Une partie de loto.
M. de Noirmont continue à rester près de sa femme, parce que, malgré son
amour pour la chasse, il a moins de plaisir lorsque personne n'est
témoin de ses beaux coups. Les promenades avec Ernestine et Madeleine
n'ont plus lieu. Victor devient triste; il s'impatiente, se dépite. Tous
les matins il dit à Dufour: «Va donc à la chasse avec M. de Noirmont,»
et le peintre lui répond: «Vas-y toi-même, je serais désolé de tuer un
pauvre lièvre..... même un moineau, ça me ferait de la peine.--Vas-y
toujours, tu ne tueras rien.--Bien obligé; ça serait amusant.»
Victor va promener sa mélancolie dans les jardins; dès qu'il aperçoit
Madeleine, il court se placer à côté d'elle, et, après lui avoir adressé
quelques mots, reste quelquefois long-temps sans parler, ne faisant que
pousser de gros soupirs; la jeune fille, qui éprouve un vif battement de
coeur lorsque Victor vient s'asseoir auprès d'elle, le regarde à la
dérobée et soupire aussi, probablement pour faire comme lui.
Un matin, que le jeune homme semble plus pensif encore qu'à l'ordinaire,
Madeleine lui dit: «Est-ce que vous ne vous plaisez plus ici, monsieur
Victor?--Pourquoi cela, Madeleine?--C'est que vous n'avez plus l'air si
gai... qu'il y a quelques jours.--Je ne m'ennuie pas... mais je suis
contrarié... nos promenades étaient si agréables; depuis le départ
d'Armand, elles ont cessé.--C'est vrai... mais M. de Bréville reviendra
avec M. de Saint-Elme... alors on retournera à la chasse, et ma bonne
amie pourra revenir avec nous se promener.--Mais je ne pourrai pas
rester toujours ici!....--Pourquoi donc cela?...» dit vivement
Madeleine en regardant Victor avec chagrin.
«--Parce que... cela pourrait ennuyer les habitants de cette
demeure.--Ah! monsieur! quelle pensée!.... est-ce que vous pouvez
ennuyer personne?.... est-ce que tout le monde ne vous aime pas
ici?....--Tout le monde... ah! s'il était vrai!...»
Victor soupire de nouveau; Madeleine rougit et n'ose plus rien dire.
Enfin le jeune homme prend la main de Madeleine, la serre avec force
dans la sienne, et s'éloigne en disant: «Ah! Madeleine... il est un
sentiment que vous ne connaissez pas encore!»
La jeune fille reste sur le banc; elle suit Victor des yeux: son air
mélancolique, ses soupirs, ce qu'il vient de lui dire, tout se réunit
pour troubler le coeur de la pauvre petite. Elle se sent heureuse,
satisfaite; elle regagne la maison en répétant les derniers mots de
Victor, dont elle croit comprendre le sens, et elle saute, elle danse en
traversant le jardin, comme un enfant qui ne sait pas encore cacher sa
joie. Madeleine ne sait pas être maîtresse de ses sentiments.
Monsieur et madame Montrésor sont venus en grande cérémonie proposer une
partie de loto pour le soir chez eux. Ils doivent avoir M. Pomard, sa
soeur et encore d'autres voisins. Comme Armand et Saint-Elme ne sont plus
là pour repousser le jeu de loto, on accepte l'invitation; d'ailleurs, à
la campagne, c'est quelque chose que de trouver à employer sa soirée.
On part sitôt après le dîner. Victor n'a pas manqué d'offrir son bras à
Ernestine; Dufour marche à côté de M. de Noirmont. Madeleine ne les
accompagne pas; elle ne veut jamais aller en compagnie, mais elle garde
joyeusement la maison. La jeune fille se trouve alors trop heureuse pour
que la solitude l'effraie.
Victor n'ose adresser à Ernestine que quelques phrases sans suite, car
on pourrait être entendu. Mais il ralentit le pas, afin de se trouver en
arrière, et serre avec force le bras qu'il tient sous le sien. Pendant
que Dufour parle peinture et propose à M. de Noirmont de le peindre en
chasseur, Victor dit à la jeune femme: «Enfin, je suis donc un instant
avec vous... Quel ennui! depuis huit jours, de ne pas pouvoir vous
parler, vous adresser un mot!...
»--Mais il me semble que rien ne vous empêche de me parler, puisque nous
nous voyons presque toute la journée,» répond Ernestine en souriant.
«Oh! sans doute on peut vous parler... devant le monde... mais il y a
des choses que l'on ne veut pas dire... quand d'autres peuvent nous
écouter... et je sens...
»--N'est-ce pas, Victor, que quoique ce ne soit pas mon genre, je peins
très-bien le portrait et fais très-ressemblant?» dit Dufour en
s'arrêtant et en tournant la tête en arrière.
«--Oui... oh! c'est frappant!...» répond Victor avec impatience et en
lançant un regard furibond sur le peintre. «Voyez, madame, on ne peut
pas même causer tranquillement avec vous!...--Mon Dieu, monsieur Dalmer,
qu'avez-vous donc ce soir?... Je crois que vous avez de l'humeur
d'aller faire une partie de loto chez nos voisins... vous y venez par
complaisance, et je vous en sais gré.--De l'humeur d'être avec vous,
d'aller où vous êtes!... ah! madame, comment pouvez-vous dire cela... le
supposer? Je m'exprime donc bien mal; mes yeux ne vous disent donc pas
tout le plaisir...
»--Victor, je veux peindre M. de Noirmont en chasseur,» dit Dufour en se
retournant et s'arrêtant encore. «C'est une bonne idée, n'est-ce pas?
»--C'est une idée délicieuse!» répond le jeune homme en donnant au
diable son ami et lui faisant des signes que celui-ci feint de ne pas
comprendre.
«--Dès demain, reprend Dufour, j'irai à la ville voisine acheter ou
commander des toiles pour peindre à l'huile. Je veux me lancer dans les
portraits; on ne me croit que paysagiste. Je veux me surpasser, pour que
cela étonne tous les peintres de portraits.»
Victor ne répond rien, ne parle plus; mais on arrive à l'endroit
sombre que madame Montrésor redoute lorsqu'elle revient tard chez elle,
le jeune homme prend la main qui est au bout du bras qu'on lui donne, et
il presse tendrement cette main qu'on n'a pas la force de lui retirer,
ce qui le rend aussi heureux que Madeleine l'a été, le matin, lorsqu'il
a pris la sienne. Qu'on dise encore que le bonheur n'existe pas sur la
terre! Voilà deux personnes qui, par une simple pression de main, sont
au comble de la félicité!
On arrive chez les Montrésor trop tôt pour Victor et peut-être pour
Ernestine, qui est encore toute troublée de l'action de son cavalier. La
société est déjà assise devant deux tables mises l'une contre l'autre
pour former un carré long. Là-dessus sont étalés les cartons de loto,
que les joueurs ne doivent pas perdre de vue un instant.
Outre les maîtres de la maison et les Pomard, la réunion est embellie
par un monsieur, une dame et une petite fille. La dame, qui a bien la
soixantaine, tient à elle seule la place de trois personnes; elle a un
énorme bonnet, par-dessus lequel est un abat-jour en tafetas vert, qui
ne l'empêche pas de porter encore des lunettes. En joignant à cela des
traits énormes, il est assez difficile, au premier coup-d'oeil, de
distinguer si c'est un homme ou une femme qu'on a devant soi.
Le monsieur a l'air d'un vieil abbé; il est à demi endormi devant ses
cartons; au moment où la société arrive, il se frotte bien vite les yeux
pour saluer. La petite fille, qui peut avoir douze ans, a une figure
espiègle qui forme contraste avec celle de la dame à l'abat-jour.
«Nous ne faisons que commencer... il n'y a qu'une partie de jouée....»
dit madame Montrésor en offrant des siéges.
«C'est bien heureux pour nous,» répond Dufour en allant se placer près
de mademoiselle Pomard à laquelle il commence par dire: «Quelle est
cette dame qui ressemble à un apothicaire?--C'est madame Bonnifoux,...
une vieille rentière qui ne connaît dans le monde que trois choses: ses
potages, sa seringue et le loto... Écoutez-la, vous verrez qu'elle ne
parlera que de cela.--Ça doit être bien amusant; et le monsieur?--C'est
M. Courtois, un bien bon homme, mais qui dort presque toujours... La
petite fille est sa nièce.--Bon! me voilà au courant.
»--Asseyez-vous donc, madame de Noirmont,» dit madame Montrésor, en
faisant signe à son mari de rester à côté: le pauvre Chéri était placé
entre sa femme et madame Bonnifoux.
Ernestine s'assied près de M. Courtois, Victor se place bien vite près
d'elle: la partie de loto chez madame Montrésor eût été un supplice trop
cruel, si on n'avait pas été à côté d'une jolie femme. Quant à M. de
Noirmont, il prend la première place venue, en murmurant déjà: «Le loto!
hum! j'aimerais presque autant pigeon-vole!
»--Ha ça! comment jouez-vous cela? dit Dufour.--Au premier quine.... On
met chacun deux sous, et on a trois tableaux...--Ah! c'est une poule!...
»--C'est la partie la plus piquante au loto, dit madame Bonnifoux.
Depuis quarante ans que je joue à peu près tous les soirs ce jeu-là,
j'ai étudié toutes ses combinaisons. Le premier quine est fort
agréable;... mais cela demande une grande attention et surtout beaucoup
de silence!--Diable! nous allons bien nous amuser alors!...
»--Tout le monde a-t-il des cartons?... dit madame Montrésor.--Moi, je
voudrais en changer, dit la petite fille.--Non, mademoiselle Lucie, on a
décidé qu'on n'en changerait pas... N'est-ce pas, madame
Bonnifoux?--Certainement!... ça deviendrait trop fatigant;... on ne
saurait jamais deux numéros par coeur;... ce serait un travail
continuel... C'est singulier! mon potage me revient... Je crois qu'il
était trop gras... Je recommande cependant toujours à ma cuisinière de
dégraisser son bouillon..... Ah! comme j'ai des aigreurs ce soir!
»--Allons, tout le monde y est-il? reprend madame Montrésor; savez-vous
qu'il y a vingt-deux sous à la poule!...--C'est fort gentil, dit M.
Pomard.--Ah! si je pouvais la gagner! s'écrie la petite fille en
sautant sur sa chaise.--Silence! mademoiselle Lucie... ou on ne vous
laissera plus jouer... Chéri, c'est à toi à tirer.... Tout le monde y
est?...--J'y suis depuis une heure, dit M. Courtois en ouvrant un
oeil.--Surtout pas trop vite, M. Montrésor, dit madame Bonnifoux, c'est
votre défaut... vous courez la poste... Ah! Dieu! comme ce potage me
tourmente!...... Il faudra que je me serve de _bonne amie_ avant de me
coucher.--Qu'est-ce que _bonne amie_? demande Dufour à mademoiselle
Pomard.--C'est sa seringue que madame Bonnifoux appelle ainsi, parce que
c'est plus décent.--Cette femme-là a de bien jolies idées!--Allons,
mademoiselle Clara! cela va commencer. Pars, Chéri!
»--_Trente-huit_, dit Chéri en tirant une boule d'un immense sac de
serge.
»--Je l'ai deux fois! s'écrie la petite fille en sautant sur sa chaise.
»--Moi, je ne l'ai pas, dit madame Montrésor en soupirant.
»--Est-ce qu'on a commencé? dit M. Pomard, qui depuis cinq minutes avait
les yeux fixés sur le plafond.--Oui, sans doute, on a
commencé...--Pardon, c'est que je n'y étais pas.... Je pensais.... je
n'ai pas entendu...--Vous avez dit?--Trente-huit.--Très-bien.... vous
pouvez continuer...
»--M. Pomard, il faudrait tâcher d'être au jeu, dit madame Bonnifoux en
avançant son abat-jour.--Madame on peut avoir des distractions.--C'est
que vous êtes terrible pour cela... _Neuf, quarante-deux_...--Je me
rappelle que ma cuisinière avait mis des choux dans son bouillon...
C'est peut-être aux choux que je dois attribuer ma mauvaise
digestion...--_Dix-sept._--Ah! un moment, monsieur!.... Comment
avez-vous dit?...--Dix-sept, et puis vingt-quatre....--Vingt-quatre!...
Ah! mon Dieu!.... je n'y suis pas.... Il y en avait d'autres avant?....
Monsieur, voulez-vous bien me les rappeler tous...»
Chéri, qui est habitué à ce genre d'amusement, renomme les numéros
pour madame Bonnifoux.
«--Est-ce qu'on fera souvent comme ça? dit Dufour à mademoiselle
Clara.--Il n'y a presque pas de partie où madame Bonnifoux ne fasse
recommencer deux ou trois fois la personne qui tire. Et puis, quand on
gagne, elle fait vérifier; et puis, quand c'est elle qui tire, si l'on
n'y fait pas attention, elle rejette dans le sac les numéros qu'elle n'a
pas....--Peste!... c'est une joueuse bien agréable, je tâcherai de ne
pas faire trop souvent sa partie,... heureusement j'en suis dédommagé
par votre voisinage... Vous avez un véritable nez à l'antique,
mademoiselle.--Ah! ah! ah! j'ai un nez antique, moi!...--J'entends par
là un nez modèle, de ces jolis nez, type du vrai beau... J'aurais bien
du plaisir à peindre ce nez-là...--Ah! ah! ah! j'ai vu quelquefois un
oeil dans un nuage? ce serait drôle si on y voyait un nez!--Ce ne serait
pas si mal...--Ah! ah! ah!
»--Mademoiselle Clara, il n'y a pas moyen d'entendre les numéros, dit
madame Bonnifoux, on ne doit pas rire à ce jeu-là... c'est un jeu qui
réclame toute l'attention... Qu'est-ce que vous avez dit, M.
Montrésor?--Trente-neuf.--Et avant?--Dix.--Et avant?--Alors, il vaut
autant que je recommence tout.--Oh! oui, monsieur, recommencez-les tous,
je vous en prie, car je suis certaine d'en avoir manqué au moins deux ou
trois... Ah! si jamais on remet des choux dans ma soupe... Je me
rappelle que cela m'a déjà incommodée, il y a deux mois... Pourvu que
j'aie de la graine de lin chez moi... J'ai peur d'avoir employé le reste
avant-hier... et ma domestique qui ne songe à rien!... je le lui
recommande pourtant assez! je lui ai dit: Une fois pour toutes, Rose, ne
me laissez jamais manquer de graine de lin... Comment avez-vous dit, le
dernier, M. Montrésor?
»--Soixante-et-dix-sept, madame.--Merci... Oh! vous pouvez aller... j'ai
deux quaternes!--Moi, je n'en ai pas,» répond tristement madame
Montrésor... «Ah! Chéri, tu ne tire pas pour moi! ce n'est pas bien...
»--Je ne suis pas dans le sac!... je n'ai pas des yeux aux doigts!...
»--J'attends le quatre-vingt-dix et le seize,» dit madame Bonnifoux.
«--Oh! moi, j'ai aussi un quaterne!» s'écrie la petite fille.
»--C'est singulier,» dit M. Courtois en s'éveillant et se frottant les
yeux, «je n'ai pas encore étrenné... Il paraît que j'ai de bien mauvais
tableaux... ça ne m'étonne pas, j'ai un malheur incroyable à ce
jeu-là!... je n'y gagne jamais!
»--Je le crois bien, dit Dufour; il ne doit pas y gagner souvent.»
Victor et Ernestine ne disent rien. Ils semblent tout à leur jeu; mais
est-ce ce loto qui les occupe? Le jeune homme est bien près de la soeur
d'Armand, il est vrai qu'il y a peu de place à la table et qu'il faut se
gêner; pourquoi Ernestine rougit-elle souvent? pourquoi lui échappe-t-il
des mouvements brusques comme si elle voulait tout-à-coup reculer sa
chaise d'auprès de celle de son voisin? Heureusement c'est à quoi
personne de la société ne fait attention.
«Dieu! que j'ai de beaux cartons! dit madame Bonnifoux; je suis couverte
de quaternes!... mais j'ai bien idée que c'est le quatre-vingt-dix qui
me fera gagner... c'est un numéro que j'affectionne... Ah! Monsieur
Montrésor! vous me faites bien languir!...
»--Quatre-vingt-neuf,» dit Chéri en tirant une nouvelle boule du sac.
«--Ah! Dieu, comme c'est près! comme vous me mettez à côté... vous êtes
un grand méchant!... madame Montrésor, votre mari est un grand
méchant!--Oh! je le sais bien, madame; c'est ce que je lui répète tous
les jours!... Tire donc pour moi, Chéri!...»
Chéri n'a pas l'air de faire attention aux sollicitations de sa moitié;
il continue à nommer avec tout le flegme d'un fonctionnaire public:
«trente-trois...
»--Trente-trois,» dit monsieur Courtois, qui vient encore de
s'éveiller; «attendez! arrêtez donc!...
»--Est-ce que vous avez gagné?» dit madame Montrésor avec anxiété.
«--Non... mais je l'ai deux fois, le trente-trois... et ça me fait deux
ambes...
»--Ah! quelle peur ce monsieur Courtois m'a faite! s'écrie madame
Bonnifoux; j'ai bien cru qu'il avait le quine... M. Courtois, tâchez
donc de ne plus me donner de ces souleurs-là... vous qui êtes
ordinairement si tranquille à ce jeu-ci... Où en sommes-nous, monsieur
Montrésor? je n'ai pas entendu les derniers.--Mais, madame, si vous
parlez, ce n'est pas ma faute...--Ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est
M. Courtois... n'est-ce pas, madame, que c'est monsieur Courtois qui a
dit: Arrêtez!... Oh! par exemple, quand on me prendra à parler au
loto... Qu'est-ce qu'on vient de nommer?...--Quatre-vingt-deux.--C'est
encore dans ma série... ça me fait tressaillir.--Trente-sept!...--Un
instant,... un instant, monsieur, je vous en supplie... je n'ai plus
de jetons... c'est mademoiselle Lucie qui les accapare tous.--Moi,
madame! tenez, voyez ce que j'ai devant moi...--Parce que vous vous
amusez à les jeter par terre... Qu'est-ce qui me donne des jetons... je
ne puis pas rester dans cette situation...--Monsieur, ne tirez pas, je
vous en prie...--Si vous marquiez à l'anglaise, comme moi, dit monsieur
Pomard, vous n'emploieriez pas tant de jetons.--Oh! je n'aime pas cette
manière-là... je ne fais rien à l'anglaise, moi... j'aime à voir le
numéro qui me manque... on l'appelle, on le désire... on croit
l'entendre... ah! ça cause bien des émotions... Un jour, il m'est sorti
un quine sur-le-champ, les cinq numéros de suite... j'en ai pleuré comme
un enfant... Tirez, monsieur Montrésor, j'ai des marquoirs... Oh! j'ai
des douleurs de bas-ventre... c'est singulier, je ne devrais cependant
pas être échauffée!...--Quarante-quatre!...
»--C'est pour moi! c'est pour moi!...» s'écrie la petite Lucie en
battant des mains; «j'ai le quine... j'ai gagné!...
»--Et j'avais cinq quaternes! dit madame Bonnifoux; c'est bien
extraordinaire de perdre avec cinq quaternes... mais un instant, il faut
vérifier...»
On vérifie le quine de la petite fille, et, au grand regret de madame
Bonnifoux, il se trouve être bon. Dufour, qui a regardé à sa montre, dit
tout bas à mademoiselle Pomard: «Voilà une seule partie qui a duré une
demi-heure. Ce n'est rien, j'en ai vu de plus longues.
»--Allons, messieurs et dames, vos deux sous...» dit madame Montrésor en
faisant passer une petite corbeille... «Madame Bonnifoux, c'est à vous à
tirer...--M'y voilà.
»--Un moment, dit Dufour; ne doit-on pas vérifier aussi s'il y a le
compte dans le panier? tout doit se faire avec ordre...--C'est juste,»
dit Chéri; et il compte la poule, et il ne se trouve que vingt sous dans
le panier.
«--Qui est-ce qui n'a pas mis?» demande monsieur Montrésor. Tout le
monde affirme avoir donné sa mise.
«--Cependant il manque deux sous!--C'est sans doute la petite Lucie,
dit madame Bonnifoux; elle aura pris la poule sans remettre au
jeu.--Pardonnez-moi, madame; d'ailleurs, j'ai passé mes deux sous à M.
Pomard, qui les a mis pour moi dans la corbeille... N'est-ce pas,
monsieur?--Oui; oh! pour cela... j'en suis certain! Mais vous avez
souvent des distractions, monsieur Pomard?--Madame, je n'en ai jamais
pour ce qui regarde _la comptabilité_!...» répond M. Pomard en prenant
sur-le-champ un air offensé.
«Quant à moi, j'ai mis une des premières,» dit madame Bonnifoux en
ajustant son abat-jour, «je mettrai plutôt deux fois qu'une..... Madame
Montrésor, votre cuisinière sait-elle faire les potages aux
croûtons?--Oui, madame, et très-bien, même.--Alors, je prendrai la
liberté de vous envoyer Rose, pour qu'elle l'instruise... J'aime assez
ce potage-là; j'en ai mangé chez notre maire, mais il était un peu
brûlé...--Enfin, il manque toujours deux sous à la poule, et je tiens à
ce que cela s'éclaircisse, dit M. Pomard, d'autant plus que madame m'a
accusé d'avoir des distractions..... et, quand il s'agit d'argent, une
telle supposition me blesse.--Mon Dieu, monsieur Pomard, vous prenez feu
comme du phosphore... j'ai dit ce mot-là comme un autre... Ah! j'ai une
douleur dans le côté... je ne sais pas si j'ai de l'anis chez moi...--Il
ne s'agit pas d'anis; il faut que le déficit se retrouve...»
Victor, qui voit le moment où les deux sous vont amener une querelle,
s'empresse de dire que c'est probablement lui qui n'a pas mis; il
complète la poule, ce qui rétablit le calme.
«Attention! je commence!» dit madame Bonnifoux en prenant un air
doctoral. «Le vingt-et-un!... je l'ai... Le trente!... je ne l'ai pas...
Le quatre!... je l'ai...
»--Est-ce qu'il est indispensable qu'elle nous dise: _je l'ai_ ou _je ne
l'ai pas_ avec le numéro?» dit Dufour avec impatience. «Qu'est-ce que ça
me fait à moi, ce qu'elle a et ce qu'elle n'a pas?...»
Mais madame Bonnifoux continue en ajoutant toujours une réflexion après
chaque numéro: «Le trente-deux!... je l'avais trois fois sur mes
cartons d'hier... Le quatre-vingt-dix!... Ah! coquin!... ah! scélérat de
quatre-vingt-dix!... c'est toi que j'attendais tout-à l'heure!... tu
arrives trop tard! c'est égal, je vais te marquer;... mais, si tu étais
venu l'autre partie... Oh! comme le talon me démange... oh! que c'est
drôle... c'est comme si on me piquotait avec des épingles...
»--Ah ça! madame, est-ce que nous jouons du talon?» dit Dufour d'un
grand sang-froid.--«Monsieur, c'est que cela m'inquiète: on prétend que
c'est signe de goutte; je crains horriblement la goutte! J'ai eu deux de
mes parents qui...--Madame Bonnifoux, nous attendons que vous tiriez,
dit madame Montrésor.--C'est juste;... m'y voilà... Oh! il faudra
absolument que _bonne amie_ fasse son jeu ce soir... Onze! je l'ai...
Vingt!... je ne l'ai pas. C'est singulier!... je croyais bien l'avoir...
Dix-neuf!... ça me fait un petit ambe... Ah! madame Montrésor, avez-vous
entendu parler d'une nouvelle invention qu'on, appelle des
clyssoirs?...--Oui, madame.--En dit-on du bien?--Beaucoup de bien,
madame...--Vingt-quatre! je ne l'ai pas... Je voudrais bien qu'une de
mes connaissances en eût pour en essayer un peu... Quarante-cinq!... je
l'ai... Malgré cela, je suis tellement habituée à _bonne amie_ que
j'aurai de la peine à changer. Le quatre-vingt!.... je l'ai... Le
dix-huit!...
»--Monsieur, vous avez le quatre-vingt... et vous ne le marquez pas,» dit
la petite Lucie à Victor, près de qui elle est assise. Le jeune homme
regarde probablement ses numéros, comme monsieur Pomard, en pensant à
autre chose. Mais les enfants font attention à tout, et la remarque de
la petite fait rougir madame de Noirmont.
«Mademoiselle Lucie, vous regardez donc sur les cartons de monsieur? dit
madame Bonnifoux. Ça ne se fait pas, mademoiselle; on ne doit pas
regarder sur les cartons des autres: c'est tricher.--Comment! madame,
c'est tricher que d'avertir monsieur qu'il a oublié de marquer un
numéro sorti?--Oui, mademoiselle... vous ne devez vous occuper que de
votre jeu...»
Et madame Bonnifoux ajoute à demi-voix: «Je ne peux pas souffrir jouer
avec cette petite fille-là... Son oncle est trop bon... Est-ce qu'à
douze ans une demoiselle doit jouer déjà au loto?... ça devrait tricoter
ou filer!... mais son oncle se laisse gouverner par elle... Je crois
qu'il tombe en enfance!...»
Pour achever de désoler la vieille dame, c'est encore la petite Lucie
qui gagne la partie. Madame Bonnifoux en fait un bond sur sa chaise, qui
manque de la casser.
Après madame Bonnifoux, le sac passe aux mains de M. Pomard, qui nomme
le dix-huit pour le quatre-vingt-un, et le seize pour le soixante-un,
toujours par suite de ses distractions, ce qui amène une scène très-vive
entre lui et la vieille dame. A chaque poule qu'elle perd, elle devient
de plus mauvaise humeur; se plaint de ses aigreurs, de sa cuisinière, et
fait répéter les numéros tirés. Madame Montrésor pousse des oh! et des
ah! aux numéros qui approchent de celui qu'elle attend. M. de Noirmont
ferait volontiers comme M. Courtois, et Dufour regarde attentivement si
la personne qui tire nomme exactement toutes les boules.
Bientôt M. de Noirmont parle de se retirer. «Mais je n'ai pas gagné une
seule partie! dit madame Bonnifoux; il faut au moins que je gagne une
fois...--Vous avez dit être incommodée, madame, et je pensais que cela
vous fatiguerait de jouer tard.--Ah! monsieur, j'aime tant le loto que
j'oublie tout quand j'y suis;... mais aussi c'est la seule passion que
je me sois connue.
»--Il n'est pas tard, dit Victor; encore quelques parties.--Comment, M.
Dalmer, vous prenez goût au loto!... Je vous en fais mon compliment.--Je
m'amuse toujours de ce qui plaît aux autres.
»--Il est très-galant, ce jeune homme! Est-il pour long-temps dans ce
pays?» dit madame Bonnifoux à M. Montrésor, qui ne lui répond pas.
«--Eh bien! Chéri, vous ne répondez pas à madame Bonnifoux? Qu'est-ce
que vous avez ce soir?... où donc êtes-vous?--Ah! pardon;... je n'avais
pas entendu, madame... Depuis quelque temps, vous ne m'entendez pas non
plus...--Comment! je ne vous entends pas?--Suffit, monsieur.
»--Allons, c'est à moi à tirer, et je vais mener cela rondement,» dit
Dufour. En effet, il a bientôt mis la vieille dame aux abois: à la
sixième boule elle n'y est plus; elle perd la tête. En vain elle dit à
Dufour de répéter, en renommant un numéro, le peintre en appelle tout de
suite deux ou trois nouveaux. Madame Bonnifoux repousse sa chaise et
quitte la table en s'écriant: «J'aime autant y renoncer... C'est comme
si on me prenait deux sous dans ma poche... Il m'est impossible de
suivre monsieur!--Mais, madame, j'ai pourtant répété toutes les fois que
vous l'avez désiré.--Oh! c'est égal, monsieur, je n'y suis plus... Vous
avez une manière d'aller;... j'en ai la tête qui me pète!... Je reprends
ma mise;... je ne suis pas de cette poule-ci.»
A la partie suivante, madame Bonnifoux retrouve toute sa bonne humeur en
s'écriant: «Pour moi, enfin!... C'est le cinq qui m'a fait gagner...
J'ai eu le quaterne et le quine tout de suite... Comme ce jeu-là est
bizarre!... j'attendais le quinze, qu'il me fallait depuis long-temps,
et je gagne par des numéros auxquels je ne pensais pas du tout... Oh!
c'est un jeu bien piquant!...»
Pendant que madame Bonnifoux fait ces réflexions, tout le monde se lève,
et chacun se dispose à regagner sa demeure. M. Courtois allume une
lanterne, qu'il emporte toujours quand il va en soirée; M. Pomard prend
sa soeur d'un côté et sa canne à dard de l'autre; madame Bonnifoux
retrousse sa robe, ôte son abat-jour et met ses lunettes dans sa poche
en disant: «Ne vous en allez pas sans moi, M. Courtois; vous savez que
vous me mettez à ma porte.»--Oui, madame.--Adieu, mes chers voisins...
Le jeu a été bien méchant ce soir;... sans ce dernier coup, je perdrais
vingt-huit sous!... Ah! madame Montrésor, je vous enverrai Rose pour que
votre cuisinière lui apprenne à faire le potage aux croûtons.... J'ai
toujours des soupçons de coliques... quoique ça... mais ce diable de jeu
vous acoquine; et pourtant j'y suis malheureuse depuis quelque temps!...
Pourvu que j'aie de la graine de lin chez moi!.... Monsieur Courtois, je
suis prête.»
M. Courtois a pris le bras de madame Bonnifoux, la petite Lucie a pris
la lanterne, et chaque société regagne sa demeure. Celle de Bréville
revient naturellement dans le même ordre que lors du départ; Victor
donne le bras à Ernestine, et Dufour marche à côté de son mari.
Pour revenir, la nuit était sombre; très-peu de lune éclairait les
chemins. Dufour se retourne en vain; il ne peut distinguer si Victor
tient autre chose que le bras de madame de Noirmont.