On venait de lui jeter deux limes.
Son premier sentiment fut tout de défiance. Il savait qu'il est des
geôliers qui mettent leur amour-propre à déshonorer leurs prisonniers
avant de les livrer à l'exécuteur!...
Qui lui assurait qu'on n'espérait pas l'embarquer dans quelque
aventure au bout de laquelle ne serait pas le salut, mais où il
laisserait, sinon l'honneur, au moins la renommée de l'honneur.
Était-elle amie ou ennemie, la main qui lui faisait parvenir ces
instruments de délivrance et de liberté?
Les paroles de Chanlouineau et les regards dont elles étaient
accompagnées se représentaient bien à sa mémoire, mais il n'en était
que plus perplexe.
Il restait donc debout, le front plissé par l'effort de sa pensée,
tournant et retournant ces limes fines et bien trempées, lorsqu'il
aperçut à terre, plié menu, un papier qu'il n'avait pas remarqué tout
d'abord.
Il le ramassa vivement, le déplia et lut:
«Vos amis veillent... Tout est prêt pour votre évasion... Hâtez-vous
de scier les barreaux de votre fenêtre... Maurice et sa mère vous
embrassent... Espoir, courage!»
Au-dessous de ces quelques lignes, pas de signature, un M.
Mais le baron n'avait pas besoin de cette initiale pour être rassuré.
Il avait reconnu l'écriture de l'abbé Midon.
--Ah! celui-là est un véritable ami, murmura-t-il.
Puis, le souvenir des déchirements de son âme lui revenant:
--Voilà donc, pensa-t-il, pourquoi ni ma femme ni mon fils ne venaient
veiller ma dernière veille!... Et je doutais de leur énergie, et je me
plaignais de leur abandon!...
Une joie immense le pénétrait, il porta à ses lèvres cette lettre qui
lui annonçait la vie, la liberté, et résolument il se dit:
--À l'œuvre!... à l'œuvre!...
Il avait choisi la plus fine des deux limes et il allait attaquer les
énormes barreaux quand il lui sembla qu'on ouvrait la porte de la
chambre voisine.
On l'ouvrait, positivement... On la referma, mais non à la clef...
Puis on marcha avec une certaine précaution. Qu'est-ce que cela
voulait dire? Était-ce quelque nouvel accusé qu'on emprisonnait, ou
mettait-on là un espion?
Prêtant l'oreille, le baron entendait un bruit absolument inconnu et
dont il lui était absolument impossible d'expliquer la cause.
Inquiet, il s'avança à pas muets jusqu'à l'ancienne porte de
communication, s'agenouilla et appliqua son œil à l'un des
interstices de la légère maçonnerie...
Ce qu'il vit, dans l'autre chambre, faillit lui arracher un cri de
stupeur.
Dans un des angles, un homme était debout, éclairé par une grosse
lanterne d'écurie placée à ses pieds.
Il tournait sur lui-même, très-vite, et par ce mouvement dévidait une
longue corde roulée autour de son corps comme du fil sur une bobine...
M. d'Escorval se tâtait, pour s'assurer qu'il était bien éveillé,
qu'il n'était pas le jouet d'un de ces rêves décevants, si cruels au
réveil, qui bercent les prisonniers de promesses de liberté.
Évidemment cette corde lui était destinée. C'était elle qu'il
attacherait à un des tronçons de ses barreaux brisés...
Mais comment cet homme se trouvait-il là, seul?...
De quelle autorité jouissait-il donc dans la citadelle qu'il avait pu,
en dépit de la consigne des sentinelles et des rondes, s'introduire
dans cette pièce?... Il n'était pas soldat, ou du moins il ne portait
pas l'uniforme...
Malheureusement, la fente de la cloison était disposée de telle façon
que le rayon visuel n'arrivait pas à hauteur d'homme, et quelques
efforts que fit le baron, il lui était impossible d'apercevoir le
visage de cet ami--il le jugeait tel--dont la bravoure touchait à la
folie.
Cet homme, cependant, continuait son mouvement giratoire, et la corde,
sur le carreau, près de lui, s'amoncelait en cercle... Il prenait,
pour ne la point emmêler les plus grandes précautions.
Incapable de résister à la curiosité qui le peignait, M. d'Escorval
était sur le point de frapper à la cloison pour interroger, quand la
porte de la chambre où était celui qu'il appelait déjà son sauveur,
s'ouvrit avec fracas...
Un homme y pénétra, dont la figure était également hors du champ de
l'œil, et qui s'écria avec l'accent de la stupeur:
--Malheureux!... que faites-vous!...
Le baron, foudroyé, faillit tomber en arrière, à la renverse.
--Tout est découvert!... pensait-il.
Point. Celui que M. d'Escorval nommait déjà son ami, n'interrompit
seulement pas son opération de dévidage, et c'est de la voix la plus
tranquille qu'il répondit:
--Comme vous le voyez, je me débarrasse de tout ce chanvre, qui me
gênait extraordinairement. Il y en a bien soixante livres, n'est-ce
pas?... Et quel volume! Je tremblais qu'on ne le devinât sous mon
manteau.
--Et pourquoi ces cordes?... interrogea le survenant.
--Je vais les faire passer à M. le baron d'Escorval, à qui j'ai déjà
jeté une lime. Il faut qu'il s'évade cette nuit...
Si invraisemblable était cette scène, que le baron n'en voulait pas
croire ses oreilles.
--«Il est clair que tout en me croyant fort éveillé, je rêve,» se
disait-il.
Cependant le nouveau venu avait à demi étouffé un terrible juron, et
d'un ton presque menaçant, il poursuivait:
--C'est ce qu'il faudra voir!... Si vous devenez fou, j'ai toute ma
raison, Dieu merci!... Je ne permettrai pas...
--Pardon!... interrompit froidement l'homme à la corde, vous
permettrez... Ceci est le résultat de votre... crédulité. C'est quand
Chanlouineau vous demandait à recevoir la visite de Marie-Anne, qu'il
fallait dire: «Je ne permets pas!» Savez-vous ce qu'il voulait, ce
garçon? Simplement remettre à Mlle Lacheneur une lettre de moi, si
compromettante que si jamais elle arrivait entre les mains de tel
personnage que je sais, mon père et moi n'aurions plus qu'à retourner
à Londres. Alors, adieu les projets d'union entre nos deux familles...
Le dernier venu eut un gros soupir accompagné d'une exclamation
chagrine, mais déjà l'autre poursuivait:
--Vous-même, marquis, seriez sans doute compromis... N'avez-vous pas
été quelque peu chambellan de Bonaparte, du vivant de votre seconde
ou de votre troisième femme? Ah! marquis, comment un homme du votre
expérience, pénétrant et subtil, a-t-il pu se laisser prendre aux
simagrées d'un grossier paysan!...
Maintenant, M. d'Escorval comprenait...
Il ne dormait pas; c'était le marquis de Courtomieu et Martial de
Sairmeuse qui causaient de l'autre côté du mur...
Même, ce pauvre M. de Courtomieu avait été si prestement et si
habilement écrasé par Martial, qu'il ne discutait plus.
--Et cette terrible lettre?... soupira-t-il.
--Marie-Anne l'a remise à l'abbé Midon, qui est venu me trouver en
disant: «Ou le duc s'évadera, ou cette lettre sera portée à M. le duc
de Richelieu.» J'ai opté pour l'évasion. L'abbé s'est procuré tout ce
qui était nécessaire, il m'a donné rendez-vous dans un endroit écarté
sur le rempart, il m'a entortillé toute cette corde autour du corps,
et me voici...
--Ainsi, vous pensez que si le baron s'échappe on vous rendra la
lettre?...
--Parbleu!...
--Pauvre jeune homme!... détrompez-vous. Le baron sauvé, on vous
demandera la vie d'un autre condamné avec les mêmes menaces...
--Point!
--Vous verrez!
--Je ne verrai rien, par une raison fort simple, c'est que j'ai cette
lettre dans ma poche... L'abbé Midon me l'a restituée en échange de ma
parole d'honneur...
Le cri de M. de Courtomieu prouva qu'il tenait le curé de Sairmeuse
pour un peu plus simple qu'il ne convient.
--Quoi!... fit-il, vous tenez la preuve et... Mais c'est de la
démence! Brûlez à la flamme de cette lanterne ce papier maudit,
laissez le baron où il est et allez dormir un bon somme.
Le silence de Martial trahit une sorte de stupeur.
--Feriez-vous donc cela, vous, monsieur le marquis? demanda-t-il.
--Certes!... et sans hésiter...
--Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment.
L'impertinence était si forte, que M. de Courtomieu eut comme une
velléité de colère et presque l'envie de se fâcher.
Mais ce n'était pas un homme de premier mouvement, cet ancien
chambellan de l'empereur, devenu grand prévôt de la Restauration.
Il réfléchit... Devait-il, pour un mot piquant, se brouiller avec
Martial, avec ce prétendant inespéré qu'avait agréé sa fille... Une
rupture... plus de gendre! Le ciel lui en enverrait-il un autre? Et
quelle ne serait pas la fureur de Mlle Blanche.
Il avala donc l'amère pilule, et c'est avec l'accent d'une indulgence
toute paternelle qu'il dit:
--Vous êtes jeune, mon cher Martial...
Toujours agenouillé contre la porte murée, retenant son haleine,
l'œil et l'oreille au guet, toutes les forces de son esprit tendues
jusqu'à la souffrance, le baron d'Escorval respira...
--Vous n'avez que vingt ans, mon cher Martial, poursuivait M. de
Courtomieu d'un ton paterne, vous avez l'ardente générosité de votre
âge... Achevez donc votre entreprise, je n'y mettrai pas obstacle,
seulement songez que tout peut être découvert, et alors...
--Rassurez-vous, monsieur, interrompit le jeune homme, toutes mes
mesures sont bien prises... Avez-vous rencontré un soldat le long des
corridors? Non. C'est que mon père, sur ma prière, a réuni tous les
hommes de garde, même les factionnaires, sous prétexte de prescrire
des précautions exceptionnelles... Il leur parle en ce moment. Voilà
comment j'ai pu monter ici sans être aperçu... Nul ne me verra quand
je sortirai... Qui donc après l'évasion oserait me soupçonner!...
--Si le baron s'évade, la justice se demandera qui l'a aidé...
Martial riait.
--Si la justice cherche, répondit-il, elle trouvera un coupable de
ma façon... Allez, j'ai tout prévu... Je n'avais qu'une personne à
craindre: vous. Un homme sûr vous a prié de ma part de me rejoindre
ici, vous êtes venu, vous avez vu, vous me promettez de rester
neutre... je suis tranquille. Le baron sera en Piémont, respirant
l'air à pleins poumons, quand le soleil se lèvera.
Il avait fini d'arranger les cordes, il prit la lanterne et continua
d'un ton léger:
--Mais sortons... mon père ne peut éternellement haranguer les
soldats.
--Cependant, insista M. de Courtomieu, vous ne m'avez pas dit...
--Je vous dirai tout, mais ailleurs... venez, venez...
Ils sortirent, la serrure et les verroux grincèrent, et alors le baron
se redressa.
Toutes sortes d'idées contradictoires, de suppositions bizarres, de
doutes et de conjectures se pressaient dans son esprit.
Que contenait donc cette lettre?... Comment Chanlouineau ne s'en
était-il pas servi pour son propre salut?... Qui jamais eût cru
Martial si fidèle à une parole arrachée par des menaces?... Il
s'inquiétait surtout de la façon dont lui parviendraient les cordes.
Mais c'était le moment d'agir, non de réfléchir... les barreaux
étaient énormes et il y en avait deux rangées...