XXVII

Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des

fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on

appelait «la chapelle.»

Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle

était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au

régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus

vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à

hauteur d'homme.

C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu

avaient choisi pour les séances de la commission militaire.

Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme

un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété

indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.

Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et

regarder...

Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle

lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en

finir promptement et brutalement.

On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude

du résultat.

Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté

pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il

avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.

Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées

à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des

chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait

le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par

M. le duc de Sairmeuse.

Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient

destinés aux accusés.

Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par

des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution

contre le public.

Précaution superflue, hélas!...

L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop

grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque

la solitude.

C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme

conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.

Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.

Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient

debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents

serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde.

Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la

porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé

sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le

silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des

accusés...

Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres

de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez...

armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu

et de divers fonctionnaires civils.

Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être,

mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un

seul, un jeune lieutenant paraissait ému.

--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.

Et d'une voix rude, il ajouta:

--Qu'on introduise les coupables.

Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.

Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les

bancs, au pied de l'estrade.

Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des

regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non

plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les

conseils de l'Empereur.

Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne

pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un

simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement

signifiait:

--Ayez confiance en moi... ne craignez rien.

L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la

crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient

osé, ni du danger qui les menaçait...

Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine

rapporteur se leva.

Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il

exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la

Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.

Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le

premier conjuré du premier banc:

--Levez-vous...

Il se leva.

--Votre nom? vos prénoms? votre âge?...

--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans,

cultivateur-propriétaire.

--Propriétaire de biens nationaux...

--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à

force de travail, sont à moi légitimement.

Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un,

par le fait.

--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.

--Oui.

--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous

reconnaîtront.

Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait

tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne

montaient en voiture.

Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et

même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que

c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.

L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler

quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette

circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.

--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers

Chanlouineau:

--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.

--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par

l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et

garder nos terres...

--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?

--Un des quatre chefs, oui...

--Quels étaient les autres?

Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se

recueillir et dit:

--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de

Sairmeuse.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 53 / 98 题