XXIV

Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le

baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses

craintes.

C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et

vaillante compagne de son existence.

C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la

Rèche, chez M. Lacheneur.

Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.

Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du

dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.

Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les

grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé

d'extraordinaire?...

Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari

venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes,

précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture

par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de

derrière de la remise qui donnait sur le chemin.

Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges

précautions?...

Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments

inexpliqués!...

Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère

toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis

au feu pour lui.

Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur

maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la

nouvelle du mouvement.

Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.

Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait

pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du

soulèvement.

Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache

près de vêler...

Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise

et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...

Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des

mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des

complices à sa cause.

Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais

elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce

vaste complot.

Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la

rassurait.

Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle

le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable,

infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle

croyait.

Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il

s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre

du succès.

Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le

jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et

d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.

Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.

Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus

épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des

milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait

dans la campagne, massacrant tout...

Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.

Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari

morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand

chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides,

sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de

l'eau... une goutte d'eau...

--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux

égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi

les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes

amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous

les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps

sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les

ont tués...

Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur

la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le

roulement d'une voiture.

--Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...

Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à

temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu,

rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.

Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils

soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur

les coussins...

L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs

successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture,

tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la

soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de

Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.

Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses

vêtements masculins...

Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle

sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au

cœur...

--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...

L'impression fut terrible.

Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de

cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...

Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son

précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux

domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...

Alors il s'avança vers Mme d'Escorval.

--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout

hasard, il a dû fuir des premiers...

Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle

se redressa.

--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un

général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met

parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au

combat où il se fait tuer...

--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...

--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du

complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement...

Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!

Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que

la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...

--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce

mouvement, bien loin de là...

Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une

grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on

pouvait voir... il comprit l'imprudence.

--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et

vous aussi, Maurice, venez!...

C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme

d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...

Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée

s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout

pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond

de l'abîme où il avait roulé...

Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et

quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la

réalité présente...

Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques

l'avaient déposée.

--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume...

morte!...

On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir

ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines

la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité

du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents

convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait

ses paupières fermées.

Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous

son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient

opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...

--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après

avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...

Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à

faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.

Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle

paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main

sur son front mouillé d'une sueur froide...

--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...

--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému

mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner

ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est

devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...

--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du

courage!...

L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir,

pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne,

et d'un ton plus doux il reprit:

--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de

vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien

fait que je n'aie fait moi-même...

Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du

baron et le sien pendant cette funeste soirée.

Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son

épouvante.

--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous

crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont

persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient

et ils le disent...

--Eh bien?

--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre,

il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de

l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et

condamné à mort...

--Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le

tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.»

--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous

n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous

jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...

Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...

Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à

genoux, cachant son visage entre ses mains...

--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...

--Malheureux enfant!... Que dis-tu!...

Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et

poursuivit:

--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont

M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais

qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma

vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer

dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom

respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...

Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il

ajouta:

--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma

folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...

Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme

un faible gémissement...

Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le

canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde

stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.

D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et

elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...

Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses

idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui

commanda le silence.

Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait

son sang-froid et la lucidité de son intelligence.

Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice,

il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont

étaient menacés le baron et son fils.

Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...

Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute

s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti

sur-le-champ et d'agir.

L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela

les gens groupés dans l'escalier.

Quand ils furent tous réunis autour de lui:

--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que

donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre

discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur

vous, n'est-ce pas?

Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.

--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les

traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce

soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti

avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle

Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous,

mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si

les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M.

Maurice n'est pas sorti ce soir...

Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer

la prudence humaine, et ajouta:

--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra

suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous

justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et

aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme

la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire

possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et

surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum

dessus...

Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de

rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.

Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une

petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa

chambre et les domestiques regagnèrent l'office...

Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux,

oppressés...

La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses

anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et

toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout

soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y

eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...

Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...

On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de

la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la

cour.

Une voix forte commanda:

--Halte!... Reposez vos armes...

Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait

mourir.

--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre

sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...

--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...

La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux

battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.

Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des

grenadiers de la légion de Montaignac.

Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond,

avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa

personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au

ridicule.

Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de

soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.

Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de

plusieurs soldats.

Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude:

--Le maître de la maison? demanda-t-il.

--M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.

--Où est-il?

L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva.

--Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le

baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer

de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous

entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis

revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends...

Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.

--Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de

cette bourde.

Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'œil du prêtre, ses lèvres

tremblèrent... mais il se tut.

--Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous?

--Je suis le curé de Sairmeuse.

--Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il

est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les

paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous

arrêter...

Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la

Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.

--Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.

--Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.

--Et de domestiques?

--Sept, quatre hommes et trois femmes.

--Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir?

--Personne.

--C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine.

Et se tournant vers la porte:

--Caporal Bavois!... appela-t-il.

C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi

l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre

de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face

tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se

recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.

--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine

d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un

vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la

découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour

et ne traînons pas!

Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.

--À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce

soir?

Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une

insouciance bien jouée qu'il répondit:

--Je n'ai pas mis le nez dehors.

--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...

Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était

si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de

colère. Heureusement, un coup d'œil de l'abbé Midon lui commanda le

calme.

Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les

tourna et les retourna, et finalement les flaira.

--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon

la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.

Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de

rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la

bataille.

--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?

--Oui, des armes de chasse.

--Où sont-elles?

--Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.

--Il faut m'y conduire.

On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait

fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.

Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté

partout, il n'avait rien rencontré de suspect.

--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.

Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de

l'abbé.

Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le

soupçonnait, il ne le saurait pas.

Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher,

et de nouveau il appela Bavois.

--Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal,

vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte

de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient,

empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'œil, et le

bon!...

Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se

retira, sans saluer, comme il était entré.

Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit,

et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.

--Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!...

Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un

tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre»

voyait ce qu'on fait de ses anciens!...

Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.

--Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice

et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous

déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes

libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même,

s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune

bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous

commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils

viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une

amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche

avant de la couler dans le canon.

Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être

pas.

--Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.

Le vieux caporal cligna de l'œil d'un air d'intelligence.

--Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je

vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le

poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de

raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas

laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé

pour tirer des merles.

Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice,

maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir

Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé

aux regards des domestiques...

--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut...

j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que

personne n'entrât dans la chambre de la dame malade.

Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix

émue:

--Vous êtes un brave homme!... dit-il.

Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval,

réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut

qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir

parut.

Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle

était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.

--Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de

moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer

tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte

déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue...

Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un

pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...

--Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous

aller!...

Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes

ses espérances.

--Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je

dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur

sort...

--Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous

savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de

votre vie!...

Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était

pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds

de Mme d'Escorval:

--Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous

s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle

serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur

elle tes tendresses divines...

Marie-Anne resta.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 49 / 98 题