LA PELOUSE

L'air était frais et léger. Je me promenai dans la ville et je fis la

remarque que plusieurs maisons notables y fumaient encore (notamment

l'Hôtel de Ville où je vis naguère si bien logé Frère Jérôme) et qu'un

grand nombre d'autres avaient été enfoncées et mises au pillage. Je

considérai la probabilité qu'à la suite de mon absence de l'hôtellerie

du _Guet-Apens_, je n'y retrouvasse point ma sacoche ni de quoi remettre

de l'ordre dans mon habit; ceci pour le cas où l'hôtellerie fût encore

debout. Pour le cas contraire, qui était vraisemblable, autant valait

m'aller étendre au bord de l'eau où il y a une pelouse beaucoup plus

sûre et rapprochée que mon lit. Et, nonobstant mille embarras dont la

vie est remplie, je rendis grâce à Dieu avant que de fermer l'oeil.

Cette pelouse a une tendre déclivité qui va jusques à la rivière, joli

cours d'eau un peu vif, mais limpide et permettant que l'on s'y baigne,

ce que l'on fait couramment dans la bonne saison. Je dormis un temps

assez convenable, si j'en juge par la hauteur qu'occupait le soleil

quand je le vis en m'éveillant brusquement au sein même de la rivière,

et d'une façon malhonnête et désagréable. Mon premier sentiment, quand

je me sentis plongé dans cette humidité, fut que j'y avais été amené

petit à petit par le moyen des mouvements que l'on exécute durant le

sommeil qui suit les fortes agitations. Mais je vis, hors de la pelouse,

décamper plusieurs personnages dont j'avisai principalement un, qui

portait, à environ trois pouces de la fesse gauche, la marque de mon ami

Lorenzo Valla, ainsi que je l'observai finement, quoique de loin. Au

surplus, je ne tardai pas à être informé par la chère petite Lola

Corazon y las Pequeñecès qui était parmi eux et qui, n'ayant pas eu le

loisir de fuir aussi rapidement que ces messieurs, s'était résolue

soudain à passer de mon parti, et se tenait accroupie au bord de l'eau,

bien jolie comme à l'habitude, et son petit carré de lin posé je ne sais

où.

--Vous n'êtes point mort? fit-elle, avec simplicité, en me voyant

gigoter dans le courant.

--J'en suis bien aise, par ma foi! puisque je vous revois, petite Lola,

et quoique fâché de contrarier les desseins de...

--Ces messieurs, dit-elle, gageaient en effet, en s'en allant, que vous

ne toucheriez ni ce bord où je suis parmi des pâquerettes, ni cette

bouche que j'ai tout de même plaisir à vous laisser prendre, malgré que

vous soyez pareil à un linceul issu de la lessive...

--Ah! Lola! ces pâquerettes ne se relèveront pas et demeureront fanées

pour avoir été tant seulement une fois touchées de votre mignon pied; et

considérez combien il faut que cette autre petite fleur qui est votre

bouche soit de vertu éminente pour se garder si fraîche sous un si grand

commerce!...

--Je n'y ai point de mérite! dit-elle.

La chère enfant se défendait de mes compliments! Je la baisai; et nous

devisâmes tranquillement, sur l'herbe et au seul bruit de l'eau, de

l'attentat qu'elle et sa compagnie avaient commis contre moi.

--Ainsi donc! adorable Lola, dis-je en tapotant la chair ferme de son

épaule, vous alliez tremper dans une action que la Sainte Église

n'approuve point communément?

--Ah! dit-elle, j'aurais beaucoup regretté les bons moments que je vois

bien à cette heure que je ne manquerai pas de passer avec vous avant

qu'il soit longtemps; mais ces messieurs sont fortement prévenus contre

votre personne, outre qu'ils avaient ce matin la main faite par tout

l'exercice de cette nuit; il faut avouer aussi que vous dormiez là d'une

façon favorable...

--Baillez-moi ces petites quenottes que je vois là et que je veux baiser

encore une fois!... Bon!... Et vous disiez, Lola, que ces messieurs ne

m'ont point en bonne odeur. Ah! que j'ai failli en avoir de l'ennui!

Mais d'où vient leur ressentiment?

--C'est, dit-elle, de ce que vous avez mis à Lorenzo Valla une mauvaise

marque en un endroit qui, sans cela, aurait de l'avantage. Quant à

l'homme nu...

--C'était lui?

--C'était lui, qui ne me quitta, hier, à la suite de l'inconvénient

d'avoir soldé la dépense de la porte que vous défonçâtes, vilain jaloux,

qu'après que lui fut tombée dans les bras, par une fenêtre, une certaine

demoiselle du pays qui se dit dans la grande nécessité d'être sa

servante, et passa la nuit à lui fouiller sous l'aisselle, je ne sais

pourquoi...

--Ha! ïaïe! ïaïe! je le sais, moi!

--En ce cas, vous feriez bien de le dire, et à moi plutôt qu'à cet homme

nu, car il n'a aucun goût à vous voir...

--J'en ai l'idée!

--Pourquoi donc?

--Lola! je vous le dirai dans l'oreille, un jour que je serai

suffisamment pris de vin pour vous confondre, en confession mentale,

avec Notre-Dame-la-vierge! Mais, dites-moi, Lola, connaissez-vous cet

homme nu?

--Je le connais pour l'homme nu, et pour accomplir les fonctions d'un

homme nu...

--En ce cas, vous ne le connaissez pas!

--Je vous trouve plaisant.

--Ha! aussi bien, Lola, vous êtes trop jolie pour causer billevesées,

plaisantons d'autre sorte!...

--Je veux bien, répondit-elle.

Nous n'avions pas commencé de donner un sens à ces mots, que nous nous

vîmes entourés d'un cercle imposant de personnes ayant tous les

caractères d'une fâcheuse disposition à l'égard de nos agréments. Je

saisissais mal la langue en laquelle il n'était que trop évident qu'ils

échangeaient leur courroux, et qui est tudesque et barbare. Lola, qui a

toutes sortes de connaissances, m'en rendit sensibles quelques

expressions assez pourvues de signification. Ces gens-là étaient les

Badois de qui les maisons, cette nuit-ci, avaient été brûlées ou

défoncées et mises au pillage. Et ils n'avaient pas évidemment perdu la

mémoire des belles formes de Lola Corazon y las Pequeñecès qui avaient

animé récemment ces scènes de brigandage, et s'étalaient pour l'heure à

la face du soleil et sur cette pelouse verdoyante. Quant à moi, qu'ils

me prissent pour l'homme nu, dans l'état où je m'étais mis par le fait

de mon bain matinal premièrement, et secondement par celui de la

présence de l'ardente Espagnole, il n'y avait point d'espoir qu'ils y

manquassent. Et je recommandai mon âme à Dieu pour la deuxième fois

depuis le lever de l'aurore, regrettant toutefois de n'avoir pas eu le

loisir de prouver à la petite Lola que je lui pardonnais ses péchés

contre moi. J'aurais aimé aussi revoir avant que de trépasser, la

signora Bianca Capella et mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal

que je savais si fâchées à mon endroit; et même la petite personne au

bavolet ou la servante, sans compter celle que je n'ai vue qu'une fois,

hélas! et trop peu de temps, et que j'avais crue vêtue en tout de

l'étole de monsieur l'évêque...

Je ne sais si c'est par l'approche du danger que j'eus un instant la vue

troublée de l'apparence de quelqu'un qui ressemblait à s'y méprendre à

cette petite dont j'ai parlé en dernier lieu, et qui se faufilait parmi

les groupes de nos bourreaux comme fait une puce dans les replis d'une

courtepointe. Je m'écriai et oubliai tout, en la pensée que cette

personne était bien la première qui m'était apparue lors de mon arrivée

à Bade, au seuil de l'Hôtel de Ville; et je n'avais point recueilli mes

esprits que je vis Frère Jérôme aussi parmi les bourreaux.

--Tout va bien! dis-je à Lola qui ne se mettait point trop martel en

tête, ayant reçu de la nature de bons moyens de se tirer des embûches

des hommes. Tout va bien! repris-je, car je vais me recommander de

monsieur Gerson qui couche à côté de moi et qui a dépouillé

magistralement la doctrine de Frère Jérôme, ce dont cet apôtre est assez

satisfait.

J'allais précisément m'avancer vers le théoricien de la Vérité et je

tenais ma cause pour gagnée grâce au nom de monsieur Gerson; mais je vis

au Frère une si mauvaise figure que je n'eus point l'audace de faire un

pas de plus en avant.

--Ah! dis-je à Lola, que n'ai-je affaire à monseigneur l'Électeur de

Bavière, à notre bon ami Valla ou même à quelque pape déposé ou digne de

l'être; je leur donnerais à entendre quelque bonne farce bien grasse et

j'aurais du goût, en vérité, de déjouer leur astuce! Mais tous ces

disciples de Frère Jérôme vous viennent brancher avec la même

désinvolture qu'ils vous bailleraient une aubade, et ils sont plus

nombreux que les iniquités insignes de celui pour qui il est clair à

présent que je vais endurer le martyre! Il est non moins certain qu'un

lieutenant de police, s'il y en avait à Bade, m'aurait déjà tiré de

plusieurs mauvais pas. Je me prends à douter de l'excellence de ces

moeurs. Las! embrassez-moi, Lola! j'aperçois le bout de la corde qui

nous soutiendra tout à l'heure à la maîtresse branche de ce pommier...

Tout de même, je mourrai donc avec le regret que tous ces gens-là ne

sachent point, ni vous non plus, Lola, qui est l'homme de qui je

commence à expier les forfaits: j'ai idée qu'ils en seraient stupéfaits

et y perdraient la force de nous pendre!...

--En effet, dit Lola, ils sont sensibles à la Vérité.

Enfin je m'apprêtais à lâcher le nom de ce personnage, quand tout le

monde fut distrait par un bruit de coassements comparables à ceux que

font les grenouilles dans les marécages. Nous nous retournâmes tout d'un

trait du côté d'où venait ce bruit aquatique, et je ne fus pas peu

surpris de reconnaître monsieur Gerson qui s'exerçait bénévolement à

prendre des grenouilles à la pipée. Il était, lui aussi, nu comme un

ver, contrairement à son habitude, à cause de la disgrâce de son

physique, qui soudain prêta à rire à ceux-là même des Badois qui avaient

les mines les plus renfrognées. Il faut dire qu'il s'était fait dessiner

par tout le corps des signes cabalistiques et qu'il exécutait au bord de

l'eau les gestes les plus en opposition avec ceux d'un chancelier de

l'Université. Il nous avertit qu'il était fortement revenu de

l'efficacité de la connaissance, à la suite d'avoir dépouillé les

traités de Frère Jérôme jusqu'au squelette, si l'on peut s'exprimer

ainsi, et qu'il était là depuis le matin, sur l'avis d'un grand

nécromancien tout nu qui lui avait affirmé que toute la philosophie

était de bayer aux corneilles et d'accomplir quelques menues pratiques

de la Magie, pourvu que l'on vînt lui apporter à l'heure du déjeûner un

bon plat de grenouilles dont il était friand. Personne ne douta que tant

d'innocence ne fût le revêtement habile d'un bel et bon forfait, et on

lui tomba dessus, pendant que l'on nous rendait, Lola et moi, à nos

premiers ébats. J'aurais assurément plaidé la cause de monsieur Gerson,

si je ne me fusse avisé qu'il avait lui-même manifesté bien de

l'indifférence toute la matinée, durant que, par deux fois, j'avais été

mené à deux doigts de la mort, lui étant là, à ses grenouilles.

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Les Bains de Bade: Petit Roman d'aventures Galantes et morales · 第 19 / 25 题