, je le crois. Je tâcherai d'être bientôt de retour.
»--Vous nous laissez M. Saint-Elme?--Non; il vient avec moi...--Pourquoi
donc l'emmener!--Il n'a pas votre courage; il s'ennuie ici... mais nous
reviendrons ensemble.»
Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se dit: «Pourquoi diable
Dalmer tient-il tant à ce Saint-Elme à présent!»
Au déjeûner, Armand annonce son départ. Ernestine fait un mouvement
imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec
anxiété Armand et Victor.
«Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlève pas
tous vos cavaliers; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous
tenir compagnie...
»--C'est très-aimable de la part de ces messieurs,» répond Ernestine en
ne regardant que Dufour.
Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son
air habituel.
«Certainement, dit M. de Noirmont, nous savons beaucoup de gré à ces
messieurs de ne pas nous quitter;... mais c'est bien dommage qu'ils ne
chassent ni l'un ni l'autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. de
Saint-Elme.
»--Oh! c'est très-urgent! J'ai à parler au ministre de la guerre pour un
de mes cousins qui n'est que capitaine et que je veux avancer... J'ai
aussi une audience à demander au ministre de l'intérieur... pour un
projet dont je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier bal de la
cour.»
Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse, et manque de s'étrangler,
ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend: «Mais je
dépêcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami.
»--Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j'espère que
vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon
compte.
»--C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que
j'hésite à l'acheter...--Vous êtes singulier! Si je veux vendre cette
terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui
profitiez de cette occasion?...--Mais, au lieu de vous acheter cette
propriété soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son
rapport,... sa ferme,... ses terrains...--Eh bien?--Si je vous la
faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus?--J'avoue que ce
serait fort aimable; et, si cela se peut, j'y consens volontiers.--Cela
se pourrait peut-être si vous n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir
votre argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un
monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne.
»--Le comte de Tergenne!....» s'écrie Saint-Elme, en changeant de
couleur.
«--Oui, le comte de Tergenne. Est-ce que vous le connaissez?--Attendez
donc;... je crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela; je ne le
connais pas.... C'est que je connais tant de comtes... de barons!...
»--Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? Il est resté quelque temps à
Mortagne; nous l'avons vu plusieurs fois chez le sous-préfet. Je
l'engageai à venir me voir, et il me fit ce plaisir.--Oui, mon ami, je
m'en souviens. C'est un homme d'un âge mûr, mais qui est fort aimable et
nous témoignait beaucoup d'amitié.
»--Ha ça! mon cher beau-frère,» dit Armand avec impatience, «voulez-vous
bien me dire quel rapport il y a entre le comte et cette propriété!--Le
voici: Ce monsieur, qui avait long-temps habité l'Angleterre, revenait
enfin se fixer en France, sa patrie. Il cherchait alors une terre, et
désirait surtout trouver quelque chose de ce côté de la Picardie. Je lui
dis que mon beau-frère possédait le petit domaine de Bréville, et je me
rappelle fort bien que le comte s'écria: Ah! monsieur! s'il voulait le
vendre, je lui en donnerais tout ce qu'il voudrait!...
»--Voilà qui est singulier!...--Comme je ne croyais pas alors que vous
voudriez jamais vous défaire de ce domaine... qui vous vient de votre
père, je ne fis que sourire de la proposition du comte... et cela
n'eut pas de suite.--Eh bien! où est-il ce comte?--Oui, où est-il ce
comte?» demande Saint-Elme avec une indifférence affectée.«--Il devait
aller faire un tour en Suisse, à ce qu'on m'a dit... Bref, il quitta
Mortagne; je ne saurais trop vous dire où il est maintenant;.... mais si
vous attendiez, peut-être...
»--Oh! la vie est trop courte pour que je veuille attendre!... Votre
comte de Tergenne a probablement rencontré d'autres sites qui lui auront
plu et où il aura acheté une propriété.--C'est fort probable, dit
Saint-Elme.--Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez prendre la mienne
sans scrupule;... c'est ce que vous voudrez bien me dire incessamment.
Allons Saint-Elme, à cheval jusqu'à Laon; là nous prendrons la poste
pour être plus tôt à Paris.--La poste... j'y compte bien; je ne voyage
jamais autrement.»
Armand et Saint-Elme prennent congé et partent. Privé de son compagnon
de chasse, M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre la campagne;
il propose à Victor une partie d'échecs. Celui-ci accepte en soupirant
et en jetant un regard du côté d'Ernestine, tandis que Madeleine, en
passant près de lui, lui dit à l'oreille: «Quel dommage!... Nous n'irons
donc plus promener, maintenant!
»--Hélas! répond Victor, ce n'est pas ma faute!...
»--Hum!...» dit Dufour, en apportant sa toile et sa boîte à couleurs,
«je comprends à présent pourquoi Victor désirait si vivement que
Saint-Elme restât ici.»