Il y avait à la citadelle de Montaignac, engagée au milieu des
fortifications de la seconde enceinte, une vieille construction qu'on
appelait «la chapelle.»
Consacrée jadis au culte, «la chapelle» restait sans destination. Elle
était humide à ce point qu'elle ne pouvait même servir de magasin au
régiment d'artillerie; les affûts des pièces y pourrissaient plus
vite qu'en plein air. Une mousse noirâtre y couvrait les murs jusqu'à
hauteur d'homme.
C'est cet endroit que le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu
avaient choisi pour les séances de la commission militaire.
Tout d'abord, en y pénétrant, Maurice et l'abbé Midon sentirent comme
un suaire de glace qui leur tombait sur les épaules. Une anxiété
indéfinissable paralysa un instant toutes leurs facultés.
Mais la commission ne siégeait pas encore, ils purent se remettre et
regarder...
Les dispositions prises pour transformer en tribunal cette salle
lugubre attestaient la précipitation des juges et la volonté d'en
finir promptement et brutalement.
On devinait le mépris absolu de toute forme et l'effrayante certitude
du résultat.
Un vaste lit de camp, arraché à quelque corps de garde et apporté
pendant la nuit par des soldats de corvée, figurait l'estrade. Il
avait fallu le caller d'un côté pour faire disparaître l'inclinaison.
Sur cette estrade étaient placées trois tables grossières empruntées
à la caserne, drapées de couvertes à cheval en guise de tapis. Des
chaises de bois blanc attendaient les juges; mais au milieu étincelait
le siège du président, un superbe fauteuil sculpté et doré, envoyé par
M. le duc de Sairmeuse.
Plusieurs bancs de chêne disposés bout à bout, sur deux rangs, étaient
destinés aux accusés.
Enfin, des cordes à fourrage tendues d'un mur à l'autre et fixées par
des crampons, divisaient en deux la chapelle. C'était une précaution
contre le public.
Précaution superflue, hélas!...
L'abbé Midon et Maurice s'étaient attendus à trouver une foule trop
grande pour la salle, si vaste qu'elle fût, et ils trouvaient presque
la solitude.
C'est qu'ils avaient compté sans la lâcheté humaine. La peur, infâme
conseillère, retenait au fond de leur logis les gens de Montaignac.
Il n'y avait pas vingt personnes en tout dans la chapelle.
Contre le mur du fond, dans l'ombre, une douzaine d'hommes se tenaient
debout, pâles et roides, les yeux brillant d'un feu sombre, les dents
serrées par la colère... c'étaient des officiers à la demi-solde.
Trois autres hommes vêtus de noir causaient à voix basse près de la
porte. Dans un angle, des femmes de la campagne, leur tablier relevé
sur leur tête, pleuraient, et leurs sanglots rompaient seuls le
silence... Celles-là étaient les mères, les femmes ou les filles des
accusés...
Neuf heures sonnèrent. Un roulement de tambour fit trembler les vitres
de l'unique fenêtre... Une voix forte au dehors cria: «Présentez...
armes!» La commission militaire entra, suivie du marquis de Courtomieu
et de divers fonctionnaires civils.
Le duc de Sairmeuse était en grand uniforme, un peu rouge peut-être,
mais plus hautain encore que de coutume. De tous les autres juges, un
seul, un jeune lieutenant paraissait ému.
--La séance est ouverte!... prononça le duc de Sairmeuse, président.
Et d'une voix rude, il ajouta:
--Qu'on introduise les coupables.
Il n'avait même pas cette pudeur vulgaire de dire: les accusés.
Ils parurent, et un à un, jusqu'à trente, ils prirent place sur les
bancs, au pied de l'estrade.
Chanlouineau portait haut la tête et promenait de tous côtés des
regards assurés. Le baron d'Escorval était calme et grave, mais non
plus que lorsqu'il était, jadis, appelé à donner son avis dans les
conseils de l'Empereur.
Tous deux aperçurent Maurice, réduit à s'appuyer sur l'abbé pour ne
pas tomber. Mais pendant que le baron adressait à son fils un
simple signe de tête, Chanlouineau faisait un geste qui clairement
signifiait:
--Ayez confiance en moi... ne craignez rien.
L'attitude des autres conjurés annonçait plutôt la surprise que la
crainte. Peut-être n'avaient-ils conscience ni de ce qu'ils avaient
osé, ni du danger qui les menaçait...
Les accusés placés, ce qui demanda un peu de temps, le capitaine
rapporteur se leva.
Son réquisitoire, d'une violence inouïe, ne dura pas cinq minutes. Il
exposa brièvement les faits, exalta les mérites du gouvernement de la
Restauration et conclut à la peine de mort contre les trente accusés.
Lorsqu'il eut cessé de parler, le duc de Sairmeuse interpella le
premier conjuré du premier banc:
--Levez-vous...
Il se leva.
--Votre nom? vos prénoms? votre âge?...
--Chanlouineau (Eugène-Michel), âgé de vingt-neuf ans,
cultivateur-propriétaire.
--Propriétaire de biens nationaux...
--Propriétaire de biens qui, ayant été payés en bon argent, gagné à
force de travail, sont à moi légitimement.
Le duc de Sairmeuse ne voulut pas relever le défi, car c'en était un,
par le fait.
--Vous avez fait partie de la rébellion? poursuivit-il.
--Oui.
--Vous avez raison d'avouer, car on va introduire des témoins qui vous
reconnaîtront.
Cinq grenadiers entrèrent; qui étaient de ceux que Chanlouineau avait
tenus en respect pendant que Maurice, l'abbé Midon et Marie-Anne
montaient en voiture.
Ces militaires affirmèrent qu'ils remettaient très-bien l'accusé, et
même, l'un d'eux entama de lui un éloge intempestif, déclarant que
c'était un solide gaillard, d'une bravoure admirable.
L'œil de Chanlouineau, pendant cette déposition, dut révéler
quelque chose de ses angoisses. Les soldats parleraient-ils de cette
circonstance de la voiture? Non, ils n'en parlèrent pas.
--Il suffît!... interrompit le président. Et se tournant vers
Chanlouineau:
--Quels étaient vos projets? interrogea-t-il.
--Nous espérions nous débarrasser d'un gouvernement imposé par
l'étranger, nous voulions nous affranchir de l'insolence des nobles et
garder nos terres...
--Assez!... Vous étiez un des chefs de la révolte?
--Un des quatre chefs, oui...
--Quels étaient les autres?
Un sourire inaperçu glissa sur les lèvres du robuste gars, il parut se
recueillir et dit:
--Les autres étaient M. Lacheneur, son fils Jean et le marquis de
Sairmeuse.