Pris par Mme Blanche en flagrant délit de mensonge ou tout au moins de
négligence, Chupin demeura un moment interloqué.
Il voyait s'évanouir cette perspective tant caressée d'une retraite
à Courtomieu; il voyait se tarir brusquement une source de faciles
bénéfices qui lui permettaient d'épargner son trésor et même de le
grossir.
Néanmoins il reprit son assurance, et d'un beau ton de franchise:
--Il se peut bien que je ne sois qu'une bête, dit-il à la jeune
femme, mais je ne tromperais pas un enfant. On vous aura fait un faux
rapport.
Mme Blanche haussa les épaules.
--Je tiens, dit-elle, mes renseignements de deux personnes qui,
certes, ignoraient l'intérêt qu'ils avaient pour moi, et qui n'ont pu
s'entendre...
--Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vous jure...
--Ne jurez pas... Avouez tout simplement avoir manqué de zèle.
L'accent de la jeune femme trahissait une certitude si forte, que
Chupin cessa de nier et changea de tactique.
Se grimant d'humilité, il confessa que la veille, en effet, il s'était
relâché de sa surveillance; il avait eu des affaires, un de ses gars,
le cadet, s'était foulé le pied, puis il avait rencontré des amis, on
l'avait entraîné au cabaret, on l'avait régalé, il avait bu plus que
de coutume, de sorte que...
Il parlait de ce ton pleurnicheur et patelin qui est la ressource
suprême de tout paysan serré de près, et à chaque moment il
s'interrompait pour affirmer sur sa grande foi son repentir, ou pour
se bourrer de coups de poing en s'adressant des injures.
--Vieil ivrogne! disait-il, cela t'apprendra... Maudite boisson!...
Mais ce luxe de protestations, loin de rassurer Mme Blanche, ne
faisait que fortifier le soupçon qui lui était venu.
--Tout cela est bel et bien, père Chupin, interrompit-elle d'un
ton fort sec, qu'allez-vous faire maintenant pour réparer votre
maladresse?...
Une fois encore la physionomie du vieux maraudeur changea, et,
feignant la plus violente colère:
--Ce que je compte faire!... s'écria-t-il; oh! on le verra bien. Je
prouverai qu'on ne se moque pas de moi impunément. D'abord, je plante
là le marquis de Sairmeuse pour ne m'occuper que de cette gueuse de
Marie-Anne. Tout près de la Borderie, il y a un petit bocage; dès ce
soir je m'y installe, et je veux que le diable me brûle s'il entre un
chat dans la maison sans que je le voie.
--Peut-être votre idée est-elle bonne.
--Oh! j'en réponds.
Mme Blanche n'insista pas, mais sortant sa bourse de sa poche, elle en
tira trois louis qu'elle tendit à Chupin, en lui disant:
--Prenez, et surtout ne vous enivrez plus. Encore une faute comme
celle-ci, et je me verrais forcée de m'adresser à un autre.
Le vieux maraudeur s'en alla sifflotant et tout tranquillisé.
On l'employait encore, donc il pouvait toujours compter sur ses
invalides...
Il avait tort de se rassurer ainsi. La générosité de Mme Blanche
n'était qu'une ruse destinée à masquer ses défiances.
--Je ne dois rien en laisser paraître, pensait-elle, tant que je
n'aurai pas une preuve.
Et dans le fait, pourquoi ne l'eût-il pas trahie, ce misérable, dont
le métier était de trahir!... Quelle raison avait-elle d'ajouter foi
à ses rapports? Elle le payait!... La belle affaire! D'autres, en le
payant mieux devaient certainement avoir la préférence!
Qui assurait Mme Blanche que, tandis qu'elle pensait faire surveiller,
elle n'était pas surveillée elle-même!... Elle eût reconnu à ce trait
la duplicité du marquis de Sairmeuse, de son mari.
Mais comment savoir et savoir vite surtout? Ah! elle n'apercevait
qu'un moyen, désagréable sans doute, mais sûr: épier elle-même son
espion.
Cette idée l'obséda si bien, que le dîner terminé, et comme la nuit
tombait, elle appela tante Médie.
--Prends ta mante, bien vite, tante, commanda-t-elle, j'ai une course
à faire et tu m'accompagnes.
La parente pauvre étendit la main vers un cordon de sonnette, sa nièce
l'arrêta.
--Tu te passeras de femme de chambre, lui dit-elle, je ne veux pas
qu'on sache au château que nous sortons.
--Nous irons donc seules?
--Seules.
--Comme cela, à pied, la nuit...
--Je suis pressée, tante, interrompit durement Mme Blanche, et je
t'attends.
En un clin d'œil la parente pauvre fut prête.
On venait de coucher le marquis de Courtomieu, les domestiques
dînaient, Mme Blanche et tante Médie purent gagner, sans être vues,
une petite porte du jardin qui donnait sur la campagne.
--Où allons-nous, mon Dieu!... gémissait tante Médie.
--Que t'importe!... viens...
Mme Blanche allait à la Borderie.
Elle eût pu prendre la route qui borde l'Oiselle, mais elle préféra
couper à travers champs, jugeant que de cette façon elle était sûre de
ne rencontrer personne.
La nuit était magnifique mais très-obscure, et à chaque instant les
deux femmes étaient arrêtées par quelque obstacle, haie vive ou fossé.
Deux fois Mme Blanche perdit sa direction. La pauvre tante Médie se
heurtait à toutes les mottes de terre, trébuchait à tous les sillons,
elle geignait, elle pleurait presque, mais sa terrible nièce était
impitoyable.
--Marche, lui disait-elle, ou je te laisse, tu retrouveras ton chemin
comme tu pourras.
Et la parente pauvre marchait.
Enfin, après une course de plus d'une heure, Mme Blanche respira. Elle
reconnaissait la maison de Chanlouineau. Elle s'arrêta dans le petit
bois que Chupin appelait «le bocage.»
--Sommes-nous donc arrivées? demanda tante Médie.
--Oui, mais tais-toi, reste là, je veux voir quelque chose.
--Quoi! tu me laisses seule?... Blanche, je t'en prie, que veux-tu
faire?... Mon Dieu, tu m'épouvantes... j'ai peur, Blanche!...
Déjà la jeune femme s'était éloignée. Elle parcourait en tous sens le
petit bois, cherchant Chupin. Elle ne le trouva pas.
--J'avais deviné, pensait-elle, les dents serrées par la colère, le
misérable me jouait. Qui sait si Martial et Marie-Anne ne sont pas là,
dans cette maison, se moquant de moi, riant de ma crédulité!...
Elle rejoignit tante Médie à demi-morte de frayeur, et toutes deux
s'avancèrent jusqu'à la lisière du «bocage,» à un endroit d'où l'on
découvrait la façade de la Borderie.
Deux fenêtres au premier étage étaient éclairées de lueurs rougeâtres
et mobiles... Évidemment il y avait du feu dans la pièce.
--C'est juste, murmura Mme Blanche, Martial est si frileux!
Elle songeait à s'avancer encore, quand un coup de sifflet la cloua
sur place.
Elle regarda de tous côtés, et malgré l'obscurité, elle aperçut au
milieu du sentier qui allait de la Borderie à la grande route, un
homme chargé d'objets qu'elle ne distinguait pas...
Presque aussitôt, une femme, Marie-Anne, certainement, sortit de la
maison et marcha à la rencontre de l'homme.
Ils ne se dirent que deux mots, et rentrèrent ensemble à la Borderie.
Puis, l'homme ressortit, sans son fardeau, et s'éloigna.
--Qu'est-ce que cela signifie!... murmurait Mme Blanche.
Patiemment, pendant plus d'une demi-heure, elle attendit, et comme
rien ne bougeait:
--Approchons, dit-elle à tante Médie, je veux regarder par les
fenêtres.
Elles approchèrent, en effet, mais au moment où elles arrivaient
dans le petit jardin, la porte de la maison s'ouvrit si brusquement
qu'elles n'eurent que le temps de se blottir contre un massif de
lilas...
Marie-Anne sortait sans fermer sa porte à clef, l'imprudente. Elle
descendit le petit sentier, gagna la grande route et disparut...
Mme Blanche, alors, saisit le bras de tante Médie, et le serrant à la
faire crier:
--Attends-moi ici, lui dit-elle d'une voix rauque et brève, et quoi
qu'il arrive, quoi que tu entendes, si tu veux finir tes jours à
Courtomieu, pas un mot, ne bouge pas, je reviens...
Et elle entra dans la Borderie...
Marie-Anne, en s'éloignant, avait déposé un flambeau sur la table de
la première pièce, Mme Blanche s'en empara, et hardiment elle se mit à
parcourir tout le rez-de-chaussée.
Elle s'était fait tant de fois expliquer la distribution de la
Borderie, que les êtres lui étaient familiers, elle se reconnaissait
pour ainsi dire.
Et elle allait, poussée par une volonté plus forte que sa raison,
tranquillement, comme si elle eût fait la chose du monde la plus
naturelle, examinant chaque chose...
Malgré les descriptions de Chupin, la pauvreté de ce logis de paysan
l'étonnait. Pas d'autre plancher que le sol raboteux, les murs étaient
à peine passés à la chaux, et aux solives, toutes sortes de graines et
de paquets d'herbes pendaient; de lourdes tables à peine équarries,
quelques chaises grossières, des escabeaux et des bancs de bois
constituaient tout le mobilier.
Marie-Anne, évidemment, habitait la pièce du fond. C'était la seule où
il y eût un lit, un de ces immenses lits de campagne, larges et hauts,
à baldaquin avec des colonnes torses, drapés de rideaux de serge verte
glissant sur des tringles de fer.
À la tête du lit, accroché au mur, pendait un bénitier dont la croix
retenait un rameau de buis desséché. Mme Blanche trempa son doigt dans
le bénitier, il était plein d'eau bénite.
Devant la fenêtre, une tablette de bois blanc retenue par un crochet
mobile, supportait un pot à eau et une cuvette de la faïence la plus
commune.
--Il faut avouer, se dit Mme Blanche, que mon mari loge mal ses
amours!...
Réellement, elle en était presque à se demander si la jalousie ne
l'avait pas égarée.
Elle se rappelait les habitudes délicates de Martial, les recherches
de son existence fastueuse, et elle ne savait pas comment les
concilier avec ce dénûment. Puis, il y avait cette eau bénite!...
Ses doutes lui revinrent dans la cuisine.
Il y avait sur le fourneau un pot-au-feu qui «embaumait,» et sur des
cendres chaudes, plusieurs casseroles où mijotaient des ragoûts.
--Tout cela ne peut être pour elle, murmura Mme Blanche.
Et le souvenir lui revenant de ces deux fenêtres du premier étage
qu'elle avait vues illuminées par les clartés tremblantes de la
flamme.
--C'est là-haut qu'il faut voir, pensa-t-elle.
L'escalier était dans la pièce du milieu, elle le savait; elle monta
vivement, poussa une porte et ne put retenir un cri de surprise et de
rage.
Elle se trouvait dans cette chambre dont Chanlouineau avait fait le
sanctuaire de son grand amour, qu'il avait ornée avec le fanatisme de
la passion, où il avait accumulé tout ce qu'on lui avait dit être le
luxe des plus grands et des plus riches.
--Voilà donc la vérité!... se disait Mme Blanche, anéantie de stupeur,
et moi qui tout à l'heure, en bas, doutais encore, qui me disais que
c'était trop pauvre et trop froid pour l'adultère. Misérable dupe que
je suis! En bas, ils ont tout disposé pour le monde, pour les allants
et venants, pour les imbéciles... Ici, tout est arrangé pour eux. Le
rez-de-chaussée, c'est l'apparence de l'austère sagesse, le premier
étage, c'est la réalité de la débauche. Maintenant, je reconnais bien
l'étonnante dissimulation de Martial. Il l'aime tant, cette
vile créature qui est sa maîtresse, qu'il s'inquiète même de sa
réputation... il se cache pour venir la voir, et voici le paradis
mystérieux de leurs amours. C'est ici qu'ils se rient de moi, pauvre
délaissée, dont le mariage n'a pas même eu de première nuit...
Elle avait souhaité la certitude; elle l'avait, croyait-elle, et
foudroyante.
Eh bien! elle préférait encore cette horrible blessure de la vérité
aux incessants coups d'épingle du soupçon.
Et comme si elle eût goûté une âpre jouissance à se prouver l'étendue
de l'amour de Martial pour une rivale exécrée, elle inventoriait, en
quelque sorte, les magnificences de la chambre, maniant la lourde
étoffe de soie brochée des rideaux, sondant du bout du pied
l'épaisseur des tapis.
Tout d'ailleurs attestait que Marie-Anne attendait quelqu'un: le feu
clair, le grand fauteuil roulé près de l'âtre, les pantoufles brodées
placées devant le fauteuil.
Et qui pouvait-elle attendre, sinon Martial? Sans doute, cet individu
qui avait sifflé venait lui annoncer l'arrivée de son amant, et elle
était sortie pour courir au-devant de lui.
Même, une circonstance futile prouvait que ce messager n'était pas
attendu.
Sur la cheminée se trouvait un bol plein de bouillon encore fumant.
Il était clair que Marie-Anne s'apprêtait à le boire, quand elle avait
été surprise par le signal...
Mais qu'importait ce détail à Mme Blanche!...
Elle se demandait quel profit tirer pour sa vengeance de sa
découverte, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une grande boîte de
chêne, ouverte sur une table, près de la porte vitrée du cabinet de
toilette, et toute remplie de fioles et de petits pots.
Machinalement, elle s'approcha, et parmi les flacons, elle en
distingua deux, de verre bleus, bouchés à l'émeri, sur lesquels le
mot: poison, était écrit au-dessus de caractères indéchiffrables.
Poison!... Mme Blanche fut plus d'une minute sans pouvoir détourner
les yeux de ce mot qui la fascinait.
Une diabolique inspiration associait dans son esprit le contenu de ces
flacons et le bol resté sur la cheminée.
--Et pourquoi pas!... murmura-t-elle, je m'esquiverais après...
Une réflexion terrible l'arrêta.
Martial allait rentrer avec Marie-Anne, qui pouvait dire que ce ne
serait pas lui qui boirait le contenu du bol!...
--Dieu décidera!... murmura la jeune femme. Mieux vaut d'ailleurs
savoir son mari mort qu'appartenant à une autre femme!...
Et d'une main ferme, elle prit au hasard un des flacons...
Depuis son entrée à la Borderie, Mme Blanche n'avait pas, on peut le
dire, conscience de ses actes. La haine a des égarements qui troublent
le cerveau comme les vapeurs de l'alcool.
Mais l'impression terrible qu'elle ressentit au contact du verre
dissipa son ivresse; elle rentra en pleine possession de soi, la
faculté de délibérer lui revint...
Et la preuve, c'est que sa première pensée fut celle-ci:
--J'ignore jusqu'au nom de ce poison que je tiens... Quelle dose en
dois-je mettre? En faut-il beaucoup ou très-peu?...
Elle déboucha le flacon non sans peine, et versa quelque peu de son
contenu dans le creux de sa main.
C'était une poudre blanche, très-fine, scintillante comme s'il s'y fût
trouvé de la poussière de verre, et ressemblant beaucoup à du sucre
pilé.
--Serait-ce vraiment du sucre? pensa Mme Blanche.
Résolue à s'en assurer, elle mouilla légèrement le bout de son doigt
et prit quelques atomes de cette poudre blanche, qu'elle posa sur sa
langue et qu'elle cracha aussitôt.
Sa sensation fut celle que lui eût donné un morceau de pomme
très-sûre.
--L'étiquette ne ment sans doute pas, murmura-t-elle, avec un terrible
sourire.
Et, sans hésiter, sans pâlir, sans remords, elle laissa tomber dans la
tasse tout ce que contenait le flacon...
Elle avait si bien tout son sang-froid, qu'elle songea que cette
poudre serait peut-être lente à se dissoudre, et qu'elle eut la
sinistre prévoyance de l'agiter avec une cuiller pendant plus d'une
minute.
Cela fait,--elle pensait à tout,--elle goûta le bouillon. Il avait
une saveur légèrement âpre, mais trop peu sensible pour éveiller des
défiances...
Alors, Mme Blanche respira. Qu'elle réussît à s'esquiver maintenant,
et elle était vengée, et elle était assurée de l'impunité...
Déjà elle se dirigeait vers la porte, quand un bruit de pas dans
l'escalier la terrifia.
Deux personnes montaient... Où fuir, où se cacher?...
Elle se sentait si bien prise et perdue, qu'elle eut l'idée de jeter
le bol au feu, d'attendre et de payer d'audace...
Mais non!... une ressource restait... le cabinet de toilette... Elle
s'y précipita.
Elle avait si bien attendu à la dernière seconde, qu'elle n'osa pas
refermer la porte: le seul claquement du pêne dans sa gâche l'eût
trahie.
Elle devait s'en applaudir, l'entre-bâillure lui permettant de mieux
voir et de tout entendre.
Marie-Anne rentrait, suivie d'un jeune paysan qui portait un gros
paquet.
--Ah! voici ma lumière, s'écria-t-elle dès le seuil, le contentement
me fait perdre l'esprit; j'aurais juré que je l'avais descendue et
posée sur la table, en bas.
Mme Blanche frémit. Elle n'avait pas songé à cette circonstance!
--Où faut-il mettre ces hardes? demanda le jeune gars.
--Ici, répondit Marie-Anne, je les rangerai dans le placard.
Le brave paysan déposa son paquet et respira bruyamment.
--Voilà donc le déménagement fini, s'écria-t-il. Ç'a été fait
lestement, j'espère, et personne ne nous a vus. Maintenant, notre
monsieur peut venir...
--À quelle heure se mettra-t-il en route?
--On attellera à onze heures, comme c'était convenu... Ah! il lui
tarde joliment d'être ici; il y sera vers minuit...
Marie-Anne consulta de l'œil la magnifique pendule de la cheminée.
--J'ai donc encore trois heures devant moi, dit-elle... c'est plus
qu'il ne faut. Le souper est prêt, je vais dresser la table, là,
devant le feu... Dites-lui qu'il m'apporte un bon appétit.
--On lui dira... Et vous savez, mademoiselle, bien des remercîments
d'être venue à ma rencontre et de m'avoir aidé au second voyage. Ce
que j'apportais n'était pas lourd, mais c'était si embarrassant!...
--Peut-être accepteriez-vous un verre de vin?...
--Non, merci, sans compliment, il faut que je rentre... Au revoir,
mademoiselle Lacheneur.
--Au revoir, Poignot.
Ce nom de Poignot n'apprenait rien à Mme Blanche...
Ah! si elle eût entendu prononcer le nom de M. d'Escorval, de la
baronne ou de l'abbé Midon, ses certitudes eussent été troublées, sa
résolution eût chancelé, et qui sait alors!
Mais non, rien!... Le fils Poignot, pour désigner le baron, avait dit:
«le monsieur,» Marie-Anne disait: «Il...»
«Il...» n'est-ce pas toujours celui qui emplit et obsède notre pensée,
ami ou ennemi, le mari qu'on hait ou l'amant qu'on adore.
«Le monsieur!... Il!...» Mme Blanche traduisait Martial.
Oui, pour elle c'était le marquis de Sairmeuse qui devait arriver à
minuit, elle l'eût juré, elle en était sûre.
C'était lui qui s'était fait précéder de ce commissionnaire chargé de
paquets.
Que faisait-il apporter ainsi? Des objets sans doute qu'il avait
l'habitude de trouver sous la main et qui lui manquaient. Il envoyait
des hardes... Mme Blanche l'avait bien entendu: des hardes!...
C'est-à-dire qu'il se trouvait si bien à la Borderie, qu'il y
complétait son installation, il s'y établissait, il y voulait être
chez lui. Peut-être était-il las du mystère, et se proposait-il d'y
vivre ouvertement, au mépris de son rang, de sa dignité, de ses
devoirs, sans souci des préjugés et des idées reçues...
Voilà quelles conjectures, pareilles à de l'huile sur un brasier,
enflammaient la haine de Mme Blanche.
Comment, après cela, eût-elle hésité ou tremblé!...
Elle ne tremblait, en vérité, que d'être découverte dans sa
cachette...
Tante Médie était, il est vrai, dans le jardin, mais après la menace
qui lui avait été faite, la parente pauvre était femme à rester la
nuit entière, immobile comme une pierre, derrière le massif de lilas.
Donc, rien à craindre, et Mme Blanche se voyait deux heures et demie à
rester seule avec Marie-Anne à la Borderie.
N'était-ce pas plus de temps qu'il ne fallait pour assurer le crime,
sa vengeance et l'impunité.
Quand on découvrirait l'empoisonnement, elle serait bien loin, ses
mesures étaient prises pour qu'on ne sût pas qu'elle était sortie de
Courtomieu, nul ne l'avait aperçue, la tante Médie serait muette.
Et, d'ailleurs, qui oserait seulement songer à elle, marquise de
Sairmeuse, née Blanche de Courtomieu!...
--Mais cette créature ne boit pas, pensait-elle.
Marie-Anne, en effet, avait oublié le bouillon, de même que l'instant
d'avant elle ne s'était plus souvenue de l'endroit où elle avait
déposé son flambeau.
Elle avait dénoué le paquet, et, montée sur une chaise, elle
arrangeait les hardes, dans un grand placard, près du lit...
Qu'on parle donc encore de pressentiments!... Elle avait presque sa
gaieté et sa vivacité des jours heureux, et tout en allant et venant
par la chambre, elle fredonnait une vieille romance que Maurice
chantait autrefois.
Elle oubliait, elle entrevoyait le terme de ses misères, ses amis
allaient l'entourer...
Cependant le paquet était rangé, le placard refermé, elle se préoccupa
de souper et roula devant la cheminée une petite table.
C'est alors qu'elle aperçut le bol sur la tablette.
--Étourdie!... fit-elle tout haut en riant.
Et prenant la tasse, elle la porta à ses lèvres.
De sa cachette, Mme Blanche avait entendu l'exclamation de Marie-Anne,
elle vit le mouvement, et cependant pas un remords ne tressaillit au
fond de son âme.
Mais Marie-Anne ne but qu'une gorgée, et avec un visible dégoût elle
éloigna le bol de ses lèvres.
Une épouvantable angoisse serra le cœur de madame Blanche.
--La coquine, pensa-t-elle, trouverait-elle donc au bouillon une
saveur suspecte?...
Nullement, mais il s'était refroidi et il s'était formé à la surface
une gelée qui répugnait à Marie-Anne.
Elle prit donc la cuillère, écréma le bouillon et ensuite l'agita
assez longtemps pour bien diviser les parties grasses.
Cela fait, elle but, reposa la tasse sur la cheminée et reprit sa
besogne.
C'était fini!... Le dénoûment, désormais, ne dépendait plus de
la volonté de Mme Blanche; quoi qu'il advînt, elle était une
empoisonneuse.
Mais si elle avait la conscience très-nette de son crime, l'excès de
sa haine l'empêchait encore d'en comprendre l'horreur et la lâcheté.
Elle se répétait même que c'était un acte de justice qu'elle
accomplissait, qu'elle ne faisait que se défendre! que la vengeance
était encore bien au-dessous de l'outrage, et que rien n'était capable
de payer les tortures qu'elle avait endurées...
Au bout d'un moment, pourtant, une appréhension sinistre l'agita.
Ses notions sur les effets des poisons étaient des plus incertaines.
Elle s'était imaginée que Marie-Anne tomberait comme foudroyée, et
qu'elle serait libre de s'enfuir après lui avoir toutefois jeté son
nom pour ajouter aux angoisses de son agonie.
Et pas du tout. Le temps passait et Marie-Anne continuait à s'occuper
des apprêts du souper comme si de rien n'était.
Elle avait étendu une nappe bien blanche sur la table, elle la lissait
avec ses mains, elle disposait dessus un couvert....
--Comme c'est long, pensait Mme Blanche, si on allait venir!
Elle se sentait pâlir à l'idée d'être surprise. C'était miracle
qu'elle ne l'eût pas été déjà, c'était un hasard prodigieux que
Marie-Anne n'eût eu besoin de rien dans le cabinet de toilette...
Tout à l'heure, peu lui eût importé en somme. En renversant la tasse
elle eût anéanti les preuves du crime, tandis que maintenant!...
L'effroi du châtiment, qui précède le remords, faisait battre son
cœur avec une telle violence, qu'elle ne comprenait pas qu'on n'en
entendît pas les battements de l'autre côté, dans la chambre.
Son épouvante redoubla quand elle vit Marie-Anne prendre la lumière,
se diriger vers la porte et descendre.
Mme Blanche était seule. La pensée d'essayer de s'échapper lui vint...
mais par où? mais comment, sans être vue?
--Il faut, se disait-elle avec rage, que l'étiquette ait menti!...
Hélas! non. Elle en fut bien sûre lorsque reparut Marie-Anne.
En moins de cinq minutes qu'elle était restée au rez-de-chaussée, un
changement s'était opéré en elle, comme après une maladie de six mois.
Son visage affreusement décomposé était livide et tout marbré de
taches violacées, ses yeux comme agrandis brillaient d'un éclat
étrange, ses dents claquaient...
Elle laissa tomber plutôt qu'elle ne posa sur la table les assiettes
qu'elle montait.
--Le poison!... pensa Mme Blanche, cela commence...
Marie-Anne restait debout devant la cheminée, promenant autour d'elle
un regard éperdu, comme si elle eût cherché une cause visible à
d'incompréhensibles douleurs. Machinalement, elle passait et repassait
la main sur son front qui se couvrait d'une sueur froide et visqueuse;
elle remuait ses mâchoires dans le vide et faisait claquer sa langue
comme si la salive lui eût manqué; sa respiration haletait...
Puis, tout à coup, une nausée lui vint, elle chancela, porta
violemment les mains à sa poitrine et s'affaissa sur un fauteuil en
s'écriant:
--Oh! mon Dieu! comme je souffre!...