CHAPITRE VI.

Comment cela commence.

Plusieurs jours se sont écoulés depuis que Madeleine habite de nouveau

la maison où fut élevée son enfance. M. de Noirmont traite la jeune

fille avec moins de froideur, et, sans lui témoigner précisément de

l'amitié, ne montre plus de mécontentement de la voir établie près de sa

femme. Mais aussi, sans avoir cette basse flatterie, cette complaisance

servile que tant de gens emploient pour se faire bien venir des

personnes dont ils ont besoin, Madeleine sait être utile, agréable, et

trouve moyen de se faire aimer chacun. Bonne avec tout le monde, d'une

douceur qui charme, d'une humeur toujours égale, Madeleine a reçu de

la nature un sentiment des convenances, qui lui tient lieu de ce qui

manque à son éducation. Ne voulant pas descendre au salon lorsqu'il y a

beaucoup de monde, quand elle y est, Madeleine se place modestement à

l'écart; il faut que l'amitié aille l'y chercher; et pourtant, quoique

timide, elle n'est point empruntée et gauche pour répondre lorsqu'on

cause avec elle. Mais, poussant la discrétion à l'excès, elle n'oserait

s'approcher même d'Ernestine, lorsque celle-ci parle avec quelqu'un.

Enfin, contente d'être près de ceux qu'elle aime, Madeleine s'occupe

toujours d'eux et jamais d'elle. Les hommes la laissent se tenir à

l'écart, parce qu'elle n'est pas jolie; mais aussi les femmes font son

éloge.

Victor commence à se plaire à Bréville; il s'est habitué aux manières

prétentieuses de M. de Noirmont, qui, de son côté, paraît enfin

s'apercevoir que, sans être chasseur, on peut avoir quelque mérite.

D'ailleurs Victor sait jouer aux échecs, et cela procure un grand

plaisir au beau-frère d'Armand. Les petites scènes que madame Montrésor

fait à son époux, les distractions de M. Pomard, la gaîté de sa soeur,

la présence de Madeleine, tout est devenu plaisir pour le jeune homme.

La campagne même lui semble plus belle. Enfin, si les premières journées

passées chez Armand lui ont paru longues, maintenant elles lui semblent

trop courtes. Ce changement peut-il s'opérer sans cause? Peut-être

Victor cède-t-il à ce qu'il éprouve sans le rechercher encore? Il y a

des sentiments qui naissent dans notre ame comme à notre insu, et nous

sommes tout étonnés qu'ils nous maîtrisent déjà lorsque nous n'avons pas

remarqué leur commencement.

Depuis que Victor a ramené Madeleine dans les bras d'Ernestine, une

douce intimité s'est établie entre lui et la soeur d'Armand; il a cessé

d'être, aux yeux de madame de Noirmont, une simple connaissance de son

frère. Ernestine n'a plus, avec Victor, ce ton froidement poli que l'on

conserve long-temps, et quelquefois toujours, avec quelqu'un qui n'est

qu'une connaissance. De son côté, Victor trouve madame de Noirmont

beaucoup plus aimable qu'il ne l'avait cru d'abord. L'un et l'autre ne

se sont cependant rien dit de plus direct qu'auparavant; mais il n'y a

pas besoin de se faire de compliments pour savoir que l'on se convient,

cela se lit dans les yeux, qui sont ordinairement plus francs que la

bouche.

Pendant que M. de Noirmont chasse avec Saint-Elme, qu'Armand dort et que

Dufour dessine, Victor va se promener avec Ernestine et Madeleine. Sitôt

après le déjeûner, on se met en route. On sort sans but déterminé, sans

savoir quelquefois où conduira le chemin que l'on prend; mais quand les

gens sont bien ensemble, l'ennui ne les atteint nulle part. Courant dans

les prairies, s'enfonçant dans les bois, ou descendant doucement une

montagne rocailleuse, les trois promeneurs sont toujours d'une humeur

charmante, jamais l'un d'eux ne se plaint de la fatigue, et ne témoigne

l'envie de rentrer. C'est à regret que l'on retourne au logis; mais en y

rentrant on se dit: «Nous tâcherons d'aller plus loin demain.»

Ces trois personnes éprouvent un charme secret à être ensemble et rien

qu'ensemble, car la promenade a bien moins d'attraits pour elles

lorsqu'un voisin ou une voisine les accompagne; alors on rentre plus

tôt, on se fatigue plus vite. Cependant, dans ces longues promenades, la

conversation ne roule que sur les sites que l'on voit, sur les lieux que

l'on parcourt. Jamais rien ne s'y dit qui puisse donner à penser que

l'esprit soit occupé d'autre chose; mais à défaut de l'esprit, le coeur

parle quelquefois. Lorsqu'après avoir marché quelque temps séparés,

Victor offre son bras à Ernestine et à Madeleine, il éprouve une douce

sensation à sentir sous son bras celui de madame de Noirmont, il le

serre d'abord légèrement, puis tendrement contre le sien. Cette action

fait battre son coeur plus vite et baisser les yeux à celle qui cause son

émotion.

Victor comprend pourquoi maintenant le séjour de la campagne lui semble

plus agréable. Madame de Noirmont lui plaît; il ne se dit pas encore

qu'il en est amoureux, mais il se répète souvent: «J'aimerais bien cette

femme-là!» et à force de se dire: «J'aimerais bien!» on aime déjà

beaucoup.

«Mais à quoi me servirait de l'aimer, se dit encore Victor; Ernestine

est une femme trop pénétrée de ses devoirs!... je n'en serais jamais

plus avancé. Je crois bien que je ne lui déplais pas;... mais de là à

être aimé il y a loin... Je serais bien heureux si elle m'aimait!... il

me semble que cela me suffirait... Ce que j'éprouve pour elle n'est plus

comme tous ces amours que j'ai ressentis,... et je crois qu'il est plus

doux d'aimer que de ne faire que désirer.»

De son côté, Ernestine éprouvait un changement dont elle ne se rendait

pas compte. A ses yeux tout prenait un autre aspect; charmée de ne plus

connaître l'ennui, il lui semblait jouir d'une nouvelle existence, dans

laquelle les journées, jadis si longues, s'écoulaient avec une étonnante

rapidité. Occupée d'un sentiment où elle ne voyait pas encore de mal,

mais où elle était étonnée de trouver tant de douceur, elle se demandait

quelquefois ce qu'elle avait,... ce qui lui était arrivé pour n'être

plus la même. Ernestine n'avait pas jusqu'alors connu l'amour: mariée à

dix-huit ans par des arrangements de tuteurs, elle n'avait vu M. de

Noirmont que deux fois lorsqu'il devint son époux, et M. de Noirmont

n'était pas de ces hommes à inspirer sur-le-champ une passion;

d'ailleurs il ne s'inquiétait nullement de faire naître un tendre

sentiment dans le coeur de celle qu'il prenait pour femme. Satisfait de

savoir qu'elle était bien née, bien élevée, M. de Noirmont n'avait

jamais pensé qu'il pût manquer la moindre chose à son bonheur et à celui

de son épouse. Il y a, en effet, des femmes qu'un mariage de convenance

peut rendre heureuses, et dont le coeur ne conçoit pas un amour qui cause

des tourments. Heureux les maris qui ont de telles femmes! plus heureux

ceux qui en ont de sensibles, et qui ont su captiver toutes leurs

affections.

Ernestine est loin de penser qu'elle aime M. Dalmer; elle éprouve du

plaisir dans sa société, mais elle trouve cela naturel, parce que Victor

est aimable, sans avoir ce jargon fatigant d'un petit-maître, ni l'air

suffisant de quelqu'un qui se croit sûr de plaire. Ernestine ne voit

donc aucun mal à préférer sa compagnie à toute autre: si elle pensait

que cela pût devenir dangereux pour elle, elle fuirait Victor; mais une

femme qui a toujours été sage, et qui ne croit pas qu'on puisse cesser

de l'être, se fie tellement à sa vertu, qu'elle ne voit pas le danger.

Cette grande confiance en ses propres forces a perdu plus d'une femme:

on se laisse aller au charme qui nous entraîne, on ne cherche pas même à

interroger son coeur; quand on le fait, la blessure existe, et il est

souvent trop tard pour la guérir!

Mais Madeleine, à qui Victor ne songe nullement à serrer le bras, qu'il

ne fixe pas tendrement, dont il n'épie point le moindre regard, est-ce

seulement son amitié pour Ernestine, sa reconnaissance pour Victor qui

la rendent si contente, si heureuse lorsqu'elle est avec eux? Elle

sourit dès qu'elle aperçoit Dalmer, elle rougit en lui prenant le bras.

Pauvre Madeleine! elle n'est pas jolie, mais cela suffira-t-il pour

l'empêcher d'aimer?

Un mari qui va souvent à la chasse et laisse sa femme en compagnie avec

des jeunes gens montre une bien grande confiance à son épouse, sans

doute, c'est surtout alors qu'il est beau de ne pas en abuser! mais

laisser quelqu'un exposé à la séduction d'un sentiment qu'on ne lui a

pas appris à connaître,... c'est maladroit. Il y a des maris qui, par

calcul, veulent laisser leur femme ignorante sur beaucoup de choses, se

flattant qu'elles auront moins de goût pour ce qui leur procure moins de

plaisir; c'est très-mal calculé: il y a d'ailleurs chez les dames un

instinct secret qui leur fait deviner quand elles n'en savent pas assez.

Le soir, réunis avec toute la société, Ernestine et Victor sont moins à

leur aise... Ils se parlent peu, se regardent à peine; car, devant le

monde, ce n'est pas ceux qu'on aime le mieux qu'on regarde le plus.

Lorsque par hasard M. de Noirmont ne va pas à la chasse, Victor, ne

pouvant se promener avec Ernestine, ne se soucie plus de courir la

campagne. Il passe la journée dans les jardins, tenant un livre qu'il

regarde, mais qu'il lit peu. Il va s'asseoir dans les endroits que

madame de Noirmont affectionne, espérant qu'elle y viendra, et son

attente n'est pas toujours trompée; on ne se dit que quelques mots,...

bien indifférents encore;... mais la manière de les dire donne du prix

aux moindres paroles. Tout en suivant des yeux Ernestine lorsqu'elle

s'éloigne après un court entretien, Victor soupire et répète: «C'est

étonnant comme j'aimerais cette femme-là!» puis, en se retournant, il

aperçoit Madeleine, que le hasard, sans doute, conduit presque toujours

du côté où le jeune homme va lire. Alors Victor va s'asseoir près de la

jeune fille, et il passe des heures entières à causer avec elle, parce

qu'elle lui parle d'Ernestine.

«Je crois que nous ne nous ennuyons plus ici?» dit un matin Dufour à son

ami.--Non, plus j'habite cette campagne et plus je m'y plais.... Dans

les premiers jours, cette existence tranquille m'effrayait,....

maintenant elle me charme;... il me semble que je passerais volontiers

ma vie ici.--Oh! la vie!.... tu donnes toujours dans les extrêmes!...

Moi, je suis content, je fais de bonnes études!... Toi, je ne sais trop

ce que tu étudies,.... à moins que.... Tu te promènes souvent avec

madame de Noirmont....--Avec cette dame et Madeleine.--Ah! oui!... je

sais bien que Madeleine est là... Elle aime beaucoup la promenade, cette

dame...--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'on se promène quand on

habite la campagne?...--Rien, certainement; mais son mari aime

terriblement la chasse... Est-ce le cerf qu'il chasse?--Dufour, j'espère

que tu ne vas pas faire encore de méchantes conjectures; elles seraient

fort déplacées.--Oh! ne te fâche pas;... je plaisante, voilà tout.--Il y

a des choses sur lesquelles il ne faut pas même plaisanter!...--Je

comprends... c'est que c'est sérieux.--Madame de Noirmont est la vertu

même, et je ne souffrirai pas que...--Voilà la première fois que je

t'entends affirmer pareille chose!... Je ne demande pas mieux!... Au

reste, je me plais aussi beaucoup ici... Je laisse le beau Saint-Elme

parler, briller, trancher!... et M. de Noirmont répéter qu'il n'a jamais

été trompé de sa vie... C'est bien hardi de dire cela!... ces pauvres

maris!...--Ah! Dufour, tu es ennuyeux.--Ha ça! qu'est-ce que tu as donc

aujourd'hui? je ne t'ai jamais vu si respectueux envers le lien

conjugal;... et pourtant je t'approuve,... parce que... enfin j'ai

trente-quatre ans, et je ne serais pas trop éloigné de...--Tu penses à

te marier?--Mais sans y penser... si je rencontrais un parti

convenable... Dis-moi, comment trouves-tu mademoiselle Clara

Pomard?--Pas mal,... une bonne figure réjouie!...--Oh! une bonne figure

réjouie!... Il semble que tu parles d'un Bacchus!... Elle a le nez

très-fin, très-bien fait.--Est-ce que tu veux l'épouser à cause de son

nez?--Je ne dis pas encore que je veux l'épouser;.... mais si le parti

était sortable.... on pourrait voir... D'abord l'âge serait convenable,

elle a vingt-neuf ans; elle me fait l'effet d'une bonne ménagère... Je

dis elle me fait l'effet, parce qu'il ne faut pas s'en rapporter à

l'air... Tâche donc,.... sans faire semblant de rien,... de t'informer,

de savoir ce qu'elle aura de dot... Surtout, pas d'indiscrétion!... Je

ne suis pas homme à épouser chat en poche... Quand je me marierai, c'est

que je saurai parfaitement à qui j'aurai affaire... Mais chut!... Voilà

Armand.»

Le jeune Bréville annonce à ces messieurs qu'une lettre qu'il vient de

recevoir, le force à aller passer quelques jours à Paris. «J'espère que

vous serez assez aimables pour attendre ici mon retour,» dit Armand.

«Oui certainement, répond Dufour; j'ai encore beaucoup d'études à faire,

et Victor me parlait tout à l'heure du plaisir qu'il goûtait ici...

»Mais nous serons peut-être indiscrets en restant encore!» dit Victor en

hésitant.

«--Indiscret!.... Ah! vous plaisantez.... D'abord vous êtes ici chez

moi, car mon beau-frère ne termine rien! Heureusement j'ai trouvé des

fonds ailleurs; mais, je vous le répète, on sera toujours trop heureux

de vous posséder. Ma soeur et son mari mourraient d'ennui sans vous;....

du moins, je le crois. Je tâcherai d'être bientôt de retour.

»--Vous nous laissez M. Saint-Elme?--Non; il vient avec moi...--Pourquoi

donc l'emmener!--Il n'a pas votre courage; il s'ennuie ici... mais nous

reviendrons ensemble.»

Victor se tait et paraît contrarié. Dufour se dit: «Pourquoi diable

Dalmer tient-il tant à ce Saint-Elme à présent!»

Au déjeûner, Armand annonce son départ. Ernestine fait un mouvement

imperceptible et baisse les yeux. Madeleine, au contraire, regarde avec

anxiété Armand et Victor.

«Tranquillisez-vous, mesdames, reprend Armand, je ne vous enlève pas

tous vos cavaliers; monsieur Dalmer et monsieur Dufour veulent bien vous

tenir compagnie...

»--C'est très-aimable de la part de ces messieurs,» répond Ernestine en

ne regardant que Dufour.

Madeleine ne dit rien, mais ses joues se colorent, et elle reprend son

air habituel.

«Certainement, dit M. de Noirmont, nous savons beaucoup de gré à ces

messieurs de ne pas nous quitter;... mais c'est bien dommage qu'ils ne

chassent ni l'un ni l'autre... Et il faut que vous partiez aussi, M. de

Saint-Elme.

»--Oh! c'est très-urgent! J'ai à parler au ministre de la guerre pour un

de mes cousins qui n'est que capitaine et que je veux avancer... J'ai

aussi une audience à demander au ministre de l'intérieur... pour un

projet dont je lui ai déjà parlé... confusément, au dernier bal de la

cour.»

Ici, Dufour, tout en prenant son café, tousse, et manque de s'étrangler,

ce qui interrompt un instant Saint-Elme, qui reprend: «Mais je

dépêcherai tout cela, afin de revenir bien vite avec mon ami.

»--Oui, dit Armand, et à mon retour, mon cher de Noirmont, j'espère que

vous serez décidé pour cette propriété que je veux donner à si bon

compte.

»--C'est justement parce que vous voulez me la vendre si bon marché que

j'hésite à l'acheter...--Vous êtes singulier! Si je veux vendre cette

terre, ne vaut-il pas mieux que ce soit vous que tout autre qui

profitiez de cette occasion?...--Mais, au lieu de vous acheter cette

propriété soixante mille francs,... qu'elle vaut largement par son

rapport,... sa ferme,... ses terrains...--Eh bien?--Si je vous la

faisais vendre quinze ou vingt mille francs de plus?--J'avoue que ce

serait fort aimable; et, si cela se peut, j'y consens volontiers.--Cela

se pourrait peut-être si vous n'étiez pas si pressé de vendre... d'avoir

votre argent. Je me suis trouvé, il y a deux ans environ, avec un

monsieur fort riche et fort distingué, le comte de Tergenne.

»--Le comte de Tergenne!....» s'écrie Saint-Elme, en changeant de

couleur.

«--Oui, le comte de Tergenne. Est-ce que vous le connaissez?--Attendez

donc;... je crois... j'ai cru... Non, non, ce n'est pas cela; je ne le

connais pas.... C'est que je connais tant de comtes... de barons!...

»--Tu te rappelles ce monsieur, Ernestine? Il est resté quelque temps à

Mortagne; nous l'avons vu plusieurs fois chez le sous-préfet. Je

l'engageai à venir me voir, et il me fit ce plaisir.--Oui, mon ami, je

m'en souviens. C'est un homme d'un âge mûr, mais qui est fort aimable et

nous témoignait beaucoup d'amitié.

»--Ha ça! mon cher beau-frère,» dit Armand avec impatience, «voulez-vous

bien me dire quel rapport il y a entre le comte et cette propriété!--Le

voici: Ce monsieur, qui avait long-temps habité l'Angleterre, revenait

enfin se fixer en France, sa patrie. Il cherchait alors une terre, et

désirait surtout trouver quelque chose de ce côté de la Picardie. Je lui

dis que mon beau-frère possédait le petit domaine de Bréville, et je me

rappelle fort bien que le comte s'écria: Ah! monsieur! s'il voulait le

vendre, je lui en donnerais tout ce qu'il voudrait!...

»--Voilà qui est singulier!...--Comme je ne croyais pas alors que vous

voudriez jamais vous défaire de ce domaine... qui vous vient de votre

père, je ne fis que sourire de la proposition du comte... et cela

n'eut pas de suite.--Eh bien! où est-il ce comte?--Oui, où est-il ce

comte?» demande Saint-Elme avec une indifférence affectée.«--Il devait

aller faire un tour en Suisse, à ce qu'on m'a dit... Bref, il quitta

Mortagne; je ne saurais trop vous dire où il est maintenant;.... mais si

vous attendiez, peut-être...

»--Oh! la vie est trop courte pour que je veuille attendre!... Votre

comte de Tergenne a probablement rencontré d'autres sites qui lui auront

plu et où il aura acheté une propriété.--C'est fort probable, dit

Saint-Elme.--Ainsi, mon cher Noirmont, vous pourrez prendre la mienne

sans scrupule;... c'est ce que vous voudrez bien me dire incessamment.

Allons Saint-Elme, à cheval jusqu'à Laon; là nous prendrons la poste

pour être plus tôt à Paris.--La poste... j'y compte bien; je ne voyage

jamais autrement.»

Armand et Saint-Elme prennent congé et partent. Privé de son compagnon

de chasse, M. de Noirmont ne se soucie plus d'aller battre la campagne;

il propose à Victor une partie d'échecs. Celui-ci accepte en soupirant

et en jetant un regard du côté d'Ernestine, tandis que Madeleine, en

passant près de lui, lui dit à l'oreille: «Quel dommage!... Nous n'irons

donc plus promener, maintenant!

»--Hélas! répond Victor, ce n'est pas ma faute!...

»--Hum!...» dit Dufour, en apportant sa toile et sa boîte à couleurs,

«je comprends à présent pourquoi Victor désirait si vivement que

Saint-Elme restât ici.»

Madeleine · 第 20 / 43 题