M. le duc de Sairmeuse bondit sur son fauteuil doré.

--Misérable!... s'écria-t-il, coquin!... vil scélérat!... Il avait

empoigné une lourde écritoire de plomb placée devant lui, et on put

croire qu'il allait la lancer à la tête de l'accusé...

Chanlouineau demeurait seul impassible au milieu de cette assemblée,

extraordinairement émue de son étrange déclaration.

--Vous m'interrogez, reprit-il, je réponds. Faites-moi mettre un

bâillon, si mes réponses vous gênent... S'il y avait ici des témoins

pour moi, comme il y en a contre, ils vous diraient si je ments...

Mais tous les accusés qui sont là peuvent vous assurer que je dis la

vérité... N'est-ce pas, vous autres?...

À l'exception du baron d'Escorval, il n'était pas un accusé capable de

comprendre la portée des audacieuses allégations de Chanlouineau; tous

cependant approuvèrent d'un signe de tête.

--Le marquis de Sairmeuse était si bien notre chef, poursuivit le

hardi paysan, qu'il a été blessé d'un coup de sabre en se battant

bravement à mes côtés...

Le duc de Sairmeuse était plus cramoisi qu'un homme frappé d'un coup

de sang, et la fureur lui enlevait presque l'usage de la parole.

--Tu ments, coquin, bégayait-il, tu ments!

--Qu'on fasse venir le marquis, dit tranquillement Chanlouineau, on

verra bien s'il est ou non blessé.

Il est sûr que l'attitude du duc eût donné à penser à un observateur.

C'est qu'il doutait en ce moment, plus encore que la veille en

apercevant la blessure de Martial. On l'avait cachée, il était

impossible de l'avouer maintenant.

Heureusement pour M. de Sairmeuse, un des juges le tira d'embarras.

--J'espère, monsieur le président, dit-il, que vous ne donnerez pas

satisfaction à cet arrogant rebelle, la commission s'y opposerait...

Chanlouineau éclata de rire.

--Naturellement, fit-il... Demain j'aurai le cou coupé, une blessure

est vite cicatrisée, rien ne restera donc de la preuve que je dis.

J'en ai une autre par bonheur, matérielle, indestructible, hors de

votre puissance, et qui parlera quand mon corps sera à six pieds sous

terre.

--Quelle est cette preuve? demanda un autre juge, que le duc regarda

de travers.

L'accusé hocha la tête.

--Je ne vous la donnerais pas, répondit-il, quand vous m'offririez

ma vie en échange... Elle est entre des mains sûres qui la feront

valoir... On ira au roi, s'il le faut... Nous voulons savoir le rôle

du marquis de Sairmeuse en cette affaire... s'il était vraiment des

nôtres ou s'il n'était qu'un agent provocateur.

Un tribunal soucieux des règles immuables de la justice, ou simplement

préoccupé de son honneur, eût exigé, en vertu de ses pouvoirs

discrétionnaires, la comparution immédiate du marquis de Sairmeuse.

Et alors, tout s'éclaircissait, la vérité se dégageait des ténèbres,

l'étonnante calomnie de Chanlouineau se trouvait confondue.

Mais la commission militaire ne devait point agir ainsi.

Ces hommes, qui siégeaient en grand uniforme, n'étaient pas des juges

chargés d'appliquer une loi cruelle, mais enfin une loi!... C'étaient

des instruments commis par les vainqueurs pour frapper les vaincus au

nom de ce code sauvage que deux mots résument: _vae victis_!...

Le président, le noble duc de Sairmeuse, n'eût consenti à aucun prix

à mander Martial. Les officiers, ses conseillers, ne le voulaient pas

davantage.

Chanlouineau avait-il prévu cela?... On est autorisé à le supposer.

Eût-il, sans une sorte d'intuition des faits, risqué un coup si

hasardeux!...

Quoi qu'il en soit, le tribunal, après une courte délibération, décida

qu'on ne prendrait pas en considération cet incident qui avait remué

l'auditoire et stupéfié Maurice et l'abbé Midon.

L'interrogatoire se poursuivit donc avec une âpreté nouvelle.

--Au lieu de désigner des chefs imaginaires, reprit le duc de

Sairmeuse, vous eussiez mieux fait de nommer le véritable instigateur

du mouvement, qui n'est pas Lacheneur, mais bien un individu assis à

l'autre extrémité de ce banc où vous êtes, le sieur Escorval.

--M. le baron d'Escorval ignorait absolument le complot, je le jure

sur tout ce qu'il y a de plus sacré, et même...

--Taisez-vous!... interrompit le capitaine rapporteur, songez, plutôt

que d'abuser la commission par des fables ridicules, songez à mériter

son indulgence!...

Chanlouineau eut un geste et un regard empreints d'un tel dédain, que

son interrupteur en fut décontenancé.

--Je ne veux pas d'indulgence, prononça-t-il... J'ai joué, j'ai perdu,

voici ma tête... payez-vous... Mais si vous n'êtes pas plus cruels

que les bêtes féroces, vous aurez pitié de ces malheureux qui

m'entourent... J'en aperçois dix, pour le moins, parmi eux, qui

jamais n'ont été nos complices et qui certainement n'ont pas pris les

armes... Les autres ne savaient ce qu'ils faisaient... Non, ils ne le

savaient pas!...

Ayant dit, il se rassit, indifférent et fier, sans paraître remarquer

le frémissement qui, à sa voix vibrante, avait couru dans l'auditoire,

parmi les soldats de garde et jusque sur l'estrade.

La douleur des pauvres paysannes en était ravivée, et leurs sanglots

et leurs gémissements emplissaient la salle immense.

Les officiers à la demi-solde étaient devenus plus sombres et plus

pâles, et sur les joues ridées de plusieurs d'entre eux, de grosses

larmes roulaient.

--Celui-là, pensaient-ils, est un homme!

L'abbé Midon s'était penché vers Maurice.

--Évidemment, murmurait-il, Chanlouineau joue un rôle... Il prétend

sauver votre père... Comment?... Je ne comprends pas.

Les juges, cependant, s'étaient retournés à demi, et tous inclinés

vers le président, ils délibéraient à voix basse, avec animation.

C'est qu'une difficulté se présentait.

Les accusés, pour la plupart, ignorant leur mise en accusation

immédiate, n'avaient pas pensé à se pourvoir d'un défenseur.

Et cette circonstance, amère dérision! effrayait et arrêtait ce

tribunal inique, qui n'avait pas craint de fouler aux pieds les plus

saintes lois de l'équité, qui s'était affranchi de toutes les entraves

de la procédure.

Le parti de ces juges était pris, leur verdict était comme rendu

à l'avance, et cependant ils voulaient qu'une voix s'élevât pour

défendre ceux qui ne pouvaient plus être défendus.

Mais par une sorte de hasard, trois avocats choisis par la famille de

plusieurs accusés se trouvaient dans la salle.

C'était ces trois hommes que Maurice en entrant avait remarqués,

causant près de la porte de la chapelle...

Cela fut dit à M. de Sairmeuse; il se retourna vers eux en leur

faisant signe d'approcher; puis, leur montrant Chanlouineau:

--Voulez vous, demanda-t-il, vous charger de la défense de ce

coupable?

Les avocats furent un instant sans répondre. Cette séance monstrueuse

les impressionnait vivement, et ils se consultaient du regard.

--Nous sommes tout disposés à défendre le prévenu, répondit enfin le

plus âgé, mais nous le voyons pour la première fois, nous ignorons ses

moyens de défense, un délai nous est indispensable pour conférer avec

lui...

--Le conseil ne peut vous accorder aucun délai, interrompit M. de

Sairmeuse, voulez-vous, oui on non, accepter la défense?...

L'avocat hésitait, non qu'il eût peur, c'était un vaillant homme, mais

parce qu'il cherchait quelque argument assez fort pour troubler la

conscience de ces juges.

--Et si nous refusions?... interrogea-t-il.

Le duc de Sairmeuse laissa voir un mouvement d'impatience.

--Si vous refusez, dit-il, je donnerai pour défenseur d'office à ce

scélérat, le premier tambour qui me tombera sous la main.

--Je parlerai donc, dit l'avocat, mais non sans protester de toutes

mes forces contre cette façon inouïe de procéder...

--Oh!... faites-nous grâce de vos homélies... et soyez bref.

Après l'interrogatoire de Chanlouineau, improviser là, sur-le-champ,

une plaidoirie, était difficile. Pourtant le courageux défenseur puisa

dans son indignation des considérations qui eussent fait réfléchir un

autre tribunal.

Pendant qu'il parlait, le duc de Sairmeuse s'agitait sur son fauteuil

doré, avec toutes les marques de la plus impertinente impatience...

--C'est bien long, prononça-t-il, dès que l'avocat eut fini, c'est

terriblement long!... Nous n'en finirons jamais, si chacun des accusés

doit nous tenir autant!...

Il se retournait déjà vers ses collègues pour recueillir leur opinion,

quand se ravisant tout à coup il proposa au conseil de réunir toutes

les causes, à l'exception de celle du sieur d'Escorval.

--Ainsi, objectait-il, on abrégerait singulièrement «la besogne,»

puisqu'on n'aurait que deux jugements à prononcer... Ce qui

n'empêchera pas la défense d'être individuelle, ajouta-t-il.

Les avocats se récrièrent. Un jugement «en bloc,» comme disait le duc,

leur enlevait l'espoir d'arracher au bourreau un seul des malheureux

prévenus.

--Quelle défense prononcerons-nous, disaient-ils, lorsque nous ne

savons rien de la situation particulière de chacun des accusés! Nous

ignorons jusqu'à leurs noms!... Il nous faudra les désigner par la

forme de leurs vêtements et la couleur de leurs cheveux...

Ils suppliaient le tribunal de leur accorder huit jours de délai,

quatre jours, vingt-quatre heures!... Efforts inutiles! La proposition

du président avait été adoptée, il fut passé outre.

En conséquence, chacun des prévenus fut appelé d'après le rang qu'il

occupait sur le banc. Il s'approchait du bureau, donnait son nom, ses

prénoms, son âge, indiquait son domicile et sa profession... et il

recevait l'ordre de retourner à sa place.

À peine laissa-t-on à six ou sept accusés le temps de dire qu'ils

étaient absolument étrangers à la conspiration, qu'on leur avait mis

la main au collet le 5, en plein jour, pendant qu'ils s'entretenaient

paisiblement sur la grande route... Ils demandaient à fournir la

preuve matérielle de ce qu'ils avançaient... ils invoquaient le

témoignage des soldats qui les avaient arrêtés...

M. d'Escorval, dont la cause se trouvait disjointe, ne fut pas appelé.

Il devait être interrogé le dernier.

--Maintenant la parole est aux défenseurs, dit le duc de Sairmeuse,

mais abrégeons, abrégeons!... Il est déjà midi.

Alors commença une scène inouïe, honteuse, révoltante. À chaque

moment, le duc interrompait les avocats, leur ordonnait de se taire,

les interpellait ou les raillait...

--C'est chose incroyable, disait-il, de voir défendre de pareils

scélérats...

Ou encore:

--Allez, vous devriez rougir de vous constituer les défenseurs de ces

misérables!

Les avocats tinrent ferme, encore qu'ils sentissent l'inanité de leurs

efforts. Mais que pouvaient-ils?... La défense de ces vingt-neuf

accusés ne dura pas une heure et demie...

Enfin la dernière parole fut prononcée, le duc de Sairmeuse respira

bruyamment, et d'un ton qui trahissait la joie la plus cruelle:

--Accusé Escorval, levez-vous.

Interpellé, le baron se leva, digne, impassible...

Des sensations qui l'agitaient, et elles devaient être terribles, rien

ne paraissait sur son noble visage.

Il avait réprimé jusqu'au sourire de dédain que faisait monter à ses

lèvres la misérable affectation du duc à ne lui point donner le titre

qui lui appartenait.

Mais en même temps que lui, Chanlouineau s'était dressé, vibrant

d'indignation, rouge comme si la colère eût charrié à sa face tout le

sang généreux de ses veines.

--Restez assis!... commanda le duc, ou je vous fais expulser...

Lui déclara qu'il voulait parler: il avait quelque chose à dire, des

observations à ajouter à la plaidoirie des avocats...

Alors, sur un signe, deux grenadiers approchèrent, qui appuyèrent

leurs mains sur les épaules du robuste paysan. Il se laissa retomber

sur son banc, comme s'il eût cédé à une force supérieure, lui qui eût

étouffé aisément ces deux soldats, rien qu'en les serrant entre ses

bras de fer.

On l'eût dit furieux; intérieurement il était ravi. Le but qu'il se

proposait, il l'avait atteint. Ses yeux avaient rencontré les yeux de

l'abbé Midon, et dans un rapide regard, inaperçu de tous, il avait pu

lui dire:

--Quoi qu'il advienne, veillez sur Maurice, contenez-le... qu'il ne

compromette pas, par quelque éclat, le dessein que je poursuis!...

La recommandation n'était pas inutile.

La figure de Maurice était bouleversée comme son âme; il étouffait, il

n'y voyait plus, il sentait s'égarer sa raison.

--Où donc est le sang-froid que vous m'avez promis!... murmura le

prêtre.

Cela ne fut pas remarqué. L'attention, dans cette grande salle

lugubre, était intense, palpitante... Si profond était le silence

qu'on entendait le pas monotone des sentinelles de faction autour de

la chapelle.

Chacun sentait instinctivement que le moment décisif était venu, pour

lequel le tribunal avait ménagé et réservé tous ses efforts.

Condamner de pauvres paysans dont nul ne prendrait souci... la

belle affaire!... Mais frapper un homme illustre, qui avait été le

conseiller et l'ami fidèle de l'Empereur... Quelle gloire et quel

espoir pour des ambitions ardentes, altérées de récompenses.

L'instinct de l'auditoire avait raison. S'ils jugeaient sans enquête

préalable des conjurés obscurs, les commissaires avaient poursuivi

contre M. d'Escorval une information relativement complète.

Grâce à l'activité du marquis de Courtomieu, on avait réuni sept chefs

d'accusation, dont le moins grave entraînait la peine de mort.

--Lequel de vous, demanda M. de Sairmeuse aux avocats, consentira à

défendre ce grand coupable?...

--Moi!... répondirent ensemble ces trois hommes.

--Prenez garde, fit le duc avec un mauvais sourire, la tâche est...

lourde.

Lourde!... Il eût mieux fait de dire dangereuse. Il eût pu dire que le

défenseur risquait sa carrière, à coup sûr... le repos de sa vie et sa

liberté, vraisemblablement... sa tête, peut-être...

Mais il le donnait à entendre, et tout le monde le savait.

--Notre profession a ses exigences, dit noblement le plus âgé des

avocats.

Et tous trois, courageusement, ils allèrent prendre place près du

baron d'Escorval, vengeant ainsi l'honneur de leur robe, qui venait

d'être misérablement compromis dans une ville de cent mille âmes, où

deux pures et innocentes victimes de réactions furieuses, n'avaient

pu, ô honte! trouver un défenseur.

--Accusé, reprit M. de Sairmeuse, dites-nous votre nom, vos prénoms,

votre profession?

--Louis-Guillaume, baron d'Escorval, commandeur de l'ordre de la

Légion d'honneur, ancien conseiller d'État du gouvernement de

l'empereur.

--Ainsi, vous avouez de honteux services, vous confessez...

--Pardon, monsieur!... Je me fais gloire d'avoir servi mon pays et de

lui avoir été utile dans la mesure de mes forces...

D'un geste furibond le duc l'interrompit:

--C'est bien!... fit-il, messieurs les commissaires apprécieront...

C'est sans doute pour reconquérir ce poste de conseiller d'État que

vous avez conspiré contre un prince magnanime avec ce vil ramassis de

misérables!...

--Ces paysans ne sont pas des misérables, monsieur, mais bien des

hommes égarés. Ensuite, vous savez, oui, vous savez aussi bien que moi

que je n'ai pas conspiré.

--On vous a arrêté les armes à la main dans les rangs des rebelles!...

--Je n'avais pas d'armes, monsieur, vous ne l'ignorez pas... et

si j'étais parmi les révoltés, c'est que j'espérais les décider à

abandonner une entreprise insensée!...

--Vous mentez!...

Le baron d'Escorval pâlit sous l'insulte et ne répondit pas.

Mais il y eut un homme dans l'auditoire, qui ne put supporter

l'horrible, l'abominable injustice, qui fut emporté hors de soi... Et

celui-là, ce fut l'abbé Midon, qui, l'instant d'avant, recommandait le

calme à Maurice.

Il quitta brusquement sa place, se courba pour passer sous les cordes

à fourrage qui barraient l'enceinte réservée, et s'avança au pied de

l'estrade.

--M. le baron d'Escorval dit vrai, prononça-t-il d'une voix éclatante,

les trois cents prisonniers de la citadelle l'attesteront, les accusés

en feront serment la tête sur le billot... Et moi qui l'accompagnais,

qui marchais à ses côtés, moi prêtre, je jure devant Dieu qui vous

jugera l'un et l'autre, monsieur de Sairmeuse, je jure que tout ce

qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le mouvement,

nous l'avons fait!...

Le duc écoutait d'un air à la fois ironique et méchant.

--On ne me trompait donc pas, dit-il, quand on m'affirmait que la

rébellion avait un aumônier!... Allez, monsieur le curé, vous devriez

rentrer sous terre de honte. Vous, un prêtre, mêlé à ces coquins, à

ces ennemis de notre bon roi et de notre sainte religion!... Et ne

niez pas... Vos traits contractés, vos yeux rougis, le désordre de vos

vêtements souillés de poussière et de boue, tout trahit votre conduite

coupable!... Faut-il donc que ce soit moi, un soldat, qui vous

rappelle à la pudeur, au respect de votre caractère sacré!...

Taisez-vous, monsieur, éloignez-vous!...

Les avocats se levèrent vivement.

--Nous demandons, s'écrièrent-ils, que ce témoin soit entendu, il doit

l'être... Les commissions militaires ne sont pas au-dessus des lois

qui régissent les tribunaux ordinaires.

--Si je ne dis pas la vérité, reprit l'abbé Midon, avec une animation

extraordinaire, je suis donc un faux témoin, pis encore, un

complice... Votre devoir en ce cas est de me faire arrêter...

La physionomie du duc de Sairmeuse exprimait une hypocrite compassion.

--Non, monsieur le curé, dit-il; non, je ne vous ferai pas arrêter...

Je saurai éviter le scandale que vous recherchez... Nous aurons pour

l'habit les égards que l'homme ne mérite pas... Une dernière fois,

retirez-vous, sinon je me verrai contraint d'employer la force!...

À quoi eût abouti une résistance plus longue?... À rien. L'abbé, plus

blanc que le plâtre des murs, désespéré, les yeux pleins de larmes,

regagna sa place près de Maurice.

Les avocats, pendant ce temps, protestaient avec une énergie

croissante... Mais le duc, à grand renfort de coups de poing sur la

table, finit par les réduire au silence.

--Ah! vous voulez des dépositions! s'écria-t-il. Eh bien! vous en

aurez. Soldats, introduisez le premier témoin.

Un mouvement se fit parmi les grenadiers de garde, et presque aussitôt

parut Chupin, qui s'avança d'un air délibéré.

Mais sa contenance mentait; un observateur l'eût vu à ses yeux, dont

l'inquiète mobilité trahissait ses terreurs.

Même, il eut dans la voix un tremblement très-appréciable, quand, la

main levée, il jura sur son âme et conscience de dire la vérité, toute

la vérité, rien que la vérité.

--Que savez-vous de l'accusé Escorval? demanda le duc.

--Il faisait partie du complot qui a éclaté dans la nuit du 4 au 5.

--En êtes-vous bien sûr?

--J'ai des preuves.

--Soumettez-les à l'appréciation de la commission.

Le vieux maraudeur se rassurait.

--D'abord, répondit-il, c'est chez M. d'Escorval que M. Lacheneur a

couru après qu'il a eu restitué, bien malgré lui, à M. le duc, le

château des ancêtres de M. le duc... M. Lacheneur y a rencontré

Chanlouineau, et de ce jour-là date le plan de la conjuration.

--J'étais l'ami de Lacheneur, il était naturel qu'il vînt me demander

des consolations après un grand malheur.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 54 / 98 题