Agenouillée à l'entre-bâillure de la porte, le cou tendu, toute
vibrante d'anxiété, Mme Blanche épiait les effets du poison qu'elle
avait versé.
Elle était si près de sa victime, qu'elle distinguait jusqu'au
battement de ses tempes et que par instants il lui semblait sentir son
haleine brûlante comme la flamme...
À la crise qui avait brisé Marie-Anne, une invincible prostration
succédait. On l'eût crue morte, à la voir dans son fauteuil, sans le
mouvement continuel de ses mâchoires, sans le râle profond et sourd
qui déchirait sa gorge.
Mais bientôt un soubresaut la redressa toute frémissante, ses nerfs se
crispèrent et on entendit ses dents grincer... De nouveau les nausées
revinrent, puis elle fut prise de vomissements.
Et à chaque effort qu'elle faisait pour vomir, tout son corps était
ébranlé et secoué des talons à la nuque, sa poitrine se soulevait à
éclater, et de brusques secousses disloquaient ses épaules. Peu à peu
une teinte terreuse, de même qu'une couche de bistre, s'étendait sur
son visage, les marbrures de ses joues devenaient plus foncées, les
yeux s'injectaient, et la sueur à grosses gouttes coulait de son
front.
Ses douleurs devaient être intolérables... Elle gémissait faiblement,
par moments, et d'autres fois elle poussait de véritables hurlements.
Puis, elle balbutiait des lambeaux de phrases: elle demandait à boire
ou suppliait Dieu d'abréger ses tortures.
--Ah!... c'est atroce!... Je souffre trop! La mort, mon Dieu! la
mort!...
Tous les gens qu'elle avait connus, elle les invoquait, criant à
l'aide, d'une voix déchirante.
Elle appelait Mme d'Escorval, l'abbé Midon, Maurice, son frère,
Chanlouineau, Martial!...
Martial! ce nom seul, ainsi prononcé, eût suffi pour éteindre toute
pitié dans le cœur de Mme Blanche.
--Va!... pensait-elle, appelle ton amant, appelle!... Il arrivera trop
tard.
Et Marie-Anne répétant encore ce nom:
--Souffre!... poursuivait Mme Blanche, toi qui as inspiré à Martial
l'odieux courage de m'abandonner, moi, sa femme, moi la marquise de
Sairmeuse, comme un laquais ivre n'oserait pas abandonner la dernière
des créatures perdues... Meurs; et mon mari me reviendra repentant.
Non, elle n'avait pas pitié. Si elle était oppressée à ne pouvoir
respirer, cela venait simplement de l'instinctive horreur qu'inspiré
la souffrance d'autrui, impression toute physique, qu'on décore du
beau nom de sensibilité, et qui n'est qu'une manifestation du plus
grossier égoïsme.
Et cependant Marie-Anne allait s'affaiblissant à vue d'œil.
Les spasmes devenaient moins fréquents, les périodes de rémission de
plus en plus longues; les nausées faisaient encore haleter ses flancs,
mais elle ne vomissait plus, et après chaque crise l'anéantissement
augmentait, pareil à une syncope.
Bientôt elle n'eut même plus la force de se plaindre, ses yeux
s'éteignirent, et après un grand effort qui amena à ses lèvres une
bave sanglante, sa tête se renversa en arrière et elle ne bougea plus.
--Serait-ce fini! murmura Mme Blanche.
Elle se releva, mais ses jambes tremblaient et la soutenaient à peine;
elle fut obligée de s'accoter contre la cloison.
Le cœur était resté ferme, implacable; la chair défaillait.
C'est que jamais son imagination n'avait pu concevoir un spectacle tel
que celui qu'elle venait de voir.
Elle savait que le poison donne la mort; elle ne soupçonnait pas ce
qu'est l'agonie du poison.
Maintenant elle ne songeait plus à augmenter les angoisses de
Marie-Anne, en lui jetant son nom comme une suprême vengeance... Elle
ne songeait qu'à se retirer sans être aperçue de sa victime.
Fuir, s'éloigner bien vite, quitter cette maison, dont les planchers
lui brûlaient les pieds, elle ne voulait que cela.
Toutes ses idées vacillaient, une sensation étrange, mystérieuse,
inexplicable l'envahissait; ce n'était pas encore l'effroi, c'était la
stupeur qui suit le crime, l'hébétement du meurtre...
Cependant elle se contraignit à attendre quelques minutes, et enfin,
voyant que Marie-Anne demeurait toujours immobile, les paupières
closes, elle se hasarda à ouvrir doucement la porte du cabinet et elle
s'avança dans la chambre.
Elle n'y avait pas fait trois pas que Marie-Anne tout à coup,
brusquement, comme si elle eût été galvanisée par une commotion
électrique, se dressa tout d'une pièce, les bras en croix pour barrer
le passage.
Le mouvement fut si terrible, que Mme Blanche recula jusqu'à une des
fenêtres.
--La marquise de Sairmeuse!... balbutia Marie-Anne, Blanche... ici.
Et s'expliquant ses souffrances par la présence de cette jeune femme
qui avait été son amie, elle s'écria:
--Empoisonneuse!...
Mais Mme Blanche avait un de ces caractères de fer que les événements
brisent et ne font pas ployer.
Pour rien au monde, puisqu'elle était découverte, elle n'eût consenti
à nier.
Elle s'avança résolument, et d'une voix ferme:
--Eh bien, oui!... dit-elle; c'est moi qui prends ma revanche.
Et tutoyant, comme autrefois, son ancienne amie:
--Penses-tu donc que je n'ai pas souffert le soir où tu as envoyé ton
frère m'arracher mon mari, que je n'ai plus revu!...
--Votre mari!... moi.... Je ne vous comprends pas.
--Oserais-tu donc soutenir que tu n'es pas la maîtresse de Martial...
--Le marquis de Sairmeuse!... je l'ai revu hier pour la première fois,
depuis l'évasion du baron d'Escorval...
L'effort qu'elle avait fait pour se dresser, pour se tenir debout,
pour parler, l'avait épuisée; elle retomba sur le fauteuil.
Mais Mme Blanche devait être impitoyable.
--Vraiment!... fit-elle, tu n'as pas revu Martial... Dis-moi donc
alors qui t'a donné ces beaux meubles, ces tentures de soie, ces
tapis, tout ce luxe qui t'entoure?...
--Chanlouineau.
Mme Blanche haussa les épaules.
--Soit, fit-elle avec un sourire ironique; mais est-ce aussi
Chanlouineau que tu attends ce soir?... Est-ce pour Chanlouineau
que tu as mis chauffer ces pantoufles brodées et que tu dressais la
table?... Est-ce Chanlouineau qui t'a envoyé des vêtements par un
paysan nommé Poignot?... Tu vois bien que je sais tout...
Et comme sa victime se taisait:
--Qui donc attends-tu? insista-t-elle; voyons, réponds!...
--Je ne puis...
--Tu vois donc bien, malheureuse, que c'est ton amant, mon mari,
Martial!...
Marie-Anne réfléchissait autant que le lui permettaient ses
souffrances intolérables et le trouble de son intelligence.
Pouvait-elle dire quels hôtes elle attendait?...
Nommer le baron d'Escorval à Mme Blanche, n'était-ce pas le perdre, le
livrer!... On espérait sa grâce, un sauf-conduit, la révision de son
jugement; il n'en était pas moins sous le coup d'une condamnation à
mort, exécutoire dans les vingt-quatre heures...
--Ainsi, c'est bien décidé, insista Mme Blanche, tu refuses de me dire
qui doit venir ici, dans une heure, à minuit!...
--Je refuse.
Mais une idée était venue à Marie-Anne.
Bien que le moindre mouvement lui causât une douleur aiguë, elle eut
assez d'énergie pour dégrafer sa robe, et déchirant son corset, elle
en retira un papier plié menu.
--Je ne suis pas la maîtresse du marquis de Sairmeuse, prononça-t-elle
d'une voix défaillante, je suis la femme de Maurice d'Escorval; en
voici la preuve, lisez...
Mme Blanche n'eut pas plus tôt lu que ses traits subitement se
décomposèrent; elle devint pâle autant que sa victime, sa vue se
troublait, les oreilles lui tintaient, elle se sentait trempée d'une
sueur froide.
Ce papier, c'était le certificat du mariage religieux de Maurice et de
Marie-Anne, signé par le curé de Vigano, par le vieux médecin et par
le caporal Bavois, daté et scellé du sceau de la paroisse...
La preuve était indiscutable.
Une lueur foudroyante se fit dans l'esprit de Mme Blanche.
Elle avait commis un crime inutile, elle venait d'assassiner une
innocente...
Le premier bon mouvement de sa vie fit battre son cœur plus vite,
elle ne calcula rien, elle oublia à quels périls elle s'exposait, et
d'une voix vibrante:
--À moi!... s'écria-t-elle, à l'aide!... au secours!...
Onze heures sonnaient, tout dormait; la ferme la plus voisine de la
Borderie en était distante d'un quart de lieue.
La voix de Mme Blanche devait se perdre dans l'immense solitude de la
nuit.
En bas, dans le jardin, tante Médie entendait sans doute, mais elle se
fût laissée hacher en morceaux plutôt que d'entrer.
Et cependant, il se trouva quelqu'un pour recueillir ces cris de
détresse.
Moins éperdues de douleur et d'épouvante, les deux jeunes femmes
eussent remarqué le bruit de l'escalier, craquant sous le poids d'un
homme qui montait à pas muets...
Ce n'était pas un sauveur, car il ne se montra pas.
Mais fût-on venu aux appels désespérés de Mme Blanche, il était trop
tard.
Marie-Anne comprenait bien qu'il n'était plus d'espoir pour elle, et
que c'était le froid de la mort qui peu à peu gagnait son cœur. Elle
sentait que la vie lui échappait.
Aussi, quand Mme Blanche parut prête à s'élancer dehors pour courir
chercher des secours, elle la retint d'un geste doux, et d'une voix
éteinte:
--Blanche!... murmura-t-elle.
L'empoisonneuse s'arrêta.
--N'appelle plus, poursuivit Marie-Anne, reprenant, elle aussi, le
tutoiement d'autrefois, à quoi bon! Reste, tiens-toi tranquille, que
du moins je puisse finir en paix... va, ce ne sera pas long!...
--Tais-toi! ne parle pas ainsi! Il ne faut pas, je ne veux pas que tu
meures!... Si tu mourais, grand Dieu!... quelle serait ma vie, après!
Marie-Anne ne répondit pas... Le poison poursuivait son œuvre de
dissolution. Sa respiration sifflait dans sa gorge enflammée; sa
langue, lorsqu'elle la remuait, lui causait dans la bouche l'affreuse
sensation d'un fer rouge; ses lèvres se tuméfiaient, et ses mains
paralysées, inertes, n'obéissaient plus à sa volonté.
Mais l'horreur même de la situation rendit à Mme Blanche une lueur de
raison.
--Rien n'est perdu, s'écria-t-elle. C'est dans cette grande boîte-là,
sur la table, que j'ai trouvé, que j'ai pris,--elle n'osa pas
prononcer le mot: poison,--la poudre que j'ai versée dans la tasse. Tu
sais quelle est cette poudre, tu dois connaître le remède...
Marie-Anne secoua tristement la tête.
--Rien ne peut plus me sauver, murmura-t-elle d'une voix à peine
distincte, et entrecoupée de hoquets sinistres; mais je ne me plains
pas. Qui sait de quelles chutes la mort me préserve peut-être. Je ne
regrette pas la vie. J'ai tant souffert depuis un an, j'ai subi tant
d'humiliations, j'ai tant pleuré... La fatalité était sur moi!...
Elle eut, en ce moment, cet éclair de seconde vue qui illumine les
agonisants. Le sens des événements éclata. Elle comprit qu'elle-même
avait fait sa destinée, et qu'en acceptant le rôle de perfidie et de
mensonge composé par son père, elle avait rendu possibles et comme
préparé les mensonges, les perfidies, les crimes, les erreurs et les
trompeuses apparences dont enfin elle était victime.
Sa parole allait s'éteignant comme celle d'une personne qui
s'assoupit, ses atroces douleurs faisaient trêve, tout s'apaisait en
elle après tant d'agitations; elle s'endormait, pour ainsi dire, dans
les bras de la mort...
Elle s'abandonnait, quand une pensée jaillit de ses ténèbres, si
terrible qu'elle lui arracha un cri:
--Mon enfant!...
Rassemblant en un effort surhumain tout ce que le poison lui laissait
de volonté, d'énergie et de forces, elle s'était redressée sur son
fauteuil, le visage contracté par une indicible angoisse...
--Blanche!... prononça-t-elle d'un accent bref dont on l'eût crue
incapable, écoute-moi: c'est le secret de ma vie qu'il faut que je te
dise... personne ne le soupçonne... J'ai un fils de Maurice...
Hélas! voici des mois que Maurice a disparu... S'il était mort, que
deviendrait notre fils!... Blanche, tu vas me jurer, toi qui me tues,
que tu me remplaceras près de mon enfant...
Mme Blanche était comme frappée de vertige.
--Je jure!... dit-elle, je jure!...
--Eh bien! à ce prix, mais à ce prix seulement, je te pardonne! Mais
prends garde! N'oublie pas que tu as juré!... Blanche, Dieu permet
parfois que les morts se vengent!... Tu as juré, souviens-toi! Mon
fantôme ne t'accordera le sommeil qu'après que tu auras tenu ton
serment.
--Je me souviendrai, balbutia Mme Blanche, je me souviendrai. Mais...
ton enfant...
--Ah!... j'ai eu peur... Lâche créature que je suis, j'ai reculé
devant la honte... puis, Maurice commandait... Je me suis séparée
de mon enfant... ta jalousie et ma mort sont le châtiment... Pauvre
être... je l'ai livré à des étrangers... Malheureuse que je suis...
malheureuse... Ah! c'est trop souffrir... Blanche, souviens-toi!...
Elle bégaya quelques mots encore, mais indistincts,
incompréhensibles...
Mme Blanche, hors de soi, eut la force de lui prendre le bras, et de
le secouer...
--À qui as-tu confié ton enfant, répéta-t-elle, à qui?... où?...
Marie-Anne... un mot encore, un seul, un nom, Marie-Anne!
Les lèvres de l'infortunée s'agitèrent, mais sa gorge ne rendit qu'un
râle sourd...
Elle s'était affaissée sur son fauteuil; une convulsion suprême la
tordit comme un lien de fagot; elle glissa sur le tapis et tomba tout
de son long, sur le dos...
Marie-Anne était morte... morte sans avoir pu prononcer le nom du
vieux médecin de Vigano...
Elle était morte, et l'empoisonneuse terrifiée demeurait au milieu de
la chambre, livide et plus raide qu'une statue, l'œil démesurément
agrandi, le front moite d'une sueur glacée...
Toutes ses pensées tourbillonnaient comme des feuilles au souffle
furieux de l'ouragan; il lui semblait que la folie--une folie comme
celle de son père--envahissait son cerveau. Elle oubliait tout, elle
s'oubliait elle-même, elle ne se rappelait plus qu'un hôte devait
arriver à minuit, que l'heure volait, qu'elle allait être surprise si
elle ne fuyait pas.
Mais l'homme qui était venu quand elle avait crié au secours, veillait
sur elle. Quand il vit que Marie-Anne avait rendu le dernier soupir,
il fit un peu de bruit contre la porte et allongea sa figure
grimaçante.
--Chupin!... balbutia Mme Blanche, rappelée au sentiment de la
réalité.
--En personne naturelle, répondit le vieux maraudeur. C'est une fière
chance que vous avez!... Eh! eh!... ça vous a trifouillé l'estomac,
toute cette affaire... Bast! ça passera. Mais il s'agit de ne pas
moisir ici, on peut venir... Allons, arrivez!...
Machinalement, l'empoisonneuse avança, mais le cadavre de Marie-Anne
était en travers de la porte, barrant le passage; pour sortir, il
fallait le franchir, elle n'eut pas ce courage et recula toute
chancelante...
--Hein!... qu'est-ce, fit Chupin, vous êtes incommodée...
Et comme il n'avait pas ces scrupules, il enjamba le corps, enleva Mme
Blanche comme un enfant et l'emporta...
Le vieux maraudeur était tout en joie. L'avenir ne l'inquiétait plus,
maintenant que Mme Blanche était rivée à lui, par cette chaîne plus
solide que celle des forçats, la complicité d'un crime.
Il se sentait sur la planche, ainsi qu'il se le disait, une vie de
seigneur, des années de bombances et de ribotes. Les remords de sa
délation, si terribles au commencement, ne le troublaient plus guère.
Il se voyait nourri, logé, renté, vêtu, bien gardé surtout par une
armée de domestiques.
Cependant, Mme Blanche, qui s'était trouvée mal, fut ranimée par le
grand air.
--Je veux marcher, dit-elle.
Chupin la déposa à terre, à vingt pas de la maison. Alors, elle se
souvint.
--Et tante Médie!... s'écria-t-elle.
La parente pauvre était là; pareille à ces chiens que leurs maîtres
laissent à la porte des maisons où ils entrent, elle avait vu sortir
sa nièce, portée par le vieux maraudeur, et instinctivement elle avait
suivi.
--Il ne s'agit pas de causer, dit Chupin aux deux femmes, rentrez, je
vais vous conduire.