M. d'Escorval se mit à la besogne.

Il avait jugé sa tâche difficile!... Elle l'était mille fois plus

qu'il ne l'avait soupçonné, il le reconnut tout d'abord.

C'était la première fois qu'il se servait d'une lime, et il ne savait

comment la manœuvrer. Elle mordait, il est vrai, elle entamait le

fer, mais avec une lenteur désespérante, et bien plus en surface qu'en

profondeur.

Et ce n'était pas tout... Quelques précautions que prit le baron,

chaque coup de lime rendait un son aigre, strident, qui glaçait son

sang dans ses veines... Si on allait entendre ce bruit!... il lui

paraissait impossible qu'on ne l'entendit pas, tant il lui semblait

formidable!...

Il distinguait bien, par moments, le pas des factionnaires qui avaient

repris leur poste dans le corridor...

Si faible, après vingt minutes, était le résultat, que le baron se

sentit envahi par un affreux découragement.

Aurait-il seulement scié le premier rang de barreaux quand paraîtrait

le jour? De toute évidence, non. Dès lors, à quoi bon s'épuiser à

un travail inutile... Pourquoi ternir la dignité de sa mort par le

ridicule d'une évasion manquée?...

Il hésitait, quand des pas nombreux s'arrêtèrent devant sa prison. Il

courut s'asseoir devant sa table.

La porte s'ouvrit et un soldat entra, auquel un officier resté sur le

seuil dit:

--Vous savez la consigne, caporal... défense de fermer l'œil... Si le

prisonnier a besoin de quelque chose, appelez!...

Le cœur de M. d'Escorval battait à rompre sa poitrine... Qui arrivait

là?...

Les conseils de M. de Courtomieu l'avaient-ils donc emporté...

Martial, au contraire, lui envoyait un aide!...

--Il s'agit de ne pas moisir ici! prononça le caporal, dès que la

porte fut refermée.

M. d'Escorval bondit sur sa chaise. Cet homme, c'était un ami, c'était

un secours, c'était la vie!...

--Je suis Bavois, poursuivit-il, caporal des grenadiers... On m'a

dit comme cela: «Il y a un ami de «l'autre» qui est dans une fichue

situation, veux-tu lui donner un coup de main?...» J'ai répondu:

«présent» et me voilà!...

Celui-là, à coup sûr, était un brave, le baron lui serra la main, et

d'une voix émue:

--Merci, lui dit-il, merci à vous qui sans me connaître vous exposez,

pour me sauver, au plus terrible danger...

Bavois haussa dédaigneusement les épaules.

--Positivement, fit-il, ma vieille peau ne vaut pas en ce moment plus

cher que la vôtre... Si nous ne réussissons pas, on nous lavera la

tête avec le même plomb... Mais nous réussirons... Là-dessus, assez

causé!...

Ayant dit, il tira de dessous sa longue capote une forte pince de fer

et un litre d'eau-de-vie qu'il déposa sur le lit.

Il prit ensuite la bougie; et à cinq ou six reprises il la fit passer

rapidement devant la fenêtre.

--Que faites-vous?... demanda le baron surpris.

--Je préviens vos amis que tout va bien. Ils sont là-bas, à nous

attendre, et tenez, voici qu'ils répondent...

Le baron regarda, et en effet, par trois fois il vit briller une

petite flamme très-vive, comme celle que produit une pincée de poudre.

--Maintenant, reprit le caporal, nous sommes des bons!... reste à

savoir où en sont les barreaux...

--Je n'ai guère avancé la besogne, murmura M. d'Escorval...

Le caporal s'approcha:

--Vous pouvez même dire que vous ne l'avez pas avancée du tout,

fit-il, mais rassurez-vous... j'ai été armurier, et je sais manier une

lime...

Le baron eût souhaité quelques éclaircissements; un laconique:

«Silence dans le rang!» fut tout ce qu'il obtint de son compagnon.

Expansif en face d'une bouteille, l'honnête Bavois devenait dans les

grandes occasions «fort ménager de sa salive»--c'était son expression.

S'il se taisait, c'est qu'il étudiait la situation, le fort et le

faible de l'entreprise, en homme qui sait que tout dépend de son

sang-froid.

--Il s'agit de n'être ni vu ni entendu des camarades, grommelait-il en

tourmentant sa moustache grise.

C'était plus aisé à concevoir qu'à réaliser.

Et cependant, après un moment de réflexion, il ajouta:

--Cela se peut.

C'est qu'il avait plus d'un expédient dans son sac, le caporal.

Ayant retiré le bouchon du litre d'eau-de-vie qu'il avait apporté, il

le fixa à l'extrémité d'une des limes et il enveloppa ensuite d'un

linge mouillé le manche de l'outil.

--C'est ce qu'on appelle mettre une sourdine à son instrument!...

fit-il.

Déjà il avait reconnu les barreaux; il se mit à les attaquer

énergiquement.

Alors, on put reconnaître qu'il n'avait exagéré ni son savoir-faire ni

l'efficacité de ses précautions pour assourdir l'opération.

Le fer, sous sa main habile et prompte, s'émiettait et s'entaillait à

miracle, et la limaille pleuvait sur l'appui de la fenêtre.

Et nul bruit, aucun de ces aigres grincements qui avaient tant

épouvanté le baron. À peine eût-on dit le frottement de deux morceaux

de bois dur l'un contre l'autre...

N'ayant rien à redouter des plus habiles oreilles, Bavois avait songé

à se mettre à l'abri des regards...

La porte de la chambre était percée d'un guichet et à tout moment

quelque factionnaire pouvait y mettre l'œil.

Intercepter ce judas en accrochant au-dessus un vêtement eût éveillé

des soupçons... le caporal avait trouvé mieux.

Déplaçant la petite table de la prison, il y avait posé la lumière de

telle sorte que la fenêtre restait totalement dans l'ombre.

De plus, il avait commandé au baron de s'asseoir, et lui remettant un

journal, il lui avait dit:

--Lisez, monsieur, à haute voix, sans interruption, lisez jusqu'à ce

que vous me voyez cesser ma besogne...

Comme cela, on pouvait défier les factionnaires du corridor... Ils

n'avaient qu'a venir!... Quelques-uns vinrent, qui ensuite dirent à

leurs camarades:

--Nous avons vu le condamné à mort... il est très-pâle et ses yeux

brillent terriblement... Il lit tout haut pour se distraire... Le

caporal Bavois est accoudé à la fenêtre, il ne doit pas s'amuser...

La voix du baron avait encore cet avantage de masquer un grincement

suspect, s'il y en eût eu un...

Et pendant que travaillait Bavois, M. d'Escorval lisait, lisait...

Déjà il avait lu entièrement le journal et il venait de le

recommencer, quand le vieux soldat, quittant la fenêtre, lui fit signe

de se reposer.

--La moitié de la besogne est faite!... prononça-t-il tout bas. Les

barres de la première rangée sont coupées...

--Ah!... comment reconnaîtrai-je jamais tant de dévouement!... murmura

le baron.

--Là-dessus, motus!... interrompit Bavois d'un ton fâché. Quand

j'aurai filé avec vous, je serai condamné à mort et je ne saurai

où aller, car le régiment, voyez-vous, c'est tout ce que j'ai de

famille... Eh bien!... vous me donnerez chez vous place au feu et à la

chandelle, et je serai très-content!...

Il dit, avala une large lampée d'eau-de-vie, et se remit à l'œuvre

avec une ardeur nouvelle...

Déjà le caporal avait fortement entamé un des barreaux de la

seconde rangée quand il fut interrompu par M. d'Escorval qui, sans

discontinuer sa lecture à haute voix, s'était approché de lui et le

tirait par un pan de sa longue capote.

Vivement il se retourna.

--Qu'y a-t-il?...

--J'ai entendu un bruit singulier.

--Où?

--Dans la pièce à côté; où sont les cordes.

Le digne Bavois n'étouffa qu'à demi un terrible juron.

--Nom d'un tonnerre!... fit-il, voudrait-on nous tricher! Je joue ma

peau, on m'a promis de jouer franc jeu!...

Il appuya son oreille contre une fente de la cloison, et longuement il

écouta... Rien, pas un mouvement.

--C'est quelque rat que vous avez entendu, dit-il au baron. Reprenez

le journal...

Et lui-même reprit la lime...

Ce fut d'ailleurs la seule alerte. Un peu avant quatre heures, tout

était prêt pour l'évasion: les barreaux étaient sciés et les cordes

apportées par un trou pratiqué à la cloison étaient roulées au bas de

la fenêtre.

L'instant décisif venu, Bavois avait placé la couverture du lit devant

le guichet de la porte et «encloué la serrure.»

--Maintenant, dit-il au baron, du même ton qu'il prenait pour réciter

la théorie à ses recrues, à l'ordre, monsieur, et attention au

commandement.

Et aussitôt, avec une parfaite liberté d'esprit, en décomposant bien,

comme il le disait, les temps et les mouvements, il expliqua comment

l'évasion présentait deux opérations distinctes, consistant à gagner

d'abord l'étroit entablement situé au bas de la tour plate, pour

descendre de là jusqu'au pied du rocher à pic.

L'abbé Midon, qui avait fort bien prévu cette circonstance, avait

remis à Martial deux cordes, dont l'une, celle qui devait servir pour

le rocher, était bien plus longue que l'autre.

--Je vous attacherai donc sous les bras, monsieur, poursuivait

Bavois, avec la plus courte des cordes, et je vous descendrai jusqu'à

l'entablement... Quand vous y serez, je vous ferai passer la grosse

corde et la pince... Et ne lâchez rien!... Si nous nous trouvions

démunis sur ce bout de rocher, il faudrait nous rendre ou nous

précipiter... Je ne serai pas long à vous aller rejoindre... Êtes-vous

prêt?

M. d'Escorval leva les bras, la corde fut attachée et il se laissa

glisser entre les barreaux...

D'où il était, la hauteur paraissait immense...

En bas, dans les terrains vagues qui entourent la citadelle, huit

personnes qui avaient recueilli le signal de Bavois, attendaient,

silencieuses, émues, toutes palpitantes...

C'était Mme d'Escorval et Maurice, Marie-Anne, l'abbé Midon et quatre

officiers à demi-solde...

La nuit, bien que sans lune, était fort claire, et d'où ils étaient

ils pouvaient voir quelque chose...

Donc, lorsque quatre heures sonnèrent, ils aperçurent fort bien une

forme noire qui glissait lentement le long de la tour plate... C'était

le baron. Peu après, une autre forme suivit très-rapidement: c'était

Bavois...

La moitié du périlleux trajet était accomplie...

D'en bas, on voyait confusément deux ombres se mouvoir sur l'étroite

plate-forme... Le caporal et le baron réunissaient leurs forces pour

ficher solidement la pince dans une fente du rocher...

Mais au bout d'un moment, une des ombres émergea du saillant, et tout

doucement, le long du rocher, glissa...

Ce ne pouvait être que M. d'Escorval... Transportée de bonheur, sa

femme s'avançait les bras ouverts pour le recevoir...

Malheureuse!... Un cri effroyable déchira la nuit...

M. d'Escorval tombait d'une hauteur de cinquante pieds... il était

précipité... il s'écrasait au bas de la citadelle... La corde s'était

rompue...

S'était-elle naturellement rompue?...

Maurice qui en avait examiné le bout, s'écriait avec d'horribles

imprécations de vengeance et de haine, qu'ils étaient trahis, qu'on

s'était arrangé pour ne leur livrer qu'un cadavre... Que la corde

enfin, avait été coupée.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 63 / 98 题