Arrêté des premiers au moment de la panique des conjurés devant
Montaignac, le baron d'Escorval n'avait pas eu une seconde
d'illusions...
--Je suis un homme perdu!... pensa-t-il.
Et envisageant d'une âme sereine la mort toute proche, il ne songea
plus qu'aux périls qui menaçaient son fils.
Son attitude devant ses juges fut le résultat de cette préoccupation.
Il ne respira vraiment qu'après avoir vu Maurice traîné hors de la
salle par l'abbé Midon et les officiers à demi-solde... Il avait
compris que son fils voulait se livrer...
C'est donc le front haut, le maintien assuré, le regard droit et clair
que le baron écouta la sentence fatale. D'avance son sacrifice était
fait.
Mais bien lui en prit d'avoir déjà confié à son courageux défenseur
l'expression de ses volontés dernières... Les soldats chargés de
reconduire les condamnés à leur prison envahirent la salle.
La sortie devait prendre du temps... Tous ces pauvres paysans qui
venaient d'être frappés en étaient encore à comprendre les événements
dont la vertigineuse rapidité les conduisait à l'échafaud.
Et stupides d'étonnement plus que d'effroi, ils se pressaient à la
porte trop étroite de la chapelle, comme des bœufs ahuris qui se
serrent les uns contre les autres à la porte de l'abattoir.
Si grande fut la confusion, que M. d'Escorval se trouva refoulé près
de Chanlouineau, qui commença la comédie de sa défaillance.
--Du courage donc!... lui dit-il, indigné de cet accès de lâcheté.
--Ah!... c'est facile à dire!... geignit le robuste gars.
Et personne ne l'observant, il se pencha vers le baron, et tout bas,
d'une voix brève:
--C'est pour vous que je travaille, fit-il, rassemblez vos forces pour
cette nuit.
Le regard flamboyant de Chanlouineau surprit M. d'Escorval, mais il
attribua ses paroles au délire de la peur.
Ramené à sa chambre, il se jeta sur sa maigre couchette, et il
eut cette vision terrible et sublime de la dernière heure qui est
l'espérance ou le désespoir de qui va mourir...
Il savait quelles lois terribles régissent les tribunaux
d'exception... Le lendemain, dans quelques heures, au point du jour,
peut-être, on viendrait, on le tirerait de sa prison, on le conduirait
devant un peloton de soldats, un officier lèverait son épée... et tout
serait fini, il tomberait sous les balles...
Alors, que deviendraient sa femme et son fils?...
Ah! son cœur se brisait en songeant à ces êtres chers et adorés!...
Il était seul, il pleura...
Mais, soudain, il se dressa, épouvanté de son attendrissement... Si
son âme allait s'amollir à ces désolantes pensées!... s'il allait être
trahi par son énergie!... Manquerait-il de courage, tout à coup!...
Le verrait-on donc, lui, pâlir et défaillir devant le peloton
d'exécution!...
Il voulut secouer cette torpeur douloureuse qui l'envahissait, et il
se mit à marcher dans sa prison, s'efforçant d'occuper son esprit aux
choses extérieures...
La chambre qu'on lui avait donnée était très-vaste, carrelée et
extrêmement haute d'étage. Jadis elle communiquait avec la pièce
voisine, mais la porte de communication avait été murée depuis
longtemps, même le ciment qui reliait entre elles les pierres larges
et peu épaisses était tombé, et il en résultait des jours par où on
pouvait, avec un peu d'application, voir d'une pièce dans l'autre.
Machinalement, M. d'Escorval colla son œil à un de ces interstices...
Peut-être avait-il pour voisin quelque condamné?... Il ne vit
personne. Il appela, tout bas d'abord, puis plus haut... aucune voix
ne répondit à la sienne.
--Si j'abattais cette mince cloison?... pensa-t-il.
Il tressaillit, puis haussa les épaules. Et après?... Cette cloison
renversée, il se trouverait dans une chambre pareille à la sienne,
ouvrant comme la sienne sur un corridor plein de factionnaires dont il
entendait le pas monotone.
Cependant, c'était une pensée d'évasion qui lui était venue. Quelle
folie!... Il devait bien savoir que toutes les précautions étaient
prises.
Oui, il le savait, et pourtant il ne put s'empêcher d'aller examiner
la fenêtre... Deux rangs de barres de fer la défendaient. Elles
étaient scellées de telle sorte qu'il était impossible d'avancer la
tête et de se rendre compte de la hauteur à laquelle on se trouvait du
sol.
Cette hauteur devait être considérable, à en juger par l'étendue de la
vue.
Le soleil se couchait, et dans les brumes violettes du lointain,
le baron découvrait une ligne onduleuse de collines dont le point
culminant ne pouvait être que la lande de la Rèche... Les grandes
masses sombres qu'il apercevait sur la droite étaient probablement les
hautes futaies de Sairmeuse... Enfin, sur la gauche, dans le pli de
coteau, il devinait la vallée de l'Oiselle et Escorval...
Son âme s'envolait vers cette retraite riante, où il avait été si
heureux, où il avait été aimé, où il espérait mourir de la mort calme
et sereine du juste...
Et au souvenir des félicités passées, en songeant aux rêves évanouis,
ses yeux, encore une fois, s'emplissaient de larmes...
Mais il les sécha vite, ces larmes, on ouvrait la porte de sa prison.
Deux soldats parurent.
L'un d'eux avait à la main un flambeau allumé, l'autre tenait un de
ces longs paniers à compartiments qui servent à porter le repas des
officiers de garde.
Ces hommes étaient visiblement très-émus, et cependant, obéissant à
un sentiment de délicatesse instinctive, ils affectaient une sorte de
gaieté.
--C'est votre dîner, monsieur, que nous vous apportons, dit l'un
d'eux, il doit être très-bon, car il vient de la cuisine du commandant
de la citadelle.
M. d'Escorval sourit tristement... Certaines attentions des geôliers
ont une signification sinistre.
Cependant, lorsqu'il s'assit devant la petite table qu'on venait de
lui préparer, il se trouva qu'il avait réellement faim.
Il mangea de bon appétit, et causa presque gaiement avec les soldats.
--Il faut toujours espérer, monsieur, lui disaient ces braves
garçons... Qui sait!... On en a vu revenir de plus loin.
Ayant fini, le baron demanda qu'on lui laissât la lumière et qu'on lui
apportât du papier, de l'encre et des plumes... Il fut fait selon ses
désirs.
Il se trouvait seul de nouveau, mais la conversation des soldats lui
avait été utile... La défaillance de son esprit était passée, le
sang-froid lui était revenu, il pouvait réfléchir.
Alors il s'étonna d'être sans nouvelles de Mme d'Escorval et de
Maurice.
Leur aurait-on donc refusé l'accès de sa prison?... Non, il ne pouvait
le croire, il ne pouvait imaginer qu'il existât des hommes assez
cruels pour empêcher un malheureux de presser contre son cœur, dans
une suprême étreinte, avant de mourir, sa femme et son fils...
C'était donc que ni la baronne ni Maurice n'avaient essayé d'arriver
jusqu'à lui. Comment cela se faisait-il?... Certainement, il était
survenu quelque chose!... Quoi?
Son imagination lui représentait les pires malheurs... Il voyait sa
femme agonisante, morte peut-être... Il voyait Maurice fou de douleur
à genoux devant le lit de sa mère...
Mais ils pouvaient encore venir... Il consulta sa montre, elle
marquait sept heures...
Mais il attendit vainement... Les tambours battirent la retraite, puis
une demi-heure plus tard l'appel du soir... rien... personne!...
--Ah!... mourir ainsi, pensait cet homme si malheureux, c'est mourir
deux fois!...
Il se disposait pourtant à écrire, quand des pas retentirent dans le
corridor, nombreux, bruyants... Des éperons sonnaient sur les dalles,
on entendait le bruit sec du fusil des factionnaires présentant les
armes...
Tout palpitant, le baron se dressa en disant:
--C'est eux!...
Il se trompait, les pas s'éloignèrent...
--Une ronde!... murmura-t-il.
Mais au même moment, deux objets lancés par le judas de la porte
roulèrent au milieu de la chambre...