XXXI

Chupin avait perdu le sommeil, presque le boire, depuis ce matin

funeste où il avait vu flamboyer, sur les murs de Montaignac, l'arrêté

de M. le duc de Sairmeuse, promettant à qui livrerait Lacheneur, mort

ou vif, une gratification de 20,000 francs.

L'odieuse provocation s'adressait à de telles âmes.

--Vingt mille francs, répétait-il, d'un air sombre, vingt sacs de

cent pistoles chaque, pleins à crever, de pièces de cent sous, où je

puiserais à même comme un richard!... Ah! je découvrirai Lacheneur,

fût-il à cent pieds sous terre, je le dénoncerai et la toucherai la

récompense!...

L'infamie du crime, le nom de traître et d'infâme qui lui en

reviendrait, la honte et la réprobation qui en résulteraient pour lui

et les siens ne l'arrêtèrent pas un instant.

Il ne voyait, il ne pouvait voir qu'une seule chose... la prime, le

prix du sang...

Le malheur est qu'il n'avait pour guider ses recherches, aucun indice,

même vague.

Tout ce qu'on savait à Montaignac, c'était que le cheval de M.

Lacheneur avait été tué à la Croix-d'Arcy, on l'avait reconnu en

travers de la route.

Mais on ignorait si M. Lacheneur avait été blessé ou s'il s'était tiré

sain et sauf de la mêlée. Avait-il gagné la frontière?... Était-il

allé demander un asile à quelque fermier de ses amis?...

Donc Chupin se «mangeait le sang,» selon son expression, quand le jour

même du jugement, sur les deux heures et demie, comme il sortait de

la citadelle après sa déposition, étant entré dans un cabaret, son

attention fut éveillée par le nom de Lacheneur prononcé à demi-voix

près de lui.

Deux paysans vidaient une bouteille, et l'un d'eux, d'un certain âge,

racontait qu'il avait fait le voyage de Montaignac pour donner à Mlle

Lacheneur des nouvelles de son père.

Il disait comment son gendre avait rencontré le chef du soulèvement

dans les montagnes qui séparent l'arrondissement de Montaignac de

la Savoie. Il précisait l'endroit de la rencontre, c'était dans les

environs de Saint-Pavin-des-Grottes, un petit hameau de quelques feux.

Certes, ce brave homme ne croyait pas commettre une dangereuse

indiscrétion. À son avis, sans doute, Lacheneur, si près de la

frontière, pouvait être considéré comme hors de tout danger.

En quoi il se trompait.

Du côté de la Savoie, la frontière était entourée d'un cordon de

carabiniers royaux,--gendarmes du Piémont,--qui, ayant reçu des

ordres, fermaient aux conjurés tous les défilés praticables.

Franchir la frontière présentait donc les plus grandes difficultés,

et encore, de l'autre côté, on pouvait être recherché, arrêté et

emprisonné, en attendant les brèves formalités de l'extradition.

Avec cette promptitude de coup d'œil, trop souvent départie à des

scélérats, Chupin jugea ses avantages et comprit tout le parti qu'il

pouvait tirer du renseignement.

Mais il n'y avait pas une seconde à perdre.

Il jeta une pièce blanche dans le tablier de la cabaretière, et sans

attendre sa monnaie il courut jusqu'à la citadelle, entra au poste et

demanda au sergent une plume et du papier...

Le vieux maraudeur, d'ordinaire, écrivait péniblement; ce jour-là, il

ne lui fallut qu'un tour de main pour tracer ces quatre lignes:

«_Je connais la retraite de Lacheneur, et prie Monseigneur d'ordonner

que quelques soldats à cheval m'accompagnent pour le saisir._

«CHUPIN.»

Ce billet fut remis à un homme de garde avec prière de le porter au

duc de Sairmeuse, qui présidait la commission militaire.

Cinq minutes après, le soldat reparut, rapportant le billet...

En marge, le duc de Sairmeuse avait écrit de mettre à la disposition

de Chupin, un sous-officier et huit hommes, choisis parmi les

chasseurs de Montaignac dont on était sûr, et qu'on ne soupçonnait

pas, comme tout le reste de la garnison, d'avoir fait des vœux pour

le succès du soulèvement...

Le vieux maraudeur avait demandé un cheval de troupe, on lui en

accorda un... Il l'enfourcha d'une jambe nerveuse, et prenant la tête

du petit peloton, il partit au galop, en cavalier qui sait avoir sa

fortune sous les fers de sa bête...

De ce billet, venait l'air triomphant du duc de Sairmeuse, quand il

entra brusquement dans le salon où Marie-Anne et Martial négociaient

déjà l'évasion du baron d'Escorval.

C'est parce qu'il avait pris à la lettre les promesses en vérité fort

hasardées de son espion, qu'il s'était écrié dès la porte:

--Par ma foi!... il faut convenir que ce Chupin est un limier

incomparable!... Grâce à lui...

Alors, il avait aperçu Mlle Lacheneur et s'était arrêté court...

Ni Martial ni Marie-Anne, malheureusement, n'étaient dans une

situation d'esprit à remarquer la phrase et l'interruption.

Questionné, M. le duc de Sairmeuse eût peut-être laissé échapper la

vérité, et très-probablement M. Lacheneur eût été sauvé.

Mais il est de ces malheureux qui semblent poursuivis par une destinée

fatale qu'ils ne sauraient fuir...

Renversé sous son cheval, après une mêlée furieuse, M. Lacheneur avait

perdu connaissance...

Lorsqu'il revint à lui, ranimé par la fraîcheur de l'aube, le

carrefour était désert et silencieux. Non loin de lui, il aperçut deux

cadavres qu'on n'était pas encore venu relever.

Ce fut un moment affreux, et du plus profond de son âme, il maudit la

mort qui avait trahi ses suprêmes désirs.

S'il eût eu une arme sous la main, sans nul doute il eût mis fin, par

le suicide, aux plus cruelles tortures morales qu'il soit donné à un

homme d'endurer... mais il était désarmé.

Force lui était donc d'accepter le châtiment de la vie qui lui était

laissée...

Peut-être aussi, la voix de l'honneur lui cria-t-elle que se

soustraire par la mort à la responsabilité de ses actes est une

insigne lâcheté... Si irréparable que paraisse le mal qu'on a fait, il

y a toujours à réparer.

Enfin ne se devait-il pas à sa fille, si misérablement sacrifiée!...

Avant tout, il devait se retirer de dessous le cadavre de son cheval,

et sans aide, ce n'était pas chose facile; outre que son pied était

resté engagé dans l'étrier, tous ses membres étaient à ce point

engourdis qu'à grand'peine il parvenait à se mouvoir.

Il se dégagea cependant, et, s'étant dressé, il s'examina et se

palpa...

Lui qui eût dû être tué dix fois, il n'avait d'autre blessure qu'un

coup de baïonnette à la jambe, une longue éraflure qui, partant du

coup de pied, remontait jusqu'au genou.

Telle quelle, cette blessure le faisait beaucoup souffrir, et il se

baissait pour la bander avec son mouchoir, lorsqu'il entendit sur la

route un bruit de pas...

Il n'y avait pas à hésiter; il se jeta dans les bois qui sont sur la

gauche de la Croix-d'Arcy...

C'étaient des soldats qui regagnaient Montaignac, après avoir

poursuivi le gros des conjurés pendant plus de trois lieues, la

baïonnette dans les reins.

Ils pouvaient être deux cents, et ramenaient des prisonniers, une

vingtaine de pauvres paysans, attachés deux à deux par les poignets,

avec des lanières de cuir coupées aux fourniments.

Blotti derrière un gros chêne, à moins de quinze pas de la route,

Lacheneur reconnut, aux premières clartés du jour, quelques-uns de ces

prisonniers...

Comment ne fut-il pas découvert lui-même?... Ce fut une grande chance.

Il échappa à ce danger, mais il comprit combien il lui serait

difficile du gagner la frontière, sans tomber au milieu d'un de ces

détachements qui sillonnaient le pays, observant les routes, battant

les bois, fouillant les fermes et les villages.

Cependant, il ne désespéra pas.

Deux lieues à peine le séparaient des montagnes, et il croyait

fermement qu'il serait à l'abri de toutes les poursuites aussitôt

qu'il aurait atteint les premières gorges.

Il se mit donc courageusement en route...

Hélas, il avait compté sans les fatigues exorbitantes des jours

précédents qui maintenant l'écrasaient, sans sa blessure dont il ne

pouvait arrêter le sang...

Il avait arraché un échalas à une vigne, et s'en servant en guise de

béquille, il se traînait plutôt qu'il ne marchait, restant sous bois

tant qu'il pouvait, et rampant le long des haies et au fond des fossés

quand il avait à traverser un espace découvert.

À tant de souffrances physiques, aux plus cruelles angoisses morales,

un supplice venait se joindre, plus douloureux de moment en moment: la

faim.

Il y avait trente heures qu'il n'avait rien pris et il se sentait

défaillir de besoin.

Bientôt, la torture devint si intolérable, qu'il se sentit prêt à tout

braver pour y mettre un terme.

À une portée de fusil, il apercevait les toits d'un petit hameau; il

résolut de s'y rendre, projetant de pénétrer dans la première maison

par le jardin...

Il approchait, il arrivait à un petit mur de clôture en pierres

sèches, quand il entendit un roulement de tambour...

Instinctivement il s'aplatit derrière le petit mur.

Mais ce n'était qu'un de ces «bans» comme en battent les crieurs de

village pour amasser le monde.

Aussitôt après une voix s'éleva, claire et perçante, qui arrivait

très-distincte à M. Lacheneur.

Elle disait:

«C'est pour vous faire assavoir que les autorités de Montaignac

promettent de donner une récompense de vingt mille livres--vous

m'entendez bien, vous autres, je dis deux mille pistoles!--à qui

livrera le nommé Lacheneur, mort ou vif. Vous comprenez, n'est-ce

pas?... Il serait mort que la gratification serait la même: vingt

mille francs!... On paiera comptant... en or.»

D'un bond, Lacheneur s'était dressé, fou d'épouvante et d'horreur...

Lui qui s'était cru à bout d'énergie, il trouva des forces

surnaturelles pour courir, pour fuir...

Sa tête était mise à prix... Cette horrible pensée le transportait de

cette frénésie, qui, à la fin, rend si redoutables les bêtes traquées.

De tous les villages, autour de lui, il lui semblait entendre monter

des roulements de tambour et la voix du crieur publiant l'infâme

récompense.

Où aller, maintenant, qu'il était comme un vivant appât offert à la

trahison et à la cupidité!... À quelle créature humaine se confier!...

À quel toit demander un abri!...

Et mort, il vaudrait encore une fortune.

Quand il serait tombé d'inanition et d'épuisement sous quelque

buisson, quand il y serait crevé comme un chien après la lente agonie

de la faim, son corps vaudrait toujours vingt mille francs.

Et celui qui trouverait son cadavre se garderait bien de lui donner la

sépulture.

Il le chargerait sur une charrette et le porterait à Montaignac.

Il irait droit aux autorités et dirait:

«Voici le corps de Lacheneur... comptez l'argent de la prime!...»

Combien de temps et par quels chemins marcha ce malheureux, lui-même

n'a pu le dire.

Mais sur les deux heures, comme il traversait les hautes futaies de

Charves, ayant aperçu deux hommes qui s'étaient levés à son approche

et qui fuyaient; il les appela d'une voix terrible:

--Eh! vous autres!... voulez-vous mille pistoles chacun?... Je suis

Lacheneur.

Ils revinrent sur leurs pas en le reconnaissant, et lui-même reconnut

deux des conjurés, des métayers dont les familles étaient aisées et

qu'il avait eu bien de la peine à enrôler.

Ces hommes avaient un demi-pain dans un bissac et une gourde pleine

d'eau-de-vie.

--Prenez... dirent-ils au pauvre affamé.

Ils s'étaient assis près de lui, sur l'herbe, et pendant qu'il

mangeait, ils lui disaient leurs infortunes. Ils avaient été signalés,

on les recherchait, leur maison était pleine de soldats. Mais ils

espéraient gagner les États sardes, grâce à un guide qui les attendait

à un endroit convenu...

Lacheneur leur tendit la main.

--Je suis donc sauvé, dit-il. Faible et blessé comme je le suis, je

périssais si je restais seul...

Mais les deux métayers ne prirent pas la main qui leur était tendue.

--Nous devrions vous abandonner, dit le plus jeune d'un air sombre,

car c'est vous qui nous perdez, qui nous ruinez... Vous nous avez

trompés, monsieur Lacheneur!...

Il n'osa pas protester, tant le juste sentiment de ses fautes

l'écrasait.

--Bast!... qu'il vienne tout de même, fit l'autre paysan, avec un

regard étrange.

Ils partirent, et le soir même, après neuf heures de marche, dont cinq

de nuit, à travers les montagnes, ils franchirent la frontière...

Mais cette longue route ne s'était pas faite sans d'amers reproches,

sans les plus cruelles récriminations.

Pressé de questions par ses compagnons, l'esprit affaissé comme le

corps, Lacheneur avait fini par reconnaître l'inanité des promesses

dont il enflammait ses complices. Il reconnut qu'il avait dit que

Marie-Louise, le roi de Rome et tous les maréchaux de l'Empire

devaient se trouver à Montaignac, et c'était là un monstrueux

mensonge. Il confessa qu'il avait donné le signal du soulèvement sans

chance de succès, sans moyens d'action, en s'en remettant presque au

hasard. Enfin, il avoua qu'il n'y avait de réel que sa haine, la haine

implacable qu'il avait vouée aux Sairmeuse...

Dix fois pendant ces terribles aveux, les paysans qui soutenaient la

marche de Lacheneur avaient été sur le point de le pousser dans un des

précipices qu'ils côtoyaient.

--Ainsi, pensaient-ils, frémissants de rage, c'est pour ses haines à

lui qu'il a fait battre et massacrer le monde, qu'il nous ruine et

qu'il nous perd... on verra!

Les fugitifs arrivaient à la première maison qu'ils eussent vue sur le

territoire sarde.

C'était une auberge isolée, bâtie à une lieue en avant du petit bourg

de Saint-Jean-de-Coche, et tenue par un nommé Balstain.

Ils frappèrent, sans s'inquiéter de l'heure--il était plus de minuit.

On leur ouvrit et ils demandèrent qu'on leur préparât à souper.

Mais Lacheneur, épuisé par la perte de son sang, brisé par l'effort

d'une marche si pénible, déclara qu'il ne souperait pas.

Il se jeta sur un grabat, dans la seconde pièce de l'auberge, et

s'endormit...

C'était, depuis qu'ils avaient rencontré Lacheneur, la première fois

que les deux métayers se trouvaient seuls et pouvaient échanger leurs

impressions.

La même idée leur était venue.

Ils avaient pensé qu'en livrant Lacheneur ils obtiendraient leur

grâce.

Certes, ils n'eussent, pour rien au monde, consenti à accepter un sou

de l'argent promis au traître, mais échanger leur liberté et leur vie

contre la vie et la liberté de Lacheneur ne leur semblait pas une

trahison...

--D'ailleurs, il nous a trompés, se disaient-ils.

Ils décidèrent donc que dès qu'ils auraient soupé ils iraient à

Saint-Jean-de-Coche, prévenir les gendarmes piémontais.

Mais ils devaient être devancés.

Ils avaient parlé assez haut, et un homme les avait entendus, qui

avait appris dans la journée quelle prime splendide était promise à la

délation.

Cet homme était l'aubergiste Balstain.

En apprenant le nom de l'hôte qui dormait sans défiance sous son

toit, le vertige de l'or le saisit. Il ne dit qu'un mot à sa femme et

s'échappa par une fenêtre pour courir aux gendarmes.

Depuis une demi-heure il était parti, quand les métayers sortirent.

Pour monter leur courage jusqu'à l'abominable action qu'ils allaient

commettre, les malheureux avaient beaucoup bu en soupant.

Ils fermèrent si violemment la porte, que Lacheneur, réveillé par la

secousse, se leva.

La femme de l'aubergiste était seule dans la première pièce.

--Où sont mes amis?... demanda-t-il vivement, où est votre mari?...

Troublée, émue, cette femme essaya de balbutier quelques excuses...

N'en trouvant pas, elle se laissa tomber à genoux, en criant:

--Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous... vous êtes trahi!...

Brusquement, Lacheneur se rejeta en arrière, cherchant de l'œil une

arme pour se défendre, une issue pour fuir.

Il avait pu se croire abandonné; mais trahi... non, jamais.

--Qui donc m'a vendu?... fit-il d'une voix étranglée.

--Vos amis, ces deux hommes qui soupaient là, à cette table.

--Impossible, madame, impossible!...

C'est qu'il était à mille lieues de soupçonner les calculs et les

espérances des deux métayers, et il ne pouvait pas, il ne voulait pas

les croire capables de le livrer ignoblement pour de l'argent.

--Cependant, poursuivait la femme de l'aubergiste, toujours à genoux,

ils viennent de partir pour Saint-Jean-de-Coche où ils vont vous

dénoncer... Je les ai entendus dire comme cela que votre vie

rachèterait la leur... Ils vont pour sûr ramener les gendarmes!...

Pourquoi faut-il que j'aie encore cette honte d'avouer que mon mari,

lui aussi, est allé vous vendre...

Lacheneur comprenait maintenant!... Et ce suprême malheur, après tant

de misères, brisa les derniers ressorts de son énergie.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux et il s'affaissa sur une

chaise en murmurant:

--Qu'ils viennent donc, je les attends... Non, je ne bougerai pas

d'ici!... C'est trop disputer une misérable existence.

Mais la femme du traître s'était relevée, et elle s'attachait

obstinément aux vêtements du malheureux, elle le secouait, elle le

tirait, elle l'eût porté si elle en eût eu la force.

--Vous ne resterez pas, disait-elle avec une véhémence

extraordinaire... Partez, sauvez-vous!... Je ne veux pas que vous

soyez pris ici, cela nous porterait malheur!

Ébranlé par ces adjurations violentes, l'instinct de la conservation

reprenant le dessus, Lacheneur se leva et s'avança jusque sur le seuil

de l'auberge.

La nuit était noire, et un brouillard glacé épaississait encore les

ténèbres.

--Voyez, madame! fit doucement le pauvre fugitif. Comment me guider à

travers ce pays de montagnes que je ne connais pas, où il n'y a point

de routes, où les sentiers sont à peine frayés...

D'un geste rapide, la femme de Balstain poussa Lacheneur dehors, et le

tournant comme un aveugle qu'on remet en son chemin:

--Marchez droit devant vous, dit-elle, toujours contre le vent... Dieu

vous protège!... Adieu!

Il se retourna pour demander quelques explications encore, mais la

femme était rentrée dans l'auberge et avait refermé la porte.

Il s'éloigna donc, soutenu par l'excitation d'une fièvre terrible, et

durant de longues heures il marcha... Il n'avait pas tardé à perdre

la direction, et il errait au hasard, à travers les montagnes de la

frontière, transi de froid, buttant à chaque pas contre des roches,

tombant parfois et se relevant meurtri...

Comment il ne roula pas au fond de quelque précipice, c'est ce qu'il

est difficile d'expliquer.

Ce qui est sûr, c'est qu'il s'égara complètement, et le soleil était

déjà bien haut sur l'horizon, quand enfin il aperçut au milieu de ces

mornes solitudes un être humain à qui demander où il se trouvait.

C'était un petit berger qui s'en allait, chassant quatre chèvres, et

qui, effrayé de l'aspect de cet étranger qui lui apparaissait, refusa

d'abord d'approcher.

Une pièce de monnaie l'attira pourtant.

--Vous êtes, monsieur, dit-il en mauvais patois, tout au sommet de la

chaîne, et juste sur la ligne de la frontière... Ici est la France, là

c'est la Savoie...

--Et quel est le village le plus proche?...

--Du côté de la Savoie, Saint-Jean-de-Coche; du côté de la France,

Saint-Pavin...

Ainsi, après tant de prodigieux efforts, Lacheneur ne s'était pas

éloigné d'une lieue de l'auberge de Balstain...

Consterné par cette découverte, il demeura un moment indécis,

délibérant...

À quoi bon!... Les infortunés voués à la mort choisissent-ils?...

Toutes les routes ne les mènent-elles pas fatalement à l'abîme où ils

doivent rouler!...

Il se souvint des carabiniers royaux dont l'avait menacé la femme de

l'aubergiste, et lentement, avec des difficultés inouïes, il descendit

les pentes roides qui le ramenaient en France.

Il venait d'entrer sur le territoire de Saint-Pavin, quand, devant

une cabane isolée, il aperçut une jeune femme, fraîche et jolie, qui

filait assise au soleil.

Péniblement il se traîna jusqu'à elle, et d'une voix expirante il lui

demanda l'hospitalité.

À la vue de ce malheureux hâve et pâle, aux vêtements souillés de boue

et de sang, la jolie paysanne s'était levée, plus surprise évidemment

qu'effrayée.

Elle l'examinait et elle reconnaissait que son âge, sa taille et ses

traits se rapportaient à un signalement publié au tambour et répandu à

profusion sur toute cette frontière...

--Vous êtes, dit-elle, celui qui a conspiré, qu'on cherche partout et

dont on promet deux mille pistoles!...

Lacheneur tressaillit.

--Eh bien! oui, répondit-il après un moment de silence, je suis

Lacheneur... Livrez-moi si vous voulez... mais, par pitié, donnez-moi

un morceau de pain et laissez-moi prendre un peu de repos...

À ce mot: livrez-moi, la jolie jeune femme avait eu un geste d'horreur

et de dégoût.

--Nous, vous vendre, monsieur, dit-elle... Ah! vous ne connaissez pas

les Antoine!... Entrez chez nous, monsieur, et jetez-vous sur notre

lit, pendant que je préparerai des œufs au lard... Quand mon mari

sera rentré, nous aviserons...

La journée était bien avancée, quand parut le maître de la maison, un

robuste montagnard à l'œil ouvert et franc...

En apercevant cet étranger, assis devant son âtre, il pâlit

affreusement.

--Malheureuse!... dit-il à sa femme, tu ne sais donc pas que l'homme

chez qui celui-ci sera trouvé sera fusillé et que sa maison sera

rasée!...

Lacheneur se leva frissonnant.

Il ne savait pas cela, lui! Il connaissait le chiffre de la prime

promise à l'infamie, il ignorait de quelles terribles peines on

menaçait les gens d'honneur.

--Je me retire, monsieur, prononça-t-il.

Mais le paysan, laissant retomber sa large main sur l'épaule de son

hôte, le força à se rasseoir.

--Ce n'est point pour vous chasser que j'ai parlé, monsieur, dit-il.

Vous êtes chez moi, vous y resterez jusqu'à ce que je trouve un moyen

de pourvoir à votre sûreté...

La jolie paysanne sauta au cou de son mari, et avec l'accent de la

passion la plus vive:

--Ah! tu es un brave homme, Antoine! s'écria-t-elle.

Il sourit, embrassa tendrement sa femme, puis lui montrant la porte

restée ouverte:

--Veille, dit-il.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 64 / 98 题