Une journée bien employée.
Victor s'est levé de bon matin, c'est un des plaisirs de la campagne; il
descend et rencontre sous le vestibule M. de Noirmont et Saint-Elme en
équipage de chasse, le fusil sous le bras et la carnassière au côté.
«Nous allons abattre lièvres et perdrix, dit Saint-Elme; venez-vous avec
nous, M. Dalmer?--Non, messieurs, je ne suis pas chasseur.
»--C'est une grande jouissance dont vous vous privez, monsieur,» dit M.
de Noirmont en faisant résonner son fusil.--«Monsieur, comme je ne la
connais ni ne la désire, il me semble que je ne me prive de
rien.--Allons, en route, M. de Noirmont;... vous savez que j'ai parié
avec vous à qui abattrait le plus de pièces.--Oh! je tiens le
pari!--Bonne chasse, messieurs!»
Le beau-frère d'Armand fait à Victor un salut assez froid; il semble
qu'un homme qui ne chasse pas ait perdu beaucoup de droits à sa
considération: c'est du moins la pensée qui vient sur-le-champ à Victor,
et cela ne lui donne pas une haute idée de l'esprit de ce monsieur.
Victor est enchanté d'être resté avec Armand et sa soeur; il compte
profiter de cette occasion pour leur parler de Madeleine, mais il est de
trop bon matin pour espérer qu'ils descendent bientôt. La grosse
Nanette, la fille de la concierge, a dit à Victor qu'Armand n'avait pas
l'habitude de se lever avant neuf heures. Pour attendre le réveil du
frère et de la soeur, Victor va parcourir les jardins.
«Cette propriété est fort jolie,» se dit le jeune homme en passant sous
des ombrages de lilas et de chèvrefeuilles. «Mais il me semble que dans
cette maison il manque quelque chose... on y est froid.... cela n'est
pas animé... Armand s'ennuie; il est inquiet, préoccupé... Je crois
qu'il a laissé à Paris plus que des souvenirs, et que ce n'est que pour
avoir de l'argent qu'il est venu ici!... Madame de Noirmont paraît
douce, tranquille.... Elle aime son mari... mais cela ne peut être qu'un
amour raisonnable... il a quinze ans de plus qu'elle.... Cette
différence d'âge ne serait rien encore si M. de Noirmont avait l'air
d'un homme amoureux... d'un homme passionné, car on est jeune long-temps
lorsqu'on est long-temps sensible. Mais tous ces gens-là sont d'un
calme... Il faudrait ici de l'amour... cela embellirait cette demeure.
Où le prendre?... ce n'est pas chez madame Montrésor que j'irai le
chercher. Mademoiselle Pomard est assez agréable... mais je ne puis me
figurer qu'on soupire près d'elle: c'est encore difficile de trouver à
aimer... Il faudra pourtant que je me marie un jour pour faire plaisir à
mon père. Moi, je veux adorer celle que j'épouserai... je veux... Quelle
est donc cette jeune fille là-bas?... Je ne me trompe pas, c'est
Madeleine.»
Victor était monté sur un petit monticule situé à l'angle des murs du
jardin et d'où l'on voyait au loin dans la campagne. Une jeune fille
était alors assise, dans la prairie, auprès d'un paysan: c'étaient
Madeleine et Jacques; tous deux causaient en regardant souvent la
demeure d'Armand. Victor quitte vivement la place où il était monté; il
court à travers les allées du jardin, gagne la cour, et arrive bientôt
près de la jeune fille et de son compagnon.
En reconnaissant le jeune voyageur qu'elle a vu la veille, Madeleine
rougit et s'écrie: «Ah! voyez-vous, Jacques, monsieur ne m'a pas
tout-à-fait oubliée, puisqu'il vient de lui-même nous trouver.
»--Vous oublier!... et pourquoi pensiez-vous que je vous oubliais? ma
chère enfant, vous avez donc bien peu de confiance en mes
promesses?...--Monsieur, ce n'est pas moi... c'est Jacques... qui a cru.
»Eh! mon Dieu, oui, s'écrie le paysan, faut pas tant de cérémonie pour
dire ce qu'on pense. Vous aviez promis à Madeleine de vous intéresser à
elle, de parler à ses anciens amis. Mais, dame! comme on n'a plus
entendu parler de vous hier, j'ens cru que vous aviez oublié tout ça...
Je sais que ces messieurs de Paris ont tant de choses en tête!... Une
petite fille que vous connaissez à peine... ça pouvait ben vous sortir
de l'idée. Ma foi, ennuyé de la tristesse de cette pauvre petite, qui
brûle de revoir ses amis d'enfance, je suis allé, ce matin, la prendre
au point du jour. Je lui ai dit: Venez avec moi, nous allons rôder
autour de c'te demeure... que vous aimez tant.... peut-être
rencontrerons-nous queuqu'un qui vous engagera à entrer... car elle
grille d'entrer là-dedans.... C'est ben naturel: elle a joué, elle a
couru dans ces jardins jusqu'à l'âge de onze ans. La maîtresse de la
maison l'aimait... au moins autant que son beau-fils et sa
belle-fille.... Je crois même qu'elle préférait Madeleine; elle
l'embrassait si souvent!... surtout quand elle se croyait seule...
Enfin, quoiqu'elle ait vu la fin de ce bonheur à onze ans, Madeleine en
a conservé la mémoire; car les jours heureux ne s'effacent pas de notre
souvenir, surtout quand ils ne sont pas suivis par d'autres.»
Après avoir fait comprendre à Jacques pourquoi il n'a pas encore parlé
de la jeune fille, Victor s'écrie: «Je suis enchanté de vous trouver
ici; le moment est favorable pour vous présenter à vos anciens amis.
Venez, je vais vous conduire dans les jardins; nous y attendrons le
réveil d'Armand et de sa soeur; je veux préparer la reconnaissance.... je
suis sûr que cela se terminera bien.»
Madeleine rougit et pâlit presqu'en même temps: l'idée d'aller dans
cette maison où elle a passé son enfance lui cause tant d'émotion,
qu'elle sent ses genoux fléchir. Elle s'appuie sur Jacques en lui
disant: «Mon ami..... faut-il que je suive monsieur?
»--Oui sans doute, répond Jacques, puisque monsieur veut bien
s'intéresser à vous. Allez ma petite Madeleine... retournez dans la
demeure de votre bienfaitrice... vous y serez mieux... et plus à votre
place que dans le cabaret de Grandpierre....»
Jacques serrait la main de la jeune fille; sa figure avait perdu son
expression moqueuse pour en prendre une presque touchante.
«Venez,» dit Victor, en prenant à son tour la main de Madeleine,... «le
temps se passe... Je veux leur parler avant qu'ils vous voient.--Et
vous, Jacques, vous ne venez pas avec nous?--Moi!.... oh! c'est
inutile... je serais de trop là... D'ailleurs faut que j'aille à mon
travail...... Adieu, Madeleine!... ne tremblez donc pas ainsi, pauvre
enfant!»
Jacques a fait quelques pas pour s'éloigner, il revient tout-à-coup vers
Victor, et lui dit en lui serrant la main avec force: «Surtout,
monsieur, songez bien que ce n'est pas de la pitié que l'on doit
témoigner à Madeleine... Si ceux qu'elle aime toujours ne la reçoivent
qu'avec froideur... j'vous en prie, monsieur, ramenez-moi Madeleine; si
elle ne veut plus retourner chez Grandpierre, où l'amour de Babolein
et les criailleries de sa mère commencent à l'ennuyer, eh bien! elle
viendra chez moi, et Jacques sera fier de pouvoir la nourrir encore.»
Le paysan s'éloigne en achevant ces mots. «Ce brave homme vous aime
beaucoup, dit Victor.--Oh! oui, monsieur, c'est mon meilleur
ami!...--J'espère que ses craintes ne se réaliseront pas, je suis
certain que votre présence fera le plus grand plaisir à Armand et à sa
soeur.--S'il était vrai!... que je serais heureuse!....--Venez,.....
donnez-moi le bras,... appuyez-vous sur moi.--Ah! que vous êtes bon,
monsieur!... Mais la pensée que je vais revoir la demeure de ma
bienfaitrice,... de celle qui m'a servi de mère,... me cause une
émotion... c'est plus fort que moi... C'est du plaisir que j'éprouve et
pourtant j'ai envie de pleurer.--N'êtes-vous donc jamais venue vous
promener dans cette propriété pendant l'absence des maîtres?--Non,
monsieur, jamais... Le concierge était un homme brutal;... il aurait
fallu lui demander la permission, et puis Jacques me disait: «Pourquoi
iriez-vous là, ma petite? En sortant de ces beaux jardins, il vous
faudrait rentrer dans le cabaret de Grandpierre, et cela vous ferait
encore plus de peine... Il vaut mieux tâcher d'oublier le passé...--Je
suivais le conseil de Jacques,... mais je n'oubliais pas le passé malgré
cela.»
On est arrivé à l'entrée de la maison. Il n'y a personne dans la cour.
Madeleine la traverse avec Victor, qui la conduit sur-le-champ dans les
jardins. En se revoyant, après sept années, dans les lieux où elle a
passé les plus beaux jours de sa vie, Madeleine respire à peine; elle ne
peut assez regarder autour d'elle; ses yeux voudraient en un instant
revoir toutes les places qui lui sont connues, comme sa pensée vient de
les parcourir. Les souvenirs de sa jeunesse sont pour elle mêlés
d'amertume par l'idée de sa situation, et pourtant elle pousse un cri de
plaisir à chaque objet qui frappe sa vue. Accablée par ces émotions
successives, elle est obligée de s'arrêter.
Victor fait asseoir la jeune fille sur un banc de verdure en lui disant:
«Remettez-vous,... calmez-vous un peu.--Ah! monsieur, je suis si
heureuse! C'est dans cette allée que nous courions tous les trois...
Là-bas, derrière cette charmille, je me cachais souvent avec Ernestine
pendant que son frère nous cherchait... Il me semble que je suis encore
à ces moments-là. Ah! tout est comme autrefois;... voilà des arbres que
je reconnais... Je les embrasserais de bon coeur!»
Madeleine porte des regards pleins d'une expression touchante sur tout
ce qui l'entoure, et Victor se dit en l'examinant: «En vérité, Dufour
avait raison, elle est jolie en ce moment... Cette jeune fille a une ame
bien aimante... elle ne sera pas toujours heureuse!...»
Madeleine se lève; ils continuent à parcourir les jardins. Arrivés près
d'un joli bosquet qui est devant la pièce d'eau, Madeleine pousse un
cri, et ses yeux se remplissent de larmes.
«Qu'avez-vous donc? lui dit Victor.--Ah! monsieur,... ce bosquet c'était
la place de ma bienfaitrice... elle s'y asseyait tous les jours...
C'est là qu'elle m'a embrassée pour la dernière fois!...»
Madeleine sanglote; bientôt elle s'éloigne de Victor, entre dans le
bosquet, se met à genoux, et prie le ciel avec ferveur. Le jeune homme
attend avec respect qu'elle ait fini sa prière; car il y a dans cette
action de la jeune fille quelque chose de bien touchant, qui le fait
rêver plus profondément que de coutume.
Madeleine quitte enfin le bosquet, elle ne pleure plus. On reprend la
promenade, et Madeleine retrouve un sourire pour d'autres souvenirs. A
dix-huit ans le rire est si près des larmes.
Au détour d'une allée, qui conduit jusqu'à la maison, Victor s'écrie:
«Les voilà!... ils viennent par ici.--Qui donc, monsieur?--Armand et sa
soeur.--Quoi!... ce monsieur,... cette grande dame,... ce sont mes
camarades d'enfance? Comme ils sont changés!... Oh! c'est égal... mon
coeur les reconnaît... Je vais courir les embrasser...--Non pas,... non
pas,... je ne veux pas qu'ils vous voient encore... Tenez... entrez
dans ce petit kiosque, et attendez que je vous fasse signe.--Ah!
monsieur, ne me faites pas attendre long-temps, je vous en prie.»
Ce n'est pas sans peine que Victor parvient à décider Madeleine à entrer
dans le kiosque; enfin elle s'y cache, et le jeune homme fait quelques
pas au-devant d'Armand et de sa soeur.
«Nous vous cherchions, mon cher Dalmer, dit Armand. On nous a dit que
depuis long-temps déjà vous étiez levé et vous promeniez dans le
jardin... Diable, vous êtes matinal!
»--Mais vous, mon frère, vous êtes trop paresseux! Je suis bien aise que
monsieur sache qu'il y a long-temps que je suis levée. Je le croyais à
la chasse avec mon mari... sans quoi je serais venue lui tenir
compagnie.
«--Oh! madame! à la campagne on ne se tient pas compagnie. Je vous prie
de vouloir bien agir ici comme si je n'y étais pas: c'est le seul moyen
de m'y garder long-temps.--Alors, monsieur, on s'en souviendra.--D'abord
j'ai le bonheur de ne m'ennuyer jamais, même lorsque je suis
seul...--Vous êtes bien heureux, monsieur; moi, j'avoue que je m'ennuie
souvent.»
En disant cet mots, madame de Noirmont pousse un léger soupir. «Parbleu!
je conçois bien que tu t'ennuies, dit Armand. Depuis près de cinq ans
que tu es mariée, tu restes au fond d'une province... Tu habites à
Mortagne,... dans le Perche. Une femme jeune et gentille comme toi,
enterrée dans le Perche! est-ce que cela a le sens commun?... On dit à
son mari: Je veux vivre à Paris, parce que ce n'est que là qu'on peut
trouver à employer son temps.
»--Je t'assure, Armand, que je n'ai aucun désir d'habiter Paris... Ce
monde, ces bals, tous ces plaisirs dont tu es si fou, ne me tentent
point. Si je m'ennuie quelquefois,... c'est que... je suis souvent
seule... Mon mari aime tant la chasse!... Ou bien, il faut voir des gens
insipides, faire conversation avec des personnes qui parlent pour ne
rien dire... Oh! alors, je suis comme vous, monsieur, j'aimerais mieux
être seule... Mais je ne m'ennuierai plus, si mon mari se décide à
acheter cette maison..... Je me plais tant ici!... ah! je serai bien
contente d'y rester.
»--Il faudra bien que ton mari se décide... si non, je vendrai cette
propriété à un autre, car j'ai absolument besoin d'argent.--Oh! Armand,
que dis-tu là!..... vendre cette maison à des étrangers?... Nous ne
pourrions plus nous promener dans ces jardins.... ah! ne fais pas
cela....--Alors, que ton mari me l'achète et surtout me la paie
comptant.... M. de Noirmont me dit: «Nous verrons... nous nous
arrangerons...» ce n'est pas cela qu'il me faut!--Mon Dieu, Armand,
avez-vous peur que M. de Noirmont manque jamais à ce qu'il vous
promettra?...--Non, ma soeur; je sais très-bien que ton mari est un
parfait honnête homme!... Mais tu ne me comprends pas: s'il me donne
aujourd'hui une partie de la somme que je veux... et que dans un mois...
six semaines, je veuille avoir le reste, il me dira: «Armand! que
faites-vous donc de votre argent?... comment, vous avez déjà dépensé
ce que vous avez reçu de moi?...» et puis des avis, des sermons!....
voilà ce que je ne veux point.... Je n'aime pas les conseils... je suis
mon maître maintenant, je désire faire ce qui me plaît sans avoir de
compte à rendre à personne.»
Ernestine secoue la tête avec tristesse en répondant à son frère: «Je
désire que vous ne vous repentiez jamais d'avoir dédaigné les conseils
de mon mari.»
Pendant cette conversation, Victor avait conduit le frère et la soeur
tout près du kiosque; il s'assied sur un tertre ombragé par des
ébéniers, en disant: «Ces jardins sont charmants... Je conçois, madame,
que vous vous plaisiez dans cette demeure...
»--N'est-ce pas, monsieur,» dit Ernestine en s'asseyant près de Victor;
«mais vous le concevrez encore mieux en sachant que c'est ici que je
suis née, que j'ai passé ces premières années de la vie qui ne laissent
dans notre ame que de doux souvenirs!...
»--Je le savais, madame; Armand m'a parlé d'une belle-mère qui vous
aimait beaucoup.....--Ah! monsieur, qu'elle était bonne,... aimable...
et belle;... elle avait à peine trente ans lorsqu'elle mourut...
N'est-ce pas, Armand, que nous l'aimions bien aussi?...--Oui,....
oui....--Et cette jeune fille qu'elle avait recueillie, Madeleine... Ah!
ma pauvre Madeleine, que j'aimais tant!... qu'est-elle devenue?...
J'aurais eu un si grand plaisir à revoir, à embrasser la compagne de mon
enfance!...»
Ici on entr'ouvre doucement la porte du kiosque; Madeleine a passé la
tête, ses yeux sont brillans de bonheur; elle veut sortir de sa
cachette, mais Victor lui fait signe d'attendre encore.
«Armand,» reprend madame de Noirmont, «tu ne t'es jamais informé de ce
qu'était devenue Madeleine?--Et à qui diable voulais-tu que je m'en
informasse? Ce n'est pas à Paris, je pense, qu'on m'aurait donné de ses
nouvelles...--Mais depuis que tu es ici.--Ah! ma foi,... je suis si
préoccupé de mes affaires:... d'ailleurs, je crois qu'on m'a dit qu'elle
avait quitté ce pays.
»--Eh bien moi, madame, qui ne suis dans ce pays que depuis bien peu de
temps, je puis vous donner des nouvelles de la personne dont vous
parlez...--Se pourrait-il, monsieur, vous sauriez?...--Je sais tout ce
qui concerne cette jeune orpheline. Je vous ai dit que, avant-hier au
soir, nous avions été obligés, moi et mon ami, de nous arrêter et de
coucher dans un cabaret au milieu du bois... à une demi-lieue d'ici...
Là était une jeune fille que ces paysans avaient recueillie depuis
quelques années. En apprenant que je venais chez vous, elle parut
éprouver la plus vive émotion... car elle brûlait aussi du désir de
revoir ceux qui autrefois l'avaient traitée comme une soeur...
»--Ah! monsieur!... et vous ne l'avez pas amenée avec vous?...»
Ernestine n'a pas achevé ces mots que Madeleine, qui depuis quelques
instants ne pouvait plus se contenir, s'échappe du kiosque, accourt vers
le banc et se jette dans les bras de madame de Noirmont en s'écriant:
«Me voilà... j'étais là... ah! que je suis heureuse?..... je vous
embrasse enfin!.....»
Ernestine serre Madeleine dans ses bras; leurs yeux sont pleins de
larmes; pendant quelques minutes elles ne peuvent parler.
«Eh bien, et moi, Madeleine,» dit Armand en ouvrant ses bras à la jeune
fille. Celle-ci quitte Ernestine et va pour sauter au cou du marquis...
mais tout-à-coup elle s'arrête en murmurant avec timidité...
«Ah!... mais... c'est que vous êtes bien grandi!...--Et qu'est-ce que
cela fait, Madeleine? je n'en suis pas moins Armand, ton camarade de
jeux...--Ah!... oui... je vous reconnais.»
Et Madeleine, surmontant sa timidité, se jette dans les bras du marquis;
bientôt les questions se succèdent avec rapidité. Quand on revoit
quelqu'un que l'on aime, on voudrait en un moment savoir tout ce qu'il a
fait, tout ce qu'il a pensé depuis qu'on en a été séparé.
Madeleine a conté, en peu de mots, son histoire; Ernestine s'écrie:
«Pauvre petite!... recueillie par pitié!... Mais il fallait donc
m'écrire!--J'ignorais où vous étiez...--Désormais, tu ne me quitteras
plus, tu resteras ici avec moi... Tu le veux bien, n'est-ce pas,
Madeleine?»
Celle-ci ne répond qu'en se jetant de nouveau dans les bras de madame de
Noirmont, puis elle se tourne vers Victor en lui disant: «Monsieur,
c'est à vous que je dois mon bonheur;... je ne l'oublierai jamais!--Vous
voyez bien qu'il ne s'agissait que de vous présenter.--Mais sans vous je
n'aurais pas osé.»
Ernestine remercie aussi Victor de lui avoir rendu une compagne près de
laquelle elle espère ne plus connaître l'ennui. Il est tout de suite
décidé que Madeleine restera à Bréville. La jeune fille ne demande pas
mieux, mais il faut cependant qu'elle aille prévenir la famille
Grandpierre.
«Nous irons avec toi, dit Ernestine; je veux remercier ceux qui ont pris
soin de ma petite Madeleine... J'espère voir aussi ce Jacques... qui t'a
témoigné tant d'intérêt... Jacques... Il me semble que je me rappelle ce
nom;... il venait quelquefois ici du temps de notre bonne mère,
n'est-ce-pas?--Oui, oui, dit Armand; il venait travailler au jardin, ou
bien il faisait des commissions... Il avait une figure originale,... un
air goguenard... Je ne l'aimais pas trop, moi!... mais puisqu'il s'est
si bien conduit avec Madeleine, je l'en récompenserai.--Oh! je suis bien
sûre que Jacques ne voudra rien;... il est fier, quoique pauvre... Il
lui suffira de savoir que je suis encore aimée de vous.»
Ernestine fait déjà avec Madeleine des projets pour l'avenir; Victor
jouit du bonheur qu'il a fait naître; Armand lui-même semble moins
ennuyé, moins préoccupé de Paris, et la petite société ne songe pas au
temps qui s'écoule, lorsque la voix de Dufour se fait entendre.
«Je présente mes salutations à la société,» dit l'artiste en s'avançant,
«et j'ai l'honneur de la prévenir que le déjeuner est servi depuis
très-long-temps... C'est la grosse Nanette qui m'a dit cela...
»--C'est vrai! nous ne pensions plus au déjeûner!... dit Ernestine. Ah!
pardonnez-nous, messieurs; mais depuis long-temps je n'avais été si
heureuse!...--Eh! mais... c'est mademoiselle Madeleine, s'écrie Dufour,
la jeune fille de la maison du bois!.... Je vois que Victor a fait sa
commission.--Oh! oui, monsieur, dit Madeleine; votre ami est bien
bon!--Il est toujours très-bon pour les jeunes filles;... mais cette
fois il a plus de mérite, parce que vous n'êtes pas...»
Dufour s'arrête, se mord les lèvres; il s'aperçoit qu'il allait dire une
sottise. Il tousse et reprend: «Parce que vous n'êtes pas... comme les
jeunes filles de Paris...»
On ne fait pas attention a cette jolie chute de phrase; Ernestine a pris
le bras de Madeleine, elle l'entraîne.
On fait peu d'honneur au déjeuner; les grands plaisirs comme les grandes
peines font tort à l'appétit; on se hâte de terminer ce repas, afin de
se rendre chez Grandpierre, et d'être de retour de bonne heure. Dufour,
seul, trouve que le déjeûner se termine trop vite, mais il n'ose
refuser d'accompagner la société dans la promenade projetée.
On part. Ernestine ne quitte pas Madeleine; Victor voit avec plaisir que
madame de Noirmont ne rougit point de donner le bras à une jeune fille
dont le costume est presque celui d'une paysanne. Il pense que son mari
n'en ferait pas autant, et craint qu'il ne fasse pas à Madeleine un
aussi bon accueil que sa femme.
On arrive à la demeure de Grandpierre.
«C'est là!» dit Madeleine à madame de Noirmont, en lui montrant la
maison qui lui a long-temps servi d'asile.--«Là?...» dit Ernestine avec
une expression de tristesse. «Pauvre enfant! moi, j'étais riche... je ne
manquais de rien, et tu souffrais mille privations peut-être!--Je ne
souffrais que de ne plus vous voir...»
On entre dans le cabaret, où, heureusement pour la société, il ne se
trouve alors aucun buveur. La famille Grandpierre se confond en
politesses, ne sachant comment recevoir une si belle société.
Ernestine leur apprend le sujet de sa visite.
«Nous vous enlevons Madeleine,» dit-elle aux paysans; «elle vient, ainsi
que nous, vous remercier de tout ce que vous avez fait pour elle, mais
elle a retrouvé ses amis d'enfance. Ceux que madame de Bréville nommait
ses enfants étaient loin de se douter que leur jeune compagne habitait
dans ce bois. J'espère remplir les intentions de celle que j'aimais
comme ma mère, en ne me séparant plus de Madeleine.»
Grandpierre félicite la jeune fille sur le changement qui arrive dans sa
situation, il l'embrasse tendrement en lui disant: «Ça me fait de la
peine de te perdre, mon enfant, et pourtant j'en suis bien aise pour
toi; car, comme disait Jacques, tu n'étais pas à ta place chez nous...
Cette éducation que tu avais reçue jusqu'à onze ans,... il t'en restait
toujours queuque chose, et ça me gênait pour te demander du vin.
»--Oui, oui, dit la vieille Jacqueline, Madeleine sera mieux ailleurs
que chez nous... Elle ne répondait jamais quand je la grondais... et
cela me causait de l'humeur... j'aime qu'on me réponde, moi;... ça me
donne occasion de crier.»
Le grand Babolein ne dit rien. Aux premiers mots prononcés par madame de
Noirmont, il a été s'asseoir dans un coin en tournant le dos à la
société; mais quand Madeleine s'approche pour lui dire adieu, il se met
à pleurer comme un veau en se cognant la tête contre le mur.
«Consolez-vous, Babolein, dit Madeleine; vous êtes trop bon de pleurer
mon départ; je ne vais pas loin, et je vous verrai encore quelquefois.
»--Oh! ce n'est pas la peine, mamzelle,» répond le grand garçon en
sanglotant; «puisque vous nous quittez, il vaut autant ne pas revenir;
mais je sais bien que je ne me consolerai pas!...»
Pour mettre trève à l'attendrissement qui semble gagner la famille,
Dufour s'empresse de crier: «Eh bien! madame Grandpierre, quelques-uns
de vos amis ont-ils vu votre portrait?... on a dû être content?
»--Ah! oui! dit Grandpierre, ceux qui l'ont vu ont trouvé ça joliment
tourné; mais ils ont tous pris le portrait de ma femme pour celui de M.
le curé.
»--Prodiguez donc votre talent pour des rustres! dit Dufour à demi-voix,
c'est jeter des perles à... des ânes!
»--Nous vous enverrons vos effets par Jacques,» dit la femme de
Grandpierre, qui, impatientée de la douleur de son fils, semble avoir
hâte de voir Madeleine s'éloigner. La compagnie n'a pas envie de
prolonger son séjour dans le cabaret. On dit adieu aux paysans, et l'on
revient chez le jeune marquis.
De retour à Bréville, madame de Noirmont emmène Madeleine dans son
appartement; mais, avant l'heure de dîner, elle descend avec la jeune
fille: celle-ci a changé de costume; ce n'est plus une petite
villageoise: elle a une robe blanche bien simple qu'elle porte avec
grâce, et sous laquelle elle semble timide, mais non pas gauche et
empruntée.
«Madeleine ne voulait point quitter ses anciens habits,» dit madame de
Noirmont à son frère; «elle prétendait être ici pour me servir.
Certainement, je ne le veux pas... Celle que maman chérissait ne sera
point ma domestique. Elle travaillera avec moi, m'aidera dans le soin de
ma maison, mais je ne la regarderai jamais comme une
femme-de-chambre.--Tu as raison, ma soeur, dit Armand. Quant à moi,
j'aime Madeleine comme si j'étais son frère..»
En disant ces mots, le jeune marquis embrasse Madeleine en lui prenant
la tête à deux mains. Dufour sourit, tousse et pousse le pied de Victor,
qui ne comprend rien à ces signes.
Un grand bruit de voix, de chiens et d'armes, annonce le retour des
chasseurs. Messieurs de Noirmont et Saint-Elme entrent avec M. Pomard,
qui est aussi en chasseur, et dont la casquette, probablement pour
ménager sa coiffure, est aussi haute qu'un casque de dragon.
«Voici le vainqueur!» s'écrie Saint-Elme en montrant M. de Noirmont.
«Honneur à lui!... il a tué deux pièces de plus que moi... et
cependant j'avais fait un assez beau carnage..... Voyez, mesdames...»
Saint-Elme montre sa chasse. Le mari d'Ernestine s'essuie le front d'un
air satisfait en disant: «Oui, vous tirez bien, mais je vous ai
vaincu...--Comment! M. Pomard était avec vous?» dit Armand.
«--J'ai vu passer ces messieurs; je venais justement de nettoyer mon
fusil à deux coups; j'ai couru après eux, et je les ai rejoints.....
J'aime beaucoup la chasse!...
»--Et où est le gibier que vous avez tué?
»--Oh! quant à cela,» dit Saint-Elme en riant, «M. Pomard serait fort
embarrassé de vous le montrer; cependant je lui ai renvoyé plus de dix
lièvres... que, par complaisance, je traquais de son côté;... mais M.
Pomard les laisse tranquillement passer entre ses jambes!
»--Ah!... oui... les lièvres... C'est qu'alors je pensais... à une perdrix
que je venais de voir.
»--Vous en avez manqué deux superbes à dix pas...--C'est vrai.....
mais en les tirant je pensais... à autre chose.--Et il paraît que votre
fusil pensait comme vous!»
L'attention de ces messieurs se porte bientôt sur Madeleine, qui s'était
retirée dans un coin du salon à l'arrivée des chasseurs et n'avait pas
encore été aperçue. Saint-Elme questionne Armand, M. Pomard s'adresse à
Dufour, et M. de Noirmont à sa femme.
«C'est mon ancienne compagne, dit Ernestine, cette jeune personne dont
je t'ai parlé plusieurs fois.
»--Je ne me le rappelle pas,» répond M. de Noirmont d'un ton froid. Sa
femme l'emmène dans le jardin, où elle lui apprend tout ce qui concerne
Madeleine et ce qu'elle compte faire pour elle.
Aux premiers mots que lui a dit Armand, Saint-Elme a regardé la jeune
fille d'un air protecteur assez impertinent, et, sans attendre que son
ami ait fini, il l'interrompt en disant: «Bon... bon... je comprends...
Une orpheline que l'on protège... c'est superbe!... c'est romantique!...
mais les protégées devraient toujours être jolies, afin d'avoir les
moyens de s'acquitter... Je t'engage, mon cher Armand, à laisser ce
fardeau sur les bras de ta soeur... Que diable veux-tu faire d'une fille
qui n'est pas jolie?...
»--Une amie, répond Armand.--Oh! oh! mon cher, il n'y a point d'amitié
entre jeunes gens de sexe différent.--Saint-Elme, tu as une manière de
voir...--Qui est juste... J'ai de l'expérience!... Crois-moi, au lieu de
protéger des filles de campagne qui ne peuvent te procurer aucune
distraction, vends bien vite cette maison et retournons à Paris, où
mille beautés nous attendent.... Est-ce que le beau-frère ne veut pas en
finir!...--Il dit qu'il n'a pas tous les fonds encore;... il m'offre un
à compte...--Fi donc!... et il faudrait revenir à chaque instant en
Picardie pour avoir de l'argent... Quant à moi, mon cher Armand, il faut
que je t'aime terriblement pour m'enterrer ici devant des visages
insignifiants... et le loto de madame Montrésor.--Aussi, mon cher
Saint-Elme, je t'en sais un gré...--C'est très-bien; mais presse le
beau-frère, j'ai la bonté de dissimuler un peu de mes avantages pour le
faire briller... je le laisse gagner au billard,... être vainqueur à la
chasse... J'espère que je suis aimable!... mais qu'il le soit donc avec
toi.... Combien lui demandes-tu de cette propriété?...--Soixante mille
francs.--C'est pour rien.--Aussi, consent-il à me les donner; mais il
m'offre de m'en payer la rente.--Il est fou!... Donne plutôt pour
quelques mille francs de moins et comptant... Nous regagnerons cela à
Paris au trente-et-un.»
Une autre conversation avait lieu un peu plus loin. M. Pomard disait à
Dufour: «C'est donc une demoiselle qui n'est pas du pays?... je ne l'ai
pas encore vue dans nos sociétés.--Elle est bien du pays,... mais elle
n'allait pas dans le monde,» répond le peintre. «C'est tout une histoire
à vous conter... Une orpheline que la marquise de Bréville
protégeait,... mais qui, à sa mort, a été fort heureuse d'être
recueillie par des paysans... M'écoutez-vous, monsieur Pomard?... Oui,
monsieur;... continuez...--C'est que vous regardiez si attentivement à
cette croisée...--Je pensais... à ce que vous me faites l'honneur de me
raconter... C'est une orpheline... De qui est-elle orpheline?--Mais de
son père et de sa mère, probablement.--Mais, quel était son père?...
quelle était sa mère?--Je n'en sais pas plus que vous... D'après ce que
j'ai entendu dire, elle ne les a jamais connus.--Ah! c'est fort
singulier!... Elle n'a ni père ni mère?...»
* * * * *
Et M. Pomard se met à fixer un bouton de l'habit de Dufour, et celui-ci
lui dit au bout d'un moment: «A-t-on déjà fait votre portrait, M.
Pomard?--Trois fois, monsieur.--Ils doivent être bien ressemblants, car
vous posez comme une statue.»
* * * * *
Celle qui était le sujet de toutes les conversations s'était assise dans
l'embrasure d'une croisée. Victor va se placer près d'elle et lui tient
compagnie. Madeleine, qui n'ose regarder des personnes qu'elle ne
connaît pas et dont les yeux expriment plutôt la curiosité que
l'intérêt, lève avec plaisir les siens sur Victor, en qui elle voit déjà
un ami.
La conversation de monsieur et madame de Noirmont a été longue; ils
reviennent enfin du jardin. Victor remarque que la jeune femme a les
yeux rouges, et le mari l'air de mauvaise humeur; il craint d'en devenir
la cause.
Au dîner, Ernestine a fait placer Madeleine à côté d'elle, ce qui semble
encore déplaire beaucoup à M. de Noirmont, qui n'adresse pas un mot à la
jeune fille. Mais Victor, qui est assis près d'elle, laisse les hommes
causer de chasse ou de politique; il préfère s'entretenir avec
Madeleine, ce dont celle-ci et Ernestine lui savent beaucoup de gré.
Le soir, madame Montrésor vient avec son époux. En apercevant dans le
salon une jeune personne qu'elle ne connaît pas, elle fait un bond en
arrière, et regarde Chéri, pour examiner si la vue de l'étrangère ne lui
cause pas d'émotion. Chéri paraît fort tranquille: et en s'approchant de
Madeleine, madame Montrésor se tranquillise aussi; elle daigne sourire à
celle qu'Ernestine lui présente.
Pour varier les plaisirs de la soirée, Saint-Elme propose une
bouillotte: M. de Noirmont, Armand, M. Pomard et madame Montrésor
acceptent cette partie. Dufour n'aime pas la bouillotte; il prétend que
c'est un jeu ennuyeux que celui où on ne peut s'en aller que lorsqu'on
perd: il se met à l'écarté avec M. Montrésor.
Ernestine est enchantée de pouvoir causer librement avec Madeleine.
L'orpheline, qui a remarqué l'air froid de M. de Noirmont, dit à son
amie:
«Vous voulez que je reste avec vous, madame, que je ne vous quitte
plus.... cela me rendrait bien heureuse!... mais si ma présence ici ne
plaisait pas... à monsieur votre mari... s'il trouvait mauvais que vous
me gardiez... Ah! je ne veux jamais être cause que vous ayez la moindre
querelle!... Laissez-moi vous quitter, madame; je retournerai... non pas
chez Grandpierre, mais avec Jacques; je ne serai plus malheureuse,
puisque je saurai que vous m'aimez toujours, que vous pensez à moi, et
je viendrai vous voir.... quand M. de Noirmont le permettra.
»Non, Madeleine, tu ne me quitteras plus, dit Ernestine; tu juges mal
mon mari, il n'est pas méchant, et quand il te connaîtra mieux, il te
traitera aussi avec amitié.--Du moins, permettez-moi de rester dans ma
chambre lorsqu'il y aura du monde ici.... ma place n'est-pas dans un
salon.--Oublies-tu, Madeleine, que ma mère ne mettait pas de différence
entre nous? Pourquoi donc aussi ne m'appeler que _madame_?.... ne
suis-je plus Ernestine, ta bonne amie d'autrefois?--Oh! je vous aime
toujours autant.... mais je ne puis plus, je ne dois plus vous appeler
Ernestine.... Je sens bien que cela ne plairait pas à tout le monde;
quand je vous nommais ainsi, j'étais un enfant.--Madeleine, je veux que
tu te laisses guider par moi désormais... je t'assure que tu portes
très-bien cette robe, et que tu te tiens fort bien dans un salon.--C'est
égal, madame; j'aimerais mieux n'y être qu'avec vous.... et avec ce
monsieur.... Victor. C'est Victor qu'il s'appelle? n'est-ce pas, celui
qui a eu la bonté de vous parler de moi!--Oui, c'est M. Victor
Dalmer.--Je n'oublierai jamais ce qu'il a fait pour moi... Avec lui, je
ne sais comment cela se fait, je me sens moins embarrassée... Il a l'air
si doux... il vous met tout de suite à l'aise... C'est l'ami de M. le
marquis?--C'est un de ses amis... car mon frère en a beaucoup à
Paris.... Je ne connais ce monsieur que depuis hier... Je craignais,
avant son arrivée, qu'il ne ressemblât.... à d'autres amis de mon
frère... que je n'aime-pas; mais, grâce au ciel, il n'en est rien; c'est
la première personne que mon frère me présente et dont je trouve la
société agréable.--Il restera long-temps ici?...--Je n'en sais rien....
tant qu'il s'y plaira! Mais viens, je vais t'installer dans la chambre
que j'ai fait préparer pour toi.»
Pendant que Saint-Elme, qui n'est pas aussi complaisant au jeu qu'à la
chasse, fait à chaque instant son _Vatout_ et gagne l'argent de M. de
Noirmont, Dufour est battu à l'écarté par M. Montrésor, qui est à sa
douzième passe. A chaque instant on entend le peintre s'écrier: «Vous
avez quatre points.... déjà.... c'est drôle! je croyais que vous n'en
aviez que trois.... D'où donc aviez-vous quatre points?--Ah! ne
voulez-vous pas que je me rappelle chaque coup?... Puisqu'ils sont
marqués, c'est que je les ai apparemment.--Enfin, c'est égal... Allons,
encore le roi... voilà six fois de suite que vous tournez le roi! Encore
perdu!... j'en ai assez... je perds douze francs... C'est fini, je ne
jouerai plus à l'écarté!
»--Ni moi à la bouillotte,» dit M. Pomard en se levant: «voilà trois
caves de perdues!...
»--Parbleu! M. Pomard, comment voulez-vous gagner à la bouillotte?» dit
Saint-Elme en riant; «vous passez continuellement... Je crois qu'en
regardant vos cartes vous pensez à... autre chose.
»--J'aime mieux le loto, dit Dufour; c'est un jeu sage.... l'on ne se
monte pas la tête....
»--Vous aimez le loto, monsieur?» dit madame Montrésor en adressant un
doux sourire au peintre; «j'espère que vous voudrez bien le venir faire
quelquefois chez nous... ainsi que M. Dalmer. J'ai un loto tout neuf et
des petits jetons en verre; c'est fort gentil... N'est-ce pas, Chéri,
que mon loto est aussi joli que celui de madame Bonnifoux, qui fait tant
d'embarras avec le sien!... Réponds donc. Qu'est-ce que tu as donc,
Chéri? tu ne dis rien... ce soir; est-ce que tu es malade?... à quoi
penses-tu?...--Moi.... je ne pense pas... je compte ce que j'ai
gagné...--Oh! parbleu, vous m'avez gagné douze francs, dit Dufour; douze
parties à vingt sous... Je n'ai jamais joué si cher!...
»--Il faut nous retirer, Chéri; il est tard: avant d'être à la maison il
y a un endroit sombre qu'il faut traverser... et je ne suis jamais
rassurée en passant là...
»--Moi, madame, j'aimerais beaucoup à traverser avec vous un endroit
sombre, dit Saint-Elme d'un air moitié galant, moitié goguenard, mais
que madame Montrésor prend du bon côté.
»--Voulez-vous que l'on vous escorte, madame? dit Armand.
»--Oh! ce n'est pas la peine; nous avons avec nous M. Pomard; il nous
met à notre porte.
»--Et j'ai mon fusil à deux coups,» dit Pomard en portant arme comme à
l'exercice.
«--Ne comptez pas trop sur le fusil de M. Pomard, reprend Saint-Elme;
comme il est fort distrait, il est homme à viser la lune pendant que
vous crieriez au voleur!»
M. Pomard paraît piqué de cette plaisanterie; il enfonce son énorme
casquette jusque sur ses yeux, et répond au petit-maître d'un ton fort
sec: «Monsieur, si je vous visais, je n'aurais pas de
distraction.--Alors je me transformerais en lièvre, monsieur
Pomard.--C'est peut-être votre habitude, monsieur.»
Saint-Elme fait une demi-pirouette sur le côté, tandis que Dufour dit
tout bas à Victor: «M. Pomard n'est pas si bête qu'il en a l'air!»
La société se retire. Dufour suit Victor en maudissant l'écarté et en
répétant: «Perdre douze francs!... dans une soirée à la campagne... ça
n'a pas le sens commun... Mais aussi ce M. Montrésor a un bonheur
insolent!--S'il a du bonheur, il a bien de la patience; je t'aurais jeté
les cartes au nez, moi, quand tu disais: Ah! vous avez trois points!...
et comment les avez vous faits!...--C'est ça, il faut perdre et ne rien
dire.--Il ne faut pas avoir l'air de croire que l'on vous triche...
J'espère que tu ne suspectes pas l'honnêteté de ce monsieur...--Non,
certainement... mais...--Mais, si tu avais joué avec Saint-Elme, tu
aurais pensé qu'il filait les cartes...--C'est possible.--Ainsi
quelqu'un d'honnête doit craindre d'avoir une veine à l'écarté en jouant
avec des gens méfiants comme toi!...--Laissons cela. Voilà la petite
Madeleine établie ici, et j'en suis bien aise pour elle... Pourtant je
prévois ce qui va arriver.--Qu'est-ce qui va arriver?--Tu n'as donc pas
deviné?--Non; je ne suis pas si malin que toi.--Cette jeune fille est
amoureuse d'Armand de Bréville, son ami d'enfance; c'est cet amour-là
qui lui donnait un si grand désir de revenir ici; et, à présent, pour
peu qu'Armand l'aime par souvenir, la petite succombera... _et cætera_,
_et cætera_.--Elles sont jolies tes conjectures! Cette jeune fille était
amoureuse d'Armand qu'elle a quitté à onze ans... y penses-tu?--Eh!
eh!... à onze ans... un petit camarade avec qui on est sans cesse... ça
s'est vu;... il y a des petites filles si précoces... J'ai eu une
cousine qui est morte de jalousie à trois ans; et de qui était-elle
jalouse? d'un chat que l'on caressait plus qu'elle.--Dufour, je crois
que tu te trompes. Il est possible que maintenant Madeleine devienne
éprise d'Armand... et ce ne serait pas fort heureux pour elle... Mais
qu'elle l'ait aimé jadis autrement que d'amitié... allons donc!...
c'étaient des enfants.--Justement. Rappelle-toi la chanson: L'Amour est
un _enfant_ trompeur.»