Le secret que les approches de la mort avaient arraché à Marie-Anne
au fort de la fusillade de la Croix-d'Arcy, Mme d'Escorval l'ignorait
quand elle joignait sa voix aux prières de son fils pour retenir la
malheureuse jeune fille.
Mais cette circonstance n'inquiétait pas Maurice.
Sa foi en sa mère était absolue, complète; il était sûr qu'elle
pardonnerait quand elle apprendrait la vérité.
Les femmes aimantes, chastes épouses et mères sans reproche, gardent
au fond du cœur des trésors d'indulgence pour les entraînements de la
passion.
Elles peuvent mépriser et braver les préjugés hypocrites, celles dont
la vertu immaculée n'eut jamais besoin des honteuses transactions du
monde.
Et d'ailleurs, est-il une mère qui, secrètement, n'excuse la jeune
fille qui n'a pu se défendre de l'amour de son fils, à elle, de ce
fils que son imagination pare de séductions irrésistibles!...
Toutes ces réflexions avaient traversé l'esprit de Maurice, et plus
tranquille sur le sort de Marie-Anne, il ne songea qu'à son père.
Le jour venait... Maurice déclara qu'il allait endosser un déguisement
et se rendre à Montaignac.
À ces mots, Mme d'Escorval se détourna, cachant son visage dans les
coussins du canapé pour y étouffer ses sanglots.
Elle tremblait pour la vie de son mari, et voici que son fils se
précipitait au-devant du danger... Peut-être; avant le coucher de ce
soleil qui se levait, n'aurait-elle ni mari ni fils.
Et pourtant elle ne dit pas: «Non, je ne veux pas!» Maurice ne
remplissait-il pas un devoir sacré!... Elle l'eût aimé moins, si elle
l'eût cru capable d'une lâche hésitation. Elle eût séché ses larmes
s'il l'eût fallu, pour lui dire: «Pars!»
Tout d'ailleurs n'était-il pas préférable aux horreurs de cette
incertitude où on se débattait depuis des heures!...
Maurice gagnait déjà la porte pour monter revêtir un travestissement,
l'abbé Midon lui fit signe de rester.
--Il faut, en effet, courir à Montaignac, lui dit-il, mais vous
déguiser serait une folie. Infailliblement vous seriez reconnu, et
indubitablement on vous appliquerait l'axiome que vous savez: «Tu te
caches, donc tu es coupable.» Vous devez marcher ouvertement, la tête
haute, exagérant l'assurance de l'innocence... Allez droit au duc de
Sairmeuse et au marquis de Courtomieu, criez à l'injustice!... Mais je
veux vous accompagner, nous irons en voiture à deux chevaux.
Maurice paraissait indécis.
--Suis les conseils de M. le curé, mon fils, dit Mme d'Escorval, il
sait mieux que nous ce que nous devons faire.
--J'obéirai, mère!
L'abbé n'avait pas attendu cet assentiment pour courir donner l'ordre
d'atteler. Mme d'Escorval sortit pour écrire quelques lignes à une
amie dont le mari jouissait d'une certaine influence à Montaignac.
Maurice et son amie restèrent seuls.
C'était, depuis l'aveu de Marie-Anne, leur première minute de solitude
et de liberté.
Ils étaient debout, à deux pas l'un de l'autre, les yeux encore
brillants de pleurs répandus, et ils restèrent ainsi un instant,
immobiles, pâles, oppressés, trop émus pour pouvoir traduire leur
sensation.
À la fin, Maurice s'avança, entourant de son bras la taille de son
amie.
--Marie-Anne, murmura-t-il, chère adorée, je ne savais pas qu'on
pouvait aimer plus que je ne vous aimais hier... Et vous, vous
avez souhaité la mort, quand de votre vie une autre vie précieuse
dépend!...
Elle hocha tristement la tête.
--J'étais terrifiée, balbutia-t-elle... L'avenir de honte que je
voyais, que je vois, hélas! se dresser devant moi m'épouvantait
jusqu'à égarer ma raison... Maintenant, je suis résignée...
j'accepterai sans révolte la punition de l'horrible faute... je
m'humilierai sous les outrages qui m'attendent!...
--Des outrages, à vous!... Ah! malheur à qui oserait!... Mais ne
serez-vous pas ma femme devant les hommes comme vous l'êtes devant
Dieu!... Le malheur à la fin se lassera!...
--Non, Maurice, non!... il ne se lassera pas.
--Ah!... c'est toi qui es sans pitié!... Je ne le vois que trop, tu me
maudis, tu maudis le jour où nos regards se sont rencontrés pour la
première fois!... Avoue-le... dis-le...
Marie-Anne se redressa.
--Je mentirais, répondit-elle, si je disais cela... Mon lâche cœur
n'a pas ce courage. Je souffre, je suis humiliée et brisée, mais je ne
regrette rien, puisque...
Elle n'acheva pas; il l'attira à lui, leurs visages se rapprochèrent,
et leurs lèvres et leurs larmes se confondirent en un baiser...
--Tu m'aimes, s'écria Maurice, tu m'aimes!... Nous triompherons, je
saurai sauver mon père et le tien, je sauverai ton frère!
Dans la cour, les chevaux piaffaient. L'abbé Midon criait: «Eh bien!
partons-nous?» Mme d'Escorval reparut avec une lettre, qu'elle remit à
Maurice.
Longtemps elle tint embrassé dans une étreinte convulsive ce fils
qu'elle tremblait de ne plus revoir, puis rassemblant toute son
énergie, elle le repoussa en prononçant ce seul mot:
--Va!...
Il sortit... et lorsque s'éteignit, sur la route, le roulement de la
voiture qui l'emportait, Mme d'Escorval et Marie-Anne se laissèrent
tomber à genoux, implorant la miséricorde du Dieu des causes justes.
Elles ne pouvaient que prier. Le curé de Sairmeuse agissait, ou plutôt
il poursuivait l'exécution du plan de salut qu'il avait conçu.
Ce plan, d'une simplicité terrible, comme la situation, il
l'expliquait à Maurice pendant que galopaient les chevaux rudement
menés.
--Si en vous livrant vous deviez sauver votre père, disait-il, je vous
crierais: Livrez-vous, et confessez la vérité, c'est votre devoir
strict... Mais ce sacrifice serait plus qu'inutile, il serait
dangereux. Jamais l'accusation ne consentirait à vous séparer de votre
père. On vous garderait, mais on ne le lâcherait pas, et vous seriez
indubitablement condamnés tous les deux... Laissons donc--je ne dirai
pas la justice, ce serait un blasphème--mais les hommes de sang qui
s'intitulent juges, s'égarer sur son compte et lui attribuer tout ce
que vous avez fait... Au moment du procès, nous arriverons avec les
plus éclatants témoignages d'innocence, avec des alibi tellement
indiscutables que force sera de l'acquitter... Et je connais assez les
gens de notre pays pour être sûr que pas un des accusés ne révélera
notre manœuvre...
--Et si nous ne réussissons pas! dit Maurice d'un air sombre, que me
restera-t-il à faire?
C'était une question si terrible que le prêtre n'osa répondre. Tout le
reste du chemin, Maurice et lui gardèrent le silence.
Ils arrivaient cependant, et Maurice reconnut combien avait été sage
l'abbé Midon en l'empêchant de recourir à un déguisement.
Armés des pouvoirs les plus étendus, le duc de Sairmeuse et le marquis
de Courtomieu avaient fait fermer toutes les portes de Montaignac,
hormis une seule.
Par cette porte devaient passer ceux qui voulaient entrer ou sortir,
et il s'y trouvait deux officiers qui examinaient les allants et
venants, qui les interrogeaient, et qui, même, prenaient par écrit les
noms et les signalements.
Au nom d'Escorval, ces deux officiers eurent un tressaillement trop
visible pour échapper à Maurice.
--Ah!... vous savez ce qu'est devenu mon père!... s'écria-t-il.
--Le baron d'Escorval est prisonnier, monsieur, répondit un des
officiers.
Si préparé que dût être Maurice à cette réponse, il pâlit.
--Est-il blessé? reprit-il vivement.
--Il n'a pas une égratignure!... mais entrez, monsieur, passez!...
Aux regards inquiets de ces officiers, on eût dit qu'ils craignaient
de se compromettre en causant avec le fils d'un si grand coupable.
Peut-être, en effet, se compromettaient-ils.
La voiture roula, et elle ne s'était pas avancée de cent mètres dans
la Grand'Rue, que déjà l'abbé Midon et Maurice avaient remarqué
plusieurs affiches blanches collées aux murs...
--Il faut savoir ce que c'est, dirent-ils ensemble.
Ils firent arrêter la voiture près d'une affiche devant laquelle
stationnait déjà un lecteur, ils descendirent et lurent cet ARRÊTÉ:
ARTICLE 1er. _Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le
sieur Lacheneur seront livrés à une commission militaire pour être
passés par les armes._
ARTICLE II. _Il est accordé à celui qui livrera mort ou vif ledit
sieur Lacheneur, une somme de 20,000 francs pour gratification._