CHAPITRE PREMIER.

Le Réveil.

Le soleil éclairait la chambre où étaient couchés les deux amis lorsque

Dufour ouvrit les yeux.

Le peintre ne se rappelle d'abord que confusément les événements de la

veille; cependant, petit à petit, la mémoire lui revient. Dufour, tout

étonné de se retrouver vivant, regarde timidement autour de lui; il

aperçoit Victor qui dort encore. Leurs habits sont toujours auprès

d'eux: rien n'a été dérangé dans la chambre, qui, éclairée par le

soleil, paraît toute autre à notre voyageur. Elle n'a plus cet aspect

sombre et mystérieux qui, la veille, lui avait tant déplu. C'est une

pièce vaste, carrée, le petit papier à fleurs qui lui sert de tenture

est d'une couleur gaie, et à travers les vitres de la fenêtre on

aperçoit les arbres du bois, dont le feuillage, rafraîchi par l'orage de

la veille, brille des plus vives couleurs.

Dufour se frotte les yeux; il se sent tout radieux, tout dispos; il

glisse sa main sous son traversin, et, en sentant sa montre, il ne peut

s'empêcher de rire de ses craintes de la veille. Il regarde l'heure et

s'écrie: «Huit heures!.... huit heures passées!..... J'espère que nous

avons bien dormi!..... Ho! hé!.... Victor!... Allons donc, paresseux...

il est huit heures!... Est-ce que tu ne vas pas te lever?...

»--Ha ça! nous ne sommes donc pas assassinés?» dit Victor en étendant

les bras. «Il me semblait pourtant que nous étions dans un repaire de

brigands...... T'en souviens-tu, Dufour?...

»--Allons, gronde-moi! moque-toi de moi... ça m'est égal, je suis de

bonne humeur ce matin... J'ai eu tort.... je le confesse: j'ai

soupçonné de braves gens... Cependant il y a du mystère dans cette

maison, car, pendant que tu dormais, j'ai entendu cette petite Madeleine

dire des choses singulières....--Tu as rêvé cela.--Non.... oh! je ne

l'ai pas rêvé.... mais, enfin, il paraît que cela ne nous regardait

pas... c'est le principal... Aussi, j'ai un appétit ce matin!..... je

vais me dédommager de ma sobriété d'hier au soir; je vais déjeûner... je

vais m'en donner.... Je... Aie... aie!... Holà là!... Ah! mon Dieu, je

suis blessé!...»

En se promettant de s'en donner, Dufour sautait et se roulait dans son

lit. Il avait oublié que dans ses inquiétudes de la veille, il avait

caché un meuble nécessaire entre son matelas et sa paillasse; et,

quoiqu'il eût relégué ce meuble contre la ruelle, à force de s'agiter,

il venait de le briser sous lui, et un morceau aigu lui était entré

quelque part.

«Que diable viens-tu de faire? dit Victor, est-ce que tu casses des

assiettes dans ton lit?...--Non, ce ne sont pas des assiettes... C'est

que j'avais oublié qu'hier au soir, par prudence..... n'ayant pas

d'armes..... j'avais mis certain vase sous mon matelas..... Ah! Victor,

regarde, je t'en prie, si je ne suis pas blessé dangereusement. Ah!

ah!... Comment, Dufour, tu voulais te défendre avec....--Écoute donc,

cela aurait fort bien paré un coup de poignard.--C'est une nouvelle

espèce de bouclier à laquelle don Quichotte n'avait pas pensé!..... Je

suis blessé, n'est-ce pas?...--Eh! non... une

égratignure....--Peste!.... tu appelles cela une égratignure!.... c'est

presque comme celle que la paysanne montre au _diable de

Papéfignières_!... Je voudrais que cela te corrigeât de ta méfiance

continuelle.--Je mettrai de la farine dessus...--Tu devrais appeler la

petite Madeleine et la prier de te panser.--C'est bien... c'est

bien!..... Si elle était plus jolie, tu aurais cherché à lui faire voir

bien autre chose. Au reste, je vais tâcher, ce matin, de causer un peu

avec cette jeune fille avant de quitter cette maison.... et de savoir

pourquoi, hier, elle nous regardait en soupirant, car je suis très-sûr

qu'elle soupirait.»

Victor s'est habillé. Il ouvre la fenêtre, et aperçoit un petit jardin

au bout de la cour qui est derrière la maison. Dufour, qui est parvenu,

non sans peine, à se lever, vient se placer aussi à la fenêtre.

«--Cette vue est gentille!... Cette cour... ce jardin... ces fleurs...

et puis le bois qui encadre le tableau... Il faut que je dessine tout

cela...--Il me semble qu'hier tu trouvais cette demeure fort

triste.--Hier, il faisait nuit... Tiens, mon ami, il n'y a rien de tel

qu'un effet de soleil pour embellir un tableau.»

En ce moment on frappe à la porte de la chambre, et les deux amis

reconnaissent la voix du maître de la maison, qui demande si l'on peut

entrer.

«Oui, oui, entrez, mon cher hôte!» crie Dufour en allant ouvrir à

Grandpierre, auquel il tend la main, que celui-ci serre avec cordialité.

«--Je viens savoir si ces messieurs ont bien passé la nuit et s'ils

déjeûneront avant de partir.--Oui, mon cher hôte, nous déjeûnerons...

N'est-ce pas, Victor, que nous déjeûnerons avec notre

hôte?--Volontiers.--Et quant à la nuit... oh! elle a été excellente;...

je n'ai fait qu'un somme... j'ai été très-bien couché...--Je suis

charmé, messieurs, que vous ayez été satisfaits.--Est-ce qu'on n'est pas

toujours bien chez de braves gens?... Ce bon monsieur Grandpierre... il

a une bonne figure... N'est-ce pas, Victor, que notre hôte a une figure

franche,... ouverte?... Il faudra que je fasse votre portrait, monsieur

Grandpierre.--Oh! monsieur est bien honnête...--Si, si, je viendrai

faire votre portrait en me promenant dans le bois, quand nous serons à

Bréville..... Et votre ami Jacques, le verrons-nous ce matin?--Non,

monsieur; Jacques est parti depuis le point du jour, pour aller

travailler en journée... Dame!... Jacques n'est pas riche... Il y a

quatre ans, le feu brûla sa maison, sa récolte; il perdit le peu qu'il

possédait, et, après avoir labouré son petit champ, fut obligé d'aller

travailler à celui des autres; mais ça ne lui ôta pas sa bonne humeur,

et Jacques n'en garda pas moins avec lui sa tante qu'est ben vieille et

infirme. Oh! c'est un brave homme que Jacques;... un peu brusque..... un

peu gouailleur, comme ils disent dans le pays, mais qui est estimé de

chacun pour sa probité.--Eh bien! mon cher monsieur Grandpierre, ce que

vous me dites-là ne m'étonne nullement..... ce Jacques a une physionomie

toute particulière..... il a quelque chose qui prévient en sa faveur...

surtout quand on le regarde long-temps... N'est-ce pas, Victor?»

Victor, qui ne peut plus comprimer son envie de rire, sort en disant:

«Je vais voir le jardin pendant qu'on préparera le déjeûner.»

Le jeune homme traverse le corridor étroit, descend un petit escalier,

et se trouve dans la cour au bout de laquelle est le jardin. C'est un

petit enclos où sont pêle-mêle les fruits, les légumes, les racines dont

on fait un fréquent emploi dans un ménage. Chaque coin de terrain a

été mis à profit: la modeste laitue croît au pied du cerisier, le chou

et le groseiller sont pressés l'un contre l'autre, et la petite feuille

dentelée de la carotte se mêle au feuillage plus large et plus foncé du

navet; à peine si l'on a réservé quelques chemins pour mettre un pied

l'un devant l'autre.

Au fond de ce verger-potager, Victor aperçoit un petit carré qui paraît

plus soigné que le reste et dans lequel on a planté différentes fleurs.

Une jeune fille est assise sous un berceau couvert de chèvrefeuilles qui

termine ce petit parterre; elle a les yeux fixés sur un rosier qui est à

ses pieds; mais, à sa tristesse, à son immobilité, il est facile de

juger qu'en ce moment ce ne sont pas les fleurs qui l'occupent.

Victor s'approche doucement de Madeleine, qu'il a reconnue, quoiqu'elle

n'ait pas levé la tête; il va s'asseoir près d'elle en disant: «Voilà

des fleurs que vous aimez bien, n'est-ce pas?»

La jeune fille, toute surprise, rougit, semble honteuse, et se lève en

balbutiant: «Pardon, monsieur, je ne vous avais pas vu venir.

»--Eh bien! je ne veux pas vous faire fuir votre jardin... car je

gagerais que ce petit jardin est le vôtre?» dit Victor en retenant

Madeleine par la main. Celle-ci, un peu confuse, se rassied cependant en

répondant: «Oui, monsieur, c'est en effet mon petit jardin... monsieur

Grandpierre a bien voulu m'abandonner ce petit coin de terrain..... j'y

ai planté des fleurs, et j'en ai bien soin!...--Il n'y a aucun mal à

cela, mon enfant..... Vous aimez les fleurs... plus tard vous aimerez

autre chose encore... car il faut toujours que le coeur ait de

l'occupation... surtout chez les femmes; et de ce côté-là je suis femme

aussi. Mais, pendant que nous voilà seuls, il faut que je vous demande

l'explication de votre conduite d'hier... qui a beaucoup intrigué et

même inquiété mon compagnon... qui, à la vérité, s'inquiète

très-facilement. Il prétend que vous portiez sur nous des regards

mystérieux, mélancoliques... que vous paraissiez désirer de nous parler

en secret. Mon ami a-t-il rêvé tout cela... ou avez-vous en effet

quelque chose à nous dire? à nous demander?... Eh bien!... répondez

donc...»

La jeune fille rougit encore plus, en effeuillant dans ses doigts une

rose qu'elle vient de cueillir pour cacher son embarras. Elle ne lève

pas les yeux et n'ose répondre. Victor, pour l'enhardir, se rapproche

d'elle, passe son bras autour de sa taille, et, quoiqu'elle ne soit pas

jolie et qu'il n'en soit pas amoureux, lui prend un baiser, tant est

grande chez lui la force de l'habitude.

Madeleine se recule vivement à l'autre bout du banc; elle lève alors les

yeux sur Victor, et il y a dans son regard, dans tous ses traits une

expression de fierté, de mécontentement qui lui sied à ravir et qui

étonne le jeune homme. Il se rapproche d'elle, et veut lui prendre la

main, qu'elle retire aussitôt.

«--Je vous ai fâchée? Mon Dieu! j'en suis désolé... ce n'était nullement

mon intention.... je ne pensais pas qu'il y eût aucun mal à vous

embrasser... Est-ce que dans ce pays les jeunes filles se fâchent quand

on les embrasse?...

»--Monsieur, je ne suis pas habituée à de telles manières, et...--Et

vous avez eu un mouvement de fierté superbe! En vérité, il aurait fait

honneur à une duchesse!... Savez-vous, ma chère amie, que, pour une

servante de cabaret, vous êtes bien farouche?... Allons, la voilà qui

pleure à présent... je lui ai encore fait de la peine!... Vraiment, je ne

fais que des sottises ce matin... C'est peut-être parce que je vous ai

appelée servante que vous pleurez?... je vous assure que je n'ai pas

voulu vous humilier.... Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que

j'aime trop les femmes pour vouloir leur faire de la peine... Allons,

Madeleine, donnez-moi votre main, et faisons la paix... je vous promets

que je ne vous embrasserai plus... je ne sais même pas pourquoi cela

m'est arrivé... Mais aussi cet imbécile de Dufour, qui m'assure que vous

nous regardiez... que vous lui lanciez des oeillades.... Vous n'êtes plus

fâchée, n'est-ce pas?»

Victor a un ton de franchise, d'abandon, qui séduit, qui inspire

sur-le-champ la confiance; Madeleine s'est laissé prendre la main, et

elle lui dit d'un air qui n'a plus rien de sévère:

«Non, monsieur, je ne suis plus fâchée... d'ailleurs je n'avais pas le

droit de l'être... Je ne suis en effet qu'une servante dans cette

maison, mais monsieur Grandpierre m'y traite avec tant de bonté.... et

quoique sa femme soit quelquefois un peu brusque avec moi, cependant on

ne me regarde pas comme une domestique.... parce qu'autrefois... Ah!

j'étais si heureuse...

»--Pauvre petite! je comprends!..... vos parents étaient à leur aise

sans doute, et des malheurs vous auront forcée à entrer ici.

»--Mes parents!...... Je ne les ai jamais connus...... ils moururent

quand j'étais encore au berceau... à ce qu'on m'a dit... mais une

dame.... bien bonne, bien généreuse, eut pitié de moi; elle me prit avec

elle, me fit élever et me traita comme son enfant: cette dame était la

marquise de Bréville.

»--La marquise de Bréville?... la belle-mère d'Armand?--Oui, monsieur.

Ah! combien elle eut de bontés pour moi!.... C'est lorsque son mari

mourut qu'elle me fit venir chez elle... j'avais, je crois, à peine

trois ans alors. Là je trouvai Armand et Ernestine.... c'étaient deux

enfants que monsieur le marquis avait eus d'un premier mariage, et que

ma bienfaitrice aimait beaucoup, quoiqu'elle ne fût que leur belle-mère.

Armand avait trois ans de plus que moi, et Ernestine cinq; mais ils

m'aimaient bien aussi; nous jouions ensemble, nous étions toujours

ensemble..... Ah! que j'étais heureuse alors!... ils me traitaient comme

leur soeur... je partageais leurs études, leurs occupations..... je ne

pensais pas que je n'étais qu'une pauvre orpheline!... je ne prévoyais

pas que mon sort pût changer. J'étais si jeune... je jouais et je

chantais sans cesse... Ah! je ne soupirais jamais dans ce temps-là!...

»--Pauvre Madeleine!... je comprends vos peines... je ne m'étonne plus

maintenant de vos manières gracieuses, distinguées...... de tout ce

qui me surprenait en vous... Mais continuez, je vous en prie.

»--Mon Dieu, monsieur, mon bonheur dura jusqu'à la mort de madame de

Bréville... J'avais près de onze ans quand ce malheur arriva... Ma

bienfaitrice mourut en peu de jours;.... je ne puis vous dire toute la

douleur que j'éprouvai,... dans ce moment affreux, ce n'était qu'elle

que je regrettais; je ne songeais nullement à mon sort, à ce que

j'allais devenir. Je pleurais celle qui m'avait tenu lieu de mère;

Armand et Ernestine pleuraient avec moi, car ils l'aimaient bien aussi;

mais, au bout de quelques jours, il arriva du monde, des parents..... on

emmena Ernestine et Armand, et on mit à la porte la petite Madeleine,

car je n'étais rien dans la maison, et, en perdant ma bienfaitrice,

j'avais tout perdu!

»--Madame de Bréville n'avait pas eu le temps d'assurer votre sort, sans

doute? Mais vous abandonner ainsi..... ah! c'est affreux. Il fallait que

tous ces gens-là eussent le coeur bien dûr. Pourquoi la soeur d'Armand

ne vous emmena-t-elle pas avec elle?--Oh! ce ne fut pas de sa faute: on

ne le voulut pas. Je ne savais que devenir, lorsque Jacques parut devant

moi. Il me prit par la main, me consola, dit, entre ses dents, bien des

choses que je ne compris pas... puis, m'emmena chez lui, où il avait

déjà soin de sa vieille tante... Ah! c'est un brave homme que

Jacques!.... je restai trois ans chez lui. Alors arriva un nouveau

malheur: le feu consuma sa demeure. Jacques n'avait plus rien; je ne

voulus pas rester encore à sa charge... Heureusement, M. Grandpierre eut

pitié de moi, et il voulut bien me prendre dans sa maison... Il y a

quatre ans que j'y suis. M. Grandpierre me traite avec douceur: sa femme

gronde parfois, mais enfin j'étais habituée à mon sort, lorsqu'il y a

quelques jours, en apprenant que M. Armand de Bréville, que sa soeur

étaient revenus dans ce pays, je ne pus me défendre d'éprouver de

nouvelles espérances.... Je crus.... oui, j'osai penser que ceux qui

m'avaient traitée comme leur soeur, dont j'avais pendant long-temps

partagé les plaisirs, se souviendraient de Madeleine, et voudraient au

moins la revoir, l'embrasser une fois;.... car ce n'est pas leurs

bienfaits que je désire, mais leur amitié dont je suis jalouse... Madame

de Bréville appelait Armand et Ernestine ses enfants, et je les aimais

comme les enfants de ma bienfaitrice!... Eh! bien, monsieur,..... je ne

les ai pas vus;... ils ne m'ont pas fait dire d'aller à Bréville... Ah!

voilà ce qui me fait le plus de peine..... car j'ai un grand désir de

les voir..... de les embrasser..... Aussi, combien j'envie le sort de

ceux qui vont chez eux, combien je voudrais être à leur place!.... Voilà

pourquoi, monsieur, en apprenant que vous allez chez mes compagnons

d'enfance, je vous ai regardés souvent à la dérobée... J'aurais voulu

vous dire mille choses pour ceux que j'aime toujours, quoiqu'ils ne

pensent plus à moi;.... mais je n'osais pas... et je conçois que j'aie

dû vous paraître singulière..... et bien hardie peut-être, de vous

regarder si souvent.»

Le récit de Madeleine a vivement intéressé Victor; il lui promet de

parler d'elle à Armand et à sa soeur; il lui fait comprendre que ses amis

d'enfance, tout en ayant conservé le souvenir de la petite protégée de

madame de Bréville, peuvent ignorer qu'elle habite si près d'eux,

puisque la jeune fille convient que ni Jacques ni personne de chez

Grandpierre n'a été à Bréville depuis que le jeune marquis y est revenu.

L'espoir entre dans l'ame de Madeleine; ses yeux brillent déjà de

plaisir: elle remercie Victor. Dans l'effusion de sa joie, elle lui

presse tendrement les mains; mais, dans ces marques de reconnaissance,

il n'y a rien que d'innocent; le jeune homme le voit bien; aussi ne

profite-t-il pas de la joie de Madeleine pour lui prendre un autre

baiser.... Il est vrai que Madeleine n'est pas jolie.

On entend la voix de madame Grandpierre, qui appelle la jeune fille.

Celle-ci s'écrie: «Oh! mon Dieu, je vais être grondée!.... En causant

avec vous, monsieur, j'ai oublié le déjeûner;... mais c'est égal... vous

m'avez fait espérer qu'Armand et Ernestine pouvaient encore m'aimer un

peu..... je veux être grondée à ce prix-là.....»

Madeleine va s'éloigner... elle revient vivement vers Victor et lui dit

d'un air honteux: «Monsieur... pardonnez-moi si je dis Armand et

Ernestine, en parlant de M. le marquis, votre ami, et de sa soeur... ce

sont mes souvenirs d'enfance qui me trompent encore... mais je sais bien

que je ne dois plus les nommer ainsi.... et quand je les verrai, oh! je

saurai conserver le respect que je leur dois... pourvu qu'ils me

permettent de les aimer comme autrefois!...»

La jeune fille salue de nouveau Victor et s'éloigne lestement, en

sautant par-dessus les carottes et les choux qui encombrent le jardin.

Victor se dit, en la regardant aller: «Cette petite a de l'ame, de la

sensibilité, et une délicatesse de sentiment qui n'est pas commune:

c'est dommage qu'elle ne soit pas jolie.... et pourtant, c'est peut-être

plus heureux pour elle, cela l'exposera moins aux séductions...»

Victor quitte le jardin et se rend dans la salle basse où il a soupé la

veille; il y trouve Dufour, qui s'est établi sur une table, et s'occupe

à dessiner madame Grandpierre et son fils Babolein, qu'il réunit en

camée. La vieille femme pose avec une dignité comique, ne tournant la

tête que pour gronder Madeleine, qui n'a pas encore mis le couvert, mais

reprenant bien vite la position qu'on lui a indiquée. Quand au grand

Babolein, sa figure niaise et lourde ne change pas un moment

d'expression.

«Je fais nos excellens hôtes,» dit Dufour en voyant entrer Victor.

«Madame Grandpierre a une superbe physionomie... des traits bien

caractérisés... Avec son fils à côté, cela tranchera.... Ne remuez pas,

madame Grandpierre, je vous en prie!... je n'ai plus que quelques coups

de crayon à donner.... Je voulais faire aussi notre hôte.... mais ce

sera pour une autre fois... Je viendrai vous voir en me promenant dans

le pays... j'entrerai faire la causette avec madame Grandpierre...

j'aime les braves gens, moi!... Ah! il faudra aussi que je fasse l'ami

Jacques.... avec sa blouse.... son bonnet.... ça fera bien!...

»--Je te conseille de lui faire aussi tenir sa faux,» dit Victor en

souriant; «tu sais que cela lui donne un air qui t'a frappé hier?

»--C'est bien! c'est bien!» dit Dufour en se pinçant les lèvres; «je lui

ferai tenir ce que je voudrai!.... Madame Grandpierre, vous pouvez vous

lever... j'ai fini.»

Dufour présente son camée; la paysanne prend d'abord le portrait de son

fils et le sien pour une seule figure, mais on parvient à lui faire

distinguer son profil, et elle se trouve très-ressemblante parce que son

bonnet est exactement copié.

Le déjeûner est servi, on se met à table. Dufour mange comme quatre, et,

tout en déjeûnant, trinque avec Grandpierre, frappe sur les joues de son

fils et coupe du pain à la maman. Cette fois, c'est Victor qui le presse

pour le faire quitter la table, parce qu'il ne veut point passer sa

journée chez les paysans. Enfin, Dufour se lève, embrasse madame

Grandpierre, embrasse Babolein, frappe sur le ventre à son hôte, et

s'éloigne comme s'il quittait ses parents. Pendant ce temps, Victor a

payé leur dépense, et il dit tout bas à Madeleine, qui s'est approchée

de lui et le regarde timidement: «Je ne vous oublierai pas; bientôt, je

l'espère, vous aurez des nouvelles de vos amis d'enfance.»

Madeleine · 第 17 / 43 题