La Société de Bréville.
En suivant le chemin qui doit les mener chez le jeune Bréville, Victor
raconte à Dufour sa conversation avec Madeleine, et termine son récit en
lui disant: «Tu vois maintenant pourquoi cette jeune fille nous
regardait en soupirant et avait envie de nous parler... c'était pour
nous entretenir des amis de son enfance; ce que tu jugeais mystérieux,
extraordinaire dans la conduite de cette petite, s'explique fort
simplement..... il n'a fallu que quelques mots pour cela; si tu m'en
crois, Dufour, à l'avenir tu te laisseras moins aller à ton penchant
pour les conjectures, et surtout à cette méfiance qui te fait toujours
supposer le mal, ou du moins des choses qui ne sont pas.
»--C'est bon! Monsieur Victor, je vous suis très-obligé de vos avis! La
conduite que cette jeune fille a tenue avec nous est expliquée... c'est
fort bien, mais cela ne nous apprend pas ce que c'est que cette petite
Madeleine... elle ne connaît pas ses parents!..... et la marquise a pris
soin d'elle!..... et cette marquise, qui la traitait comme sa fille, la
laisse en mourant exposée à mourir de faim si des paysans n'avaient pas
eu pitié d'elle... Est-ce que tu trouves tout cela clair, toi? Alors, tu
y mets de la bonne volonté.
»--Clair ou non!... qu'est-ce que cela nous fait?... ce n'est plus de
tout cela qu'il s'agit.
»--Qu'en sais-tu?... tu blâmes la conduite d'Armand et de sa soeur, qui
ont abandonné la petite..... mais qui te dit qu'ils n'avaient point
quelques raisons pour cela?..... cette Madeleine est peut-être un enfant
de l'amour... et, avant de s'intéresser à elle, avant de parler d'elle à
ceux chez qui nous allons, moi, j'aurais voulu savoir si ce n'était
pas indiscret, si...
»--Dufour, tu me fais pitié avec tes craintes! on n'est jamais indiscret
quand on fait une bonne action: c'est en faire une que de plaider la
cause de cette pauvre fille, qui, après avoir été élevée dans l'aisance,
avoir reçu un commencement d'éducation, est réduite à servir dans un
cabaret. Certes, je ne vaux pas mieux qu'un autre, je fais bien des
folies, bien des sottises même!... mais toutes les fois que je pourrai
obliger quelqu'un, je ne calculerai pas si cela ne peut en rien me
compromettre, et je suis enchanté que cette jeune fille ne soit pas
jolie, parce qu'au moins cette fois on ne mêlera point d'amour ni de
séduction dans ma conduite.
»--Pas jolie, pas jolie, murmure Dufour. Après tout, ce n'est pas un
monstre... Il y en a beaucoup de plus laides,... et je ne voudrais pas
jurer que... Ah! voilà sans doute la maison de M. Armand..... Diable!
mais c'est fort élégant cela..... Et tu dis qu'il n'a que dix mille
livres de rente?»
* * * * *
Victor marche en avant; il ne répond pas au peintre, qui le suit en
disant: «Si ce M. de Saint-Elme est ici, nous allons voir ce qu'il me
dira pour m'avoir fait promener mon tableau de la forêt de Compiègne...
Et la commission que j'ai été obligé de payer... Oh! décidément, ce beau
monsieur-là m'est suspect... Ce doit être lui que j'avais vu dans le
restaurant à vingt-deux sous.»
* * * * *
Les voyageurs sont arrivés devant une belle maison de campagne, qui se
trouve sur la route, devant une vaste plaine, d'où l'on aperçoit les
villages de Gizy, Samoncey et quelques maisons élégantes, où de riches
habitants de Laon et de Sissonne viennent passer la belle saison.
Victor traverse une cour, et, sans parler au concierge, entre dans la
maison. Dufour, qui vient après lui, s'approche de la loge du concierge,
en disant: «Ce Victor est étonnant... il entre comme chez lui... On ne
nous connaît pas ici;... on pourrait croire... Eh bien! est-ce qu'il
n'y a personne chez le portier?»
Une grosse fille arrive, tenant dans ses bras un enfant auquel elle fait
manger de la bouillie.
«Je viens voir M. Armand de Bréville, dit Dufour. J'espère qu'il est
ici, car il m'a invité, ainsi que mon ami, qui a passé devant.
»--Oui, monsieur, oui, M. de Bréville est ici... Vous allez trouver tout
le monde dans la maison... Je crois qu'ils jouent au billard à c't'
heure.
»--Ah! il y a un billard ici,... tant mieux... Et tout le monde y
est?... Est-ce qu'il y a beaucoup de monde ici?
»--Mais, dam'... comme à l'ordinaire... M. Armand,... M.
Saint-Elme...--Oh! je le connais celui-là.--Madame de Noirmont et son
mari, et puis deux voisins... Allons donc, Fanfan; est-ce que t'en veux
pus?--Prenez garde, vous lui mettez de la bouillie dans le nez... Est-ce
que c'est à vous, ce gros compère-là?...--Oh, non, monsieur; c'est mon
petit frère...--Je disais aussi, vous êtes trop jeune pour avoir déjà un
marmot... Quel âge avez-vous?--J'avons quinze ans, monsieur.--Peste!...
quelle commère,... quelle carnation!... et à quinze ans vous êtes déjà
concierge?...--Oh! avec maman; c'est qu'elle est à la cuisine,
elle...--Ah! j'entends... elle cumule les emplois... Ha ça!... mais je
cause là,... vous dites qu'on est au billard... De quel côté ce
billard?--Prenez l'escalier sous le vestibule: et tout en haut; gn'y a
pas à se tromper.--Merci, mon enfant!... Prenez garde à votre petit
frère... vous lui en donnez trop à la fois...»
Dufour entre dans la maison, examine le vestibule qui est pavé de
dalles, jette un coup-d'oeil dans une salle à manger dont la porte est
ouverte, puis monte l'escalier en se disant: «C'est fort bien tenu...
Pour peu qu'il y ait du terrain avec cela... c'est une jolie propriété.»
Dufour arrive au haut de l'escalier. Là, on a décoré une grande salle en
forme de tente; et, de cet endroit où l'on a placé le billard, la vue
s'étend au loin sur tous les environs.
M. de Saint-Elme est en train de jouer avec un grand homme, qui a une
assez belle figure, mais un air froid, fier et peu aimable; un autre
monsieur plus jeune tient une queue de billard à la main, et semble
attendre son tour: celui-là a une jolie petite figure bien ronde, bien
fraîche et bien insignifiante, ce que l'on appelle communément une
figure d'ange bouffi.
Victor cause avec Armand, qui vient au-devant de Dufour, et lui adresse
les politesses d'usage. Pendant que celui-ci y répond, M. de Saint-Elme
accourt prendre la main du nouveau-venu, et la lui serre en l'accablant
de témoignages d'amitié. Dufour fait ce qu'il peut pour retirer sa main,
et répond assez froidement aux avances du petit-maître qui va toujours
son train. Mais le grand monsieur a déjà répété deux fois d'un air
d'impatience:
«Monsieur de Saint-Elme, c'est à vous à jouer!....--Oui, c'est à vous à
jouer, dit le jeune homme; car M. de Noirmont n'a pas carambolé...--Je
ne le cherchais pas, monsieur; je n'ai voulu que coller mon joueur; et
je crois que j'ai assez bien réussi... C'est à vous à jouer, monsieur de
Saint-Elme....
»--Pardon, messieurs, je suis à vous... C'est que je suis si enchanté de
revoir mon ami Dufour... Messieurs, félicitons-nous,... nous possédons
dans cette campagne un des premiers artistes de la capitale.»
Le grand monsieur, qui semble peu sensible à tout ce qui touche les
arts, se contente de faire une légère inclination de tête à Dufour en
reprenant: «C'est à vous à jouer, et vous êtes collé...--Oh! ça m'est
égal, je touche partout.»
En effet, Saint-Elme donne son coup de queue sans avoir à peine visé, et
il bloque la bille de son adversaire, qui ne peut retenir une légère
grimace, tandis que le jeune homme s'écrie: «Supérieurement joué...
c'est un bloque dans mon genre!... A mon tour... vous allez voir,
messieurs!...»
Saint-Elme revient vers Dufour, qui admire déjà un point de vue; il
lui frappe sur le bras, en lui disant: «Mais à propos, je vous en veux,
monsieur Dufour, oh! j'ai à me plaindre de vous!
»--De moi, monsieur!» répond le peintre en le regardant avec surprise,
«parbleu! voilà qui est fort! Il me semble, au contraire, que ce serait
moi qui pourrais...--Permettez, mon cher Dufour; est-ce que je ne vous
avais pas prié de me céder au prix qui vous conviendrait un délicieux
tableau de la forêt de Compiègne?...--C'est justement de cela que je
voulais vous parler....--Eh bien! mon cher, ce tableau, je l'attends
encore... Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas envoyé?--Par exemple,
c'est trop fort cela! je vous l'ai bien envoyé; mais vous me donnez une
adresse où vous ne logez plus... C'est fort désagréable de faire
promener ainsi un tableau.--Qu'est-ce que vous me dites là?... Où donc
a-t-on été?--Rue Saint-Lazare, où vous m'avez dit...--Rue Saint-Lazare!
ah! étourdi que je suis!... Mais il y a un siècle que je ne demeure
plus là....--C'est ce qu'on a dit au commissionnaire.--Ah! mon cher
Dufour,... que je suis désolé de cette erreur! mais de retour à Paris,
j'espère que nous réparerons cela... Tout ce que je sais, c'est que les
mille francs en or qui vous étaient destinés, sont dans un coin de mon
secrétaire, d'où ils n'ont pas bougé depuis ce temps...--C'est à vous à
jouer, monsieur de Saint-Elme.--Pardon, messieurs, c'est que j'avais à
coeur de m'expliquer avec mon ami Dufour.»
Dufour ne sait plus que penser; et il se dit: «En tous cas, ce
gaillard-là a un fil, un aplomb étourdissant!
»--Laissons ces messieurs jouer à leur aise, dit Armand à Victor et à
Dufour; venez voir mon petit parc... je pense que nous y trouverons ces
dames, et je serai bien aise de vous présenter à ma soeur.»
Les nouveaux arrivés suivent Armand, qui, tout en les conduisant au
jardin, leur renouvelle les assurances du plaisir qu'il éprouve à les
voir. «Je crains seulement que vous ne vous ennuyiez ici, dit le jeune
Bréville; quand on a l'habitude des plaisirs de Paris, une campagne, une
société de province,... cela semble bien monotone.... Moi, je vous avoue
que je commence à perdre patience, et, si vous n'étiez pas venus,
j'allais repartir.
»--La campagne ne m'ennuie pas, dit Victor; j'aime le calme que l'on y
goûte... cela repose un peu des plaisirs de Paris.--Moi, pourvu que je
trouve des arbres, des feuilles à copier, je suis content.--Ah!
messieurs, vous êtes heureux de vous satisfaire de si peu! il me faut
des plaisirs plus vifs, du mouvement, de l'amour surtout.--Mais, mon
cher Armand, est-ce que vous croyez qu'on ne peut pas faire l'amour à la
campagne aussi bien qu'à Paris?--Et avec qui! il n'y a personne ici....
rien dans les environs qui puisse mériter nos hommages... Du moins, chez
les voisins que nous avons vus jusqu'à présent, n'ai-je pas aperçu un
seul minois un peu désirable.--Et les paysanes?--Oh! fi donc! laides,
lourdes, sales!.... En vérité, pour avoir une bergère gentille, il
faudra la faire venir de la rue de Richelieu.... Enfin, vous voilà; nous
tâcherons de nous amuser; nous chasserons, nous monterons à cheval... et
nous tiendrons table long-temps;.... c'est ce qu'on peut faire de mieux
à la campagne...--Je me plairai beaucoup ici, dit Dufour; mais quels
sont ces messieurs que nous avons laissés là-haut jouant au billard avec
M. Saint-Elme?--L'un est mon beau-frère, M. de Noirmont.--C'est le plus
jeune sans doute?--Non, le plus jeune est un voisin, M. Montrésor, qui
habite avec sa femme une fort jolie maison à trois portées de fusil de
celle-ci. C'est un jeune homme qui était dans le commerce et avait peu
de fortune et d'espérances; mais une riche veuve de Laon s'est
amourachée de lui; les joues bien fraîches et bien rondes du jeune homme
ont séduit la dame; elle lui a offert sa main, et Montrésor a échangé sa
liberté contre vingt-cinq mille livres de rentes.
»--J'épouserais une négresse à ce prix-là, dit Dufour, pourvu que je
connusse bien les antécédents.--Et moi je n'épouserais jamais une
femme qui ne m'inspirerait pas d'amour, dit Victor, eût-elle un million
à m'offrir!--Tais-toi donc, Victor; si le million était en perspective,
tu changerais d'avis...--Jamais...--Encore quelques années, et tu
parleras autrement.--Je ne crois pas.--Est-ce que madame Montrésor n'est
pas jolie?--Vous allez la voir... elle est au jardin avec ma soeur; vous
jugerez si ce pauvre Montrésor ne paie pas un peu cher sa fortune.
D'abord sa femme approche de la quarantaine, et il n'a, lui, que
vingt-quatre ans; ensuite des prétentions, une coquetterie ridicule!...
elle n'a jamais dû être jolie... et d'une jalousie!... Oh! il ne faut
pas que son mari cause trop long-temps avec une dame ou qu'il ait l'air
empressé près d'une demoiselle, car alors on lui fait des scènes, des
reproches... Je ne sais même si cela ne va pas plus loin.... J'ai déjà
eu occasion de juger de tout cela... A la campagne, on n'a rien à faire;
il faut bien s'occuper de ce que font les autres.
»--Oui, et puis cela amuse, dit Dufour; d'ailleurs il faut savoir avec
qui l'on vit.
»--Quant à mon beau-frère, M. de Noirmont, que vous avez vu là-haut, il
n'a que trente-huit ans, quoiqu'il en paraisse davantage. C'est
peut-être déjà beaucoup pour être le mari d'Ernestine, qui est dans sa
vingt-troisième année, mais M. de Noirmont rend ma soeur très-heureuse:
c'est un homme prétentieux, cérémonieux, qui est un peu fier de sa
naissance, un peu vain de sa fortune; mais, dans le fond, c'est un
très-brave homme, il a de belles qualités, de plus est excellent
chasseur... et très-fort joueur d'échecs: son plus grand défaut est de
croire qu'il fait tout bien et ne peut se tromper en rien. Du reste,
Ernestine est heureuse avec lui; mais aussi ma soeur est si douce et d'un
caractère si égal!.... Point coquette, n'aimant ni le grand monde ni les
plaisirs bruyants,.... enfin tout l'opposé de moi, et puis d'une
sévérité de principes!... d'une vertu!...--Toujours l'opposé de
vous?...--Oh! ma foi, oui!... Ah! messieurs, ménerions-nous une vie si
gaie si toutes les femmes ressemblaient à ma soeur?... Mais chut! la
voilà avec madame Montrésor qui sort de cette allée.... Quand madame
Montrésor est ici, elle ne quitte presque pas ma soeur; elle craint sans
doute que son mari ne fasse la cour à Ernestine... Ah! ah! pauvre
femme... Messieurs, je n'ai pas besoin de vous dire laquelle de ces
dames est ma soeur.»
Deux dames s'avançaient vers ces messieurs: l'une, grande, sèche, jaune,
était coiffée d'un bonnet surchargé de fleurs et de noeuds de rubans; ce
bonnet, noué sous le menton avec de la gaze, de la dentelle, et mille
petites découpures, ne parvenait cependant point à embellir une figure
fanée où tout était grand, excepté les yeux; et la prétention avec
laquelle elle balançait cette tête, qui était au bout d'un col d'une
grandeur démesurée, loin d'avoir du charme, ajoutait un ridicule au peu
d'agrément de cette dame.
Celle qui l'accompagnait était d'une taille au-dessus de la moyenne; sa
tournure était simple et pourtant distinguée, sa figure douce n'avait
rien qui charmât au premier abord, des cheveux bruns, des yeux châtains,
pas très-grands, une bouche agréable, sans être petite, un beau front,
un teint pâle et légèrement animé; enfin, rien de remarquable à citer
dans ses traits; ce n'était ni une tête grecque, ni un profil antique,
mais de ces femmes dont on dit seulement: «Elle est bien;» que l'on
regarde d'abord avec indifférence, que l'on fixe ensuite avec plaisir,
et que souvent on finit par ne plus pouvoir se passer de regarder!
Armand s'adresse à cette dernière en lui disant:
«Ma chère Ernestine, je te présente M. Victor Dalmer, un de mes bons
amis dont je t'ai parlé plus d'une fois..... et M. Dufour, peintre fort
distingué... Ces messieurs veulent bien nous consacrer quelque
temps..... je leur sais beaucoup de gré d'avoir consenti à quitter Paris
pour s'enterrer avec nous au fond de la Picardie. J'espère que tu te
joindras à moi pour tâcher de leur rendre ce séjour le moins ennuyeux
possible.
»--Il ne dépendra pas de moi, mon ami, que ces messieurs se plaisent à
Bréville, et je leur en ferai les honneurs du mieux qu'il me sera
possible.»
Cette réponse est accompagnée d'un sourire aimable, auquel ces messieurs
répondent par une profonde inclination de tête; puis Dufour dit à
l'oreille de son ami: «Elle est bien, la soeur... mais ce n'est pas une
beauté... Elle n'a que vingt-trois ans... elle les paraît... Elle est
bien pâle... est-ce qu'elle a été malade!...
»--Monsieur de Bréville!» s'écrie madame Montrésor, après avoir honoré
les nouveau-venus de deux belles révérences, «où est donc Chéri?...
qu'est-ce qu'il devient?...
»--Qu'est-ce que c'est que ça, _Chéri_? dit Dufour, un petit chien?...
»--C'est son mari!» dit Armand en souriant, et il répond à la grand
dame: «Monsieur votre époux est au billard avec Noirmont et Saint-Elme.
»--Ah! mon Dieu! quel amour de billard maintenant!... c'est donc une
passion!... il y passe toutes les journées.... Il est vrai que Chéri y
joue comme un ange! eh! d'abord il fait tout bien!... Mais je croyais
qu'on avait parlé d'une promenade dans les environs pour ce matin?
»--Madame, dit Armand, vous nous permettrez de remettre cette partie;
ces messieurs, qui arrivent, doivent être fatigués...
»--Oh! nullement!... nous devions arriver hier au soir, mais nous nous
sommes perdus dans le bois; puis la nuit est survenue, enfin nous avons
été très-heureux de trouver à coucher chez des paysans...--En vérité!
»--Oui, dit Dufour, et dans la maison où nous avons couché, il y avait
une...»
Victor interrompt brusquement Dufour et lui serre la main en lui disant
à l'oreille:
«Fais-moi le plaisir de te taire!» puis il reprend plus haut: «Ceci est
tout une histoire que je me réserve de vous conter plus tard... Quant à
votre promenade.... pour moi je suis prêt à vous accompagner.
»--Non, non, pas ce matin, dit Armand, je veux que vous vous reposiez,
que vous preniez un peu connaissance de ma propriété.
»--Je vais donner des ordres pour le logement de ces messieurs, dit
madame de Noirmont, car je suis sûre que mon frère n'y a pas encore
pensé.--Ma foi, tu as raison, ma chère amie, je n'y songeais
pas!....--Moi, je vais voir si Chéri est encore au billard.»
Les dames s'éloignent. Armand promène ses amis dans les jardins, qui,
par leur grandeur, pourraient passer pour un petit parc... Victor et
Dufour admirent l'heureuse distribution des terrains; une jolie pièce
d'eau, un bois, une grotte, des bosquets touffus attirent tour à tour
leurs regards. Mais Armand se promène avec indifférence dans cet
agréable séjour, et à chaque exclamation qui échappe à ses hôtes, il
s'écrie: «Oui, cet endroit est assez agréable; mais c'est bien froid,
bien monotone, auprès de Paris...
»--Vous voudriez ici des madame Flock pour égayer le paysage.--Oh! ce
n'est pas celle-là qui m'occupe.... il y a déjà long-temps que j'ai
changé... j'ai maintenant une blonde délicieuse.... Elle a figuré
quelque temps dans la danse à l'Opéra, mais un prince russe lui a fait
quitter le théâtre.--Et vous lui avez fait quitter le prince
russe?--C'était déjà fait!..... C'est une femme fort amusante..... elle
a conservé, de son premier état, l'habitude de faire des pirouettes, des
pliés ou des ronds de jambes au moment où l'on y pense le moins: de
sorte que tout en jasant dans son salon, elle se met tout-à-coup à
voltiger, à faire des battements, et quelquefois, pendant que vous lui
faites une tendre déclaration, elle vous jette brusquement le bout de
son pied à la hauteur de votre épaule.--Ah! mais!... ce doit être fort
gentil tout cela! dit Dufour; j'aimerais beaucoup une maîtresse
semblable... si ce n'était pas si cher...--C'est aussi ce que me dit
Saint-Elme... car Saint-Elme prend mes intérêts à coeur.... il veut que
je quitte ma danseuse, il ne veut pas que je me ruine!--Oui, reprend
Dufour, il ne veut pas que vous vous ruiniez avec votre danseuse.....
Je comprends. Est-il riche, ce monsieur Saint-Elme?--Il est fort riche;
il possède plusieurs propriétés....--De quel côté? Il me l'a dit... je
ne m'en souviens plus. Ah! il a des vignes en Bretagne!...--Des vignes
en Bretagne!.... je ne connais guère de bon vin dans ce pays-là.--Au
fait, je céderai aux conseils de Saint-Elme, je quitterai ma danseuse.
Oh! j'aime le changement... J'ai déjà quelque chose en vue, mais il
faudrait que je fusse à Paris; car, je vous le répète, messieurs, il n'y
a rien ici qui puisse captiver... Vous ne connaissez encore de nos
voisines que madame Montrésor.--Pour celle-là, j'avoue qu'elle fait
très-bien de ne songer qu'à son mari!--Vous verrez les autres dames du
voisinage... c'est raide, guindé, apprêté... et puis! ne me parlez pas
de faire l'amour en province quand on a l'habitude du laisser-aller de
Paris. Si du moins on jouait le soir pour tuer le temps... moi, je
conviens que j'aime le jeu..... cela émeut, cela fait éprouver des
sensations.--Comment! est-ce qu'on ne joue pas dans ce pays?--Si
fait!..... mais vous ne devineriez jamais à quoi.... quel est le jeu
dont madame Montrésor est folle et qu'elle a mis à la mode dans
plusieurs maisons des environs....--Le jeu d'oie?...--Pis que cela!....
le loto!...
»--Le loto! dit Victor en riant.--Oui, le loto! et notez bien qu'il ne
faut pas causer pendant qu'on tire les boules, sous peine d'entendre
rappeler trois ou quatre fois les mêmes numéros. On nous y a attrapés
une fois, Saint-Elme et moi, mais nous avons bien juré que ce serait la
dernière.
»--Eh bien! moi, messieurs, dit Dufour, j'avoue que je ne suis pas
ennemi du loto!... c'est un jeu où l'on ne peut pas s'échauffer.... où
l'on ne perd pas plus qu'on ne veut. Je ferai la partie de madame
Montrésor.--Alors, elle vous adorera.»
Victor et Dufour sont installés chacun dans une jolie chambre; Armand
laisse ses hôtes en leur disant: «Messieurs, je n'ai pas besoin de vous
rappeler qu'à la campagne c'est liberté entière, chacun doit faire ce
qu'il lui plaît: pourvu qu'on se rejoigne aux heures de repas, c'est
tout ce qu'on demande. Au revoir! je vais parler d'affaire avec mon
beau-frère!.... Ah! c'est un bien digne homme que M. de Noirmont!...
mais je le trouverai encore plus aimable s'il veut m'acheter cette
maison, ou du moins me prêter l'argent dont j'ai besoin pour payer les
dettes que j'ai laissées à Paris!»
Armand s'éloigne, et Dufour dit à Victor: «Comment! il a déjà des
dettes?--Apparemment!--Pourquoi donc son cher ami Saint-Elme, qui a des
vignes en Bretagne, ne lui prête-t-il pas d'argent?... Hum!... ce
Saint-Elme a vraiment un aplomb... un _flouflou_ qui étourdit!... Il
m'appelle son cher Dufour,... son ami!... il m'a presque prouvé que
c'était moi qui étais dans mon tort pour le tableau!... Du reste, il
joue supérieurement au billard, d'après ce que j'ai vu ce matin. Ha ça!
pourquoi n'as-tu pas encore parlé de cette petite Madeleine à laquelle
tu t'intéressais tant?... pourquoi me coupes-tu la parole quand
j'allais en dire un mot?....--Parce que ce n'était pas le moment.
Comment! à peine arrivés dans cette maison, où nous ne connaissons
qu'Armand, tu veux que j'aille entamer un sujet si délicat!...
laisse-moi me reconnaître!... je n'oublierai pas cette jeune fille, je
veux tâcher de sonder un peu les sentiments de madame de Noirmont pour
elle... Si Madeleine devait être mal reçue par les compagnons de sa
jeunesse, ne vaudrait-il pas mieux lui épargner ce chagrin? Je me flatte
qu'il n'en sera rien; mais ne te mêle pas de cette affaire, tu gâterais
tout!--Merci!--Si la société qui vient ici est aussi ennuyeuse qu'Armand
le prétend, je n'ai pas non plus l'idée que nous resterons fort
long-temps dans sa terre!...--Allons!... te voilà aussi, toi, regrettant
déjà Paris, les amours, les maîtresses que tu as laissées là-bas!...--Je
n'ai rien laissé de bien regrettable; mais tu sais, mon cher Dufour, que
je ne puis vivre long-temps sans avoir quelque sentiment dans la
pensée,... qu'il faut toujours que mon coeur soit occupé...--Ton coeur!
hum... tu es bien honnête d'appeler cela ton coeur....... Mais,
tranquillise-toi, tu trouveras quelque bergère ou quelque provinciale
qui t'occupera..... A ce petit Armand il faut des danseuses!... des
femmes qui pirouettent en faisant l'amour!..... Toi, qui n'aimes pas les
femmes entretenues, tu trouveras dans les champs, dans les fermes, de
l'amour véritable et du lait tout chaud. Il me semble qu'avec cela on
peut passer la belle saison. Moi, je crois que je me plairai ici! et
certainement je n'aurai pas fait le voyage pour ne rester que quelques
jours!.... Voilà une chambre où je serai très-bien pour peindre... et
dans le jardin, j'ai déjà remarqué plusieurs points de vue délicieux....
Ah! il ne faut pas oublier d'envoyer chercher nos valises à Laon...»
Victor laisse Dufour et retourne près de la société. Le peintre fait
alors l'examen de sa chambre; il regarde dans tous les coins, ouvre
chaque armoire, et compte ce qu'il y a de matelas à son lit et
d'épingles sur la pelotte de sa cheminée. Après avoir fait une
reconnaissance exacte de son local, il sort pour se rendre au salon:
arrivé près de l'escalier, il entend parler avec feu au-dessous de lui;
il s'arrête spontanément, parce que, chez Dufour, le désir d'entendre ce
qu'on dit est un sentiment qu'il ne peut vaincre. Il a bientôt reconnu
la voix de madame Montrésor et celle de son mari.
«--Il y avait déjà long-temps que vous avez quitté le billard,
monsieur?...--Non, ma Sophie, je t'assure.--Je vous dis qu'il y avait
long-temps que vous étiez descendu... et que vous rôdiez dans la cour
près de cette grosse fille!...--Ah! Sophie! par exemple... peux-tu
croire...--Enfin, monsieur, que faisiez-vous près de cette fille?...--Je
la regardais donner la bouillie à son petit frère.--Comme c'est
intéressant de voir cette grosse masse de chair donner de la bouillie à
un marmot!... un homme comme vous, aller regarder une
paysanne!...--Mais, Sophie, puisque tu ne veux pas que je regarde les
dames de la société.--Non, certes, je ne veux pas que vous en
regardiez aucune! vous êtes un libertin!... un volage!... et si je vous
laissais faire, je crois que cela irait bien!...--Vraiment, ma chère
Sophie, je ne sais pas à propos de quoi tu me dis cela...--C'est bon!
c'est bon! monsieur, j'ai mes raisons!... Allons, rentrons!... Mais ce
soir, si l'on se promène, songez que je vous défends de donner le bras à
madame de Noirmont...--Cependant la galanterie,... la politesse...--Je
n'ai pas besoin que vous soyez si galant! ce n'est pas pour les autres
que je vous ai épousé! Une femme mariée doit donner le bras à son époux;
c'est beaucoup plus décent... Venez, monsieur!»
La conversation finit là. Au bout d'un moment, Dufour descend l'escalier
en se disant: «Je commence à croire que ce jeune homme paie un peu cher
sa fortune... c'est un benêt!... Ah! comme je vous ferais marcher sa
Sophie, moi!...»
Toute la compagnie est réunie dans le salon du rez-de-chaussée. La
société s'est augmentée de deux personnes: un monsieur d'une
quarantaine d'années, à la titus, mais poudré et frisé en pain de
sucre, de manière que le haut de sa tête forme une pointe, sur laquelle
il paraît qu'il ne met jamais son chapeau. Sous ce cône est une figure
qui serait insignifiante, si elle n'avait pas de la prétention à
l'observation: les deux petits yeux grisâtres dont elle est décorée
restent toujours fixés long-temps sur le même objet, parce qu'une
personne qui reste pendant cinq minutes les yeux attachés sur un objet
qui ne l'occupe pas est naturellement très-préoccupée, et, quand on est
sans cesse préoccupé, c'est que l'on est nécessairement observateur:
voilà du moins ce que s'est dit M. Pomard, c'est le nom du monsieur
coiffé en pain de sucre. Ajoutez à ce portrait du coton dans les
oreilles et un col de chemise qui monte jusqu'aux yeux, et vous pourrez
vous faire une idée du personnage qui a fait graver sur ses cartes de
visites: _Pomard, propriétaire éligible_.
L'autre personne est une demoiselle qui n'est pas jolie, mais est
fraîche, grasse, et porte dans ses traits et dans ses manières un air
de bonne humeur et de gaîté qui l'embellit, parce qu'elle a de ces
figures auxquelles la mélancolie ne siérait point.
Suivant son habitude, Dufour va bien vite près de Saint-Elme lui
demander quels sont ces nouveau-venus, et le bel homme lui répond avec
l'air suffisant qui lui est habituel: «Mais ce sont d'assez bonnes
gens... c'est le frère et la soeur... M. Pomard est un ancien employé
dans les droits réunis; il est à son aise et ne fait plus rien. Sa soeur,
mademoiselle Clara, est encore à marier, quoiqu'elle approche de la
trentaine:... mais il paraît que, jeune, elle a fait la difficile, et
maintenant elle trouvera difficilement... Ils habitent Gizy,... le
village à côté... Du reste, c'est bien nul auprès de nos délicieuses
sociétés de Paris; mais à la campagne il faut tout voir.»
Dufour remarque que madame Montrésor ne perd pas de vue son mari et
mademoiselle Pomard. On annonce que le dîner est servi, et Sophie se
pend au bras de son mari pour qu'il n'offre pas la main à d'autres. Tout
le monde est dans la salle à manger, que M. Pomard est encore dans le
salon, les yeux fixés sur un guéridon; on est obligé de l'appeler deux
fois, et il arrive enfin en disant: «Ah! pardon... c'est que je
pensais!...»
Soit hasard, soit à dessein, Chéri s'est placé à table à côte de
mademoiselle Clara; mais on n'a pas fini le potage, que madame
Montrésor, qui semble être sur des fourmis, se lève en disant à son
époux:
«Chéri, donne-moi ta place, je t'en prie. Ici, j'ai le vent de la
porte..... Je crains une fluxion; j'ai eu mal aux dents cette nuit.»
Chéri est obligé de se lever, ce qu'il fait en murmurant, et madame
Montrésor, qui, probablement, craignait autre chose qu'une fluxion, va
se mettre près de mademoiselle Clara et n'a plus mal aux dents pendant
le dîner.
M. de Noirmont et Saint-Elme font presque à eux seuls les frais de la
conversation. Le premier parlerait mieux s'il s'écoutait moins, et ne
semblait pas persuadé qu'on doit être heureux de l'entendre.
Saint-Elme est infiniment plus amusant; mais en homme adroit et qui ne
veut pas abuser de ses avantages, c'est toujours en approuvant, en
louant ce que M. de Noirmont vient de dire, qu'il entre en matière. De
cette façon, il obtient aussi, pour ses saillies et ses bons mots,
quelques sourires du beau-frère d'Armand.
Victor examine les dames; ses yeux ne s'arrêtent pas sur madame
Montrésor; il les laisse un peu plus long-temps sur mademoiselle Pomard;
mais l'examen ne fait pas naître un désir dans son coeur. Il regarde
ensuite la soeur d'Armand; il éprouve plus de plaisir à porter ses yeux
là; mais cette dame n'est nullement coquette, elle parle peu, se
contente d'écouter, de sourire quelquefois, et de veiller à ce que les
convives ne manquent de rien.
Le dîner se termine aussi paisiblement qu'il a commencé. Chéri fait la
moue, Armand a été rêveur, Dufour a beaucoup mangé. A force de fixer une
carafe, M. Pomard a mis des épinards sur son gilet, et, lorsque sa soeur
le lui fait remarquer en riant, le monsieur se contente de répondre:
«C'est un malheur!.... c'est que je pensais!...»
Le dîner est suivi d'une promenade dans les jardins. Là personne ne se
donne le bras; chacun va à sa volonté, excepté madame Montrésor, qui ne
quitte pas le bras de son mari.
Lorsque la nuit arrive, les voisins parlent de rentrer. Madame Montrésor
propose déjà d'aller faire chez elle une partie de loto, mais la
proposition n'a point de succès. Saint-Elme a provoqué M. de Noirmont au
billard, et les Pomard déclarent qu'ils ont perdu trente-neuf sous
depuis cinq jours, qu'ils sont en trop mauvaise veine, et laisseront
passer la semaine entière sans jouer.
On reconduit M. et madame Montrésor jusqu'à leur demeure, qui est peu
éloignée de celle d'Armand. M. Pomard et sa soeur regagnent le village de
Gizy, qui n'est qu'à deux portées de fusil, et les habitants de Bréville
reviennent chez le jeune marquis. Les hommes montent au billard, madame
de Noirmont rentre chez elle. Après avoir fait quelques parties,
Victor et Dufour laissent Saint-Elme jouer avec M. de Noirmont et vont
se coucher.
«J'espère qu'on est rangé ici, dit Dufour; nous nous retirons à dix
heures!... J'aime beaucoup cette vie-là...--Moi, je la trouverais un peu
trop sage, si cela devait durer long-temps... Bonsoir,
Dufour.--Bonsoir... Eh bien! et Madeleine... tu n'en as pas
parlé!...--Le pouvais-je devant ces voisins.... ces voisines?... Demain
j'espère en trouver l'occasion.--Ah! fripon! si elle était jolie, tu
aurais déjà parlé d'elle!...»