Ayant pénétré le mystère des continuelles absences de Maurice, le
baron d'Escorval avait su dissimuler à sa femme son chagrin et ses
craintes.
C'était la première fois qu'il avait un secret pour cette fidèle et
vaillante compagne de son existence.
C'est sans la prévenir qu'il alla prier l'abbé Midon de le suivre à la
Rèche, chez M. Lacheneur.
Il se cacha d'elle pour courir à la Croix-d'Arcy.
Ce silence explique l'étonnement de Mme d'Escorval quand, l'heure du
dîner venue, elle ne vit paraître ni son mari ni son fils.
Maurice, quelquefois, était en retard; mais le baron, comme tous les
grands travailleurs, était l'exactitude même. Qu'était-il donc arrivé
d'extraordinaire?...
Sa surprise devint inquiétude quand on lui apprit que son mari
venait de partir avec l'abbé Midon. Ils avaient attelé eux-mêmes,
précipitamment, sans mot dire, et au lieu de faire sortir la voiture
par la cour, comme d'habitude, ils avaient passé par la porte de
derrière de la remise qui donnait sur le chemin.
Qu'est-ce que cela voulait dire?... Pourquoi ces étranges
précautions?...
Mme d'Escorval attendit, toute frissonnante de pressentiments
inexpliqués!...
Les domestiques partageaient ses transes. Juste et d'un caractère
toujours égal, le baron était adoré de ses gens; tous se fussent mis
au feu pour lui.
Aussi, vers dix heures, s'empressèrent-ils de conduire à leur
maîtresse un paysan qui revenait de Sairmeuse et qui semait partout la
nouvelle du mouvement.
Cet homme, qui était un peu en ribote, racontait des choses étranges.
Il assurait que toute la campagne, à dix lieues à la ronde, avait
pris les armes, et que M. le baron d'Escorval était à la tête du
soulèvement.
Lui-même se fût joint volontiers aux conjurés, s'il n'eût eu une vache
près de vêler...
Il ne doutait pas du succès, affirmant que Napoléon II, Marie-Louise
et tous les maréchaux de l'Empire étaient cachés à Montaignac...
Hélas! il faut bien l'avouer, Lacheneur ne reculait pas devant des
mensonges plus grossiers encore, dès qu'il s'agissait de gagner des
complices à sa cause.
Mme d'Escorval ne devait pas s'arrêter à ces fables ridicules, mais
elle put croire, elle crut que le baron était en effet le chef de ce
vaste complot.
Ce qui eût absolument consterné tant de femmes à sa place, la
rassurait.
Elle avait en son mari une foi entière, absolue, indiscutée. Elle
le voyait bien supérieur à tous les autres hommes, impeccable,
infaillible pour ainsi dire. Du moment où il disait «cela est,» elle
croyait.
Donc, si son mari avait organisé une conspiration, c'était bien. S'il
s'était aventuré, c'est qu'il espérait réussir. Donc, elle était sûre
du succès.
Impatiente cependant de connaître les résultats, elle expédia le
jardinier à Sairmeuse, avec ordre de s'informer adroitement et
d'accourir dès qu'il aurait recueilli quelque chose de positif.
Il revint sur le coup de deux heures, blême, effaré, tout en larmes.
Le désastre était déjà connu et on le lui avait raconté avec les plus
épouvantables exagérations. On lui avait dit que des centaines et des
milliers d'hommes avaient été tués et que toute une armée se répandait
dans la campagne, massacrant tout...
Pendant qu'il parlait, Mme d'Escorval se sentait devenir folle.
Elle voyait, oui, positivement elle voyait son fils et son mari
morts... pis encore: mortellement blessés et agonisant sur le grand
chemin... ils étaient étendus sur le dos, les bras en croix, livides,
sanglants, les yeux démesurément ouverts, râlant, demandant de
l'eau... une goutte d'eau...
--Je veux les voir!... s'écria-t-elle avec l'accent du plus affreux
égarement... J'irai sur le champ de bataille, et je chercherai parmi
les morts, jusqu'à ce que je les trouve... Allumez des torches, mes
amis, et venez avec moi... car vous m'aiderez, n'est-ce pas?... Vous
les aimiez, eux si bons!... Vous ne voudriez pas laisser leurs corps
sans sépulture!... Oh! les misérables!... les misérables, qui me les
ont tués...
Les domestiques s'étaient empressés d'obéir, quand retentit sur
la route le galop saccadé et convulsif d'un cheval surmené, et le
roulement d'une voiture.
--Les voilà!... s'écria le jardinier, les voilà!...
Mme d'Escorval, suivie de ses gens, se précipita dehors juste assez à
temps pour voir un cabriolet entrer dans la cour, et le cheval fourbu,
rendu, épuisé, manquer des quatre fers et s'abattre.
Déjà l'abbé Midon et Maurice avaient sauté à terre, et ils
soulevaient, ils attiraient un corps inanimé, étendu en travers, sur
les coussins...
L'énergie si grande de Marie-Anne n'avait pu résister à tant de chocs
successifs; la dernière scène l'avait brisée. Une fois en voiture,
tout danger immédiat ayant disparu, l'exaltation désespérée qui la
soutenait tombant, elle s'était trouvée mal, et tous les efforts de
Maurice et du prêtre pour la ranimer étaient demeurés inutiles.
Mais Mme d'Escorval ne pouvait reconnaître Mlle Lacheneur sous ses
vêtements masculins...
Elle vit seulement que ce n'était pas son mari qui était là, et elle
sentit comme un frisson mortel qui lui montait des pieds jusqu'au
cœur...
--Ton père!... Maurice, dit-elle d'une voix étouffée, et ton père!...
L'impression fut terrible.
Jusqu'à ce moment, Maurice et le curé de Sairmeuse s'étaient bercés de
cet espoir que M. d'Escorval serait rentré avant eux...
Maurice chancela à ce point qu'il faillit laisser échapper son
précieux fardeau. L'abbé s'en aperçut, et sur un signe de lui, deux
domestiques soulevèrent doucement Marie-Anne et l'emportèrent...
Alors il s'avança vers Mme d'Escorval.
--Monsieur le baron ne saurait tarder à arriver, madame, dit-il à tout
hasard, il a dû fuir des premiers...
Ah! Maurice, sur la lande, avait bien jugé sa mère... Sur ce mot, elle
se redressa.
--Le baron d'Escorval ne peut avoir fui, interrompit-elle... Un
général ne déserte pas en face de l'ennemi... Si la déroute se met
parmi ses soldats, il se jette au-devant d'eux, il les ramène au
combat où il se fait tuer...
--Ma mère! balbutia Maurice, ma mère!...
--Oh!... ne cherchez pas à m'abuser!... Mon mari était le chef du
complot... les conjurés battus et dispersés se sauvent lâchement...
Dieu ait pitié de moi!... mon mari est mort!
Si perspicace que fût l'abbé, il ne pouvait comprendre, il pensa que
la douleur égarait la raison de cette femme si éprouvée...
--Eh! madame! s'écria-t-il, M. le baron n'était pour rien dans ce
mouvement, bien loin de là...
Il s'arrêta; ceci se passait dans une cour fermée seulement par une
grille, à la lueur des flambeaux allumés par les gens; de la route on
pouvait voir... il comprit l'imprudence.
--Venez, madame, fit-il en entraînant la baronne vers la maison, et
vous aussi, Maurice, venez!...
C'est avec la docilité passive et muette des grandes douleurs que Mme
d'Escorval suivit le curé de Sairmeuse...
Son corps seul agissait, machinalement; son âme et sa pensée
s'envolaient à travers les espaces, vers l'homme qui avait été tout
pour elle et dont l'âme et la pensée, sans doute, l'appelaient du fond
de l'abîme où il avait roulé...
Mais quand elle eût passé le seuil du salon, elle tressaillit et
quitta le bras du prêtre, brusquement ramenée au sentiment de la
réalité présente...
Elle venait d'apercevoir Marie-Anne sur le canapé où les domestiques
l'avaient déposée.
--Mlle Lacheneur!... balbutia-t-elle, ici, sous ce costume...
morte!...
On devait la croire morte, en effet, la pauvre enfant, à la voir
ainsi roide et glacée, livide, comme si on lui eût tiré des veines
la dernière goutte de sang. Son visage si beau avait l'immobilité
du marbre, ses lèvres blanches s'entr'ouvraient sur ses dents
convulsivement serrées et un large cercle, d'un bleu intense, cernait
ses paupières fermées.
Ses longs cheveux noirs, qu'elle avait roulés pour les glisser sous
son chapeau de paysan, s'étaient détachés, ils s'éparpillaient
opulents et splendides sur ses épaules et traînaient jusqu'à terre...
--Ce n'est qu'une syncope sans gravité, déclara l'abbé Midon, après
avoir examiné Marie-Anne, elle ne tardera pas à reprendre ses sens...
Et aussitôt, rapidement et clairement, il indiqua ce qu'il y avait à
faire, aux femmes de la baronne, aussi éperdues que leur maîtresse.
Mme d'Escorval regardait la pupille dilatée par la terreur, elle
paraissait douter de sa raison, et incessamment elle passait la main
sur son front mouillé d'une sueur froide...
--Quelle nuit! murmurait-elle, quelle nuit!...
--Il faut vous remettre, madame, prononça le prêtre d'un accent ému
mais ferme; la religion, le devoir vous défendent de vous abandonner
ainsi!... Épouse, où donc est votre énergie!... Chrétienne, qu'est
devenue votre confiance en Dieu, juste et bon!...
--Oh!... j'ai du courage, monsieur, bégayait l'infortunée, j'ai du
courage!...
L'abbé Midon la conduisit à un fauteuil où il la força de s'asseoir,
pendant que les femmes de chambre s'empressaient autour de Marie-Anne,
et d'un ton plus doux il reprit:
--Pourquoi désespérer, d'ailleurs, madame?... Votre fils est près de
vous, en sûreté... Votre mari ne saurait être compromis, il n'a rien
fait que je n'aie fait moi-même...
Et en peu de mots, avec une rare précision, il expliqua le rôle du
baron et le sien pendant cette funeste soirée.
Mais ce récit, loin de rassurer la baronne, semblait augmenter son
épouvante.
--Je vous entends, monsieur le curé, interrompit-elle, et je vous
crois... Mais je sais aussi que tous les gens de la campagne sont
persuadés que mon mari commande les paysans soulevés, ils le croient
et ils le disent...
--Eh bien?
--S'il a été fait prisonnier, comme vous me le donnez à entendre,
il sera traduit devant la Cour prévôtale... N'était il pas l'ami de
l'empereur. C'est un crime cela, vous le savez bien! Il sera jugé et
condamné à mort...
--Non, madame, non!... ne suis-je pas là? Je me présenterai devant le
tribunal, et je dirai: «Me voici, j'ai vu, _adsum qui vidi_.»
--Et ils vous arrêteront vous aussi, monsieur l'abbé, parce que vous
n'êtes pas un prêtre selon le cœur de ces hommes cruels; ils vous
jetteront en prison, et ils vous enverront à l'échafaud!...
Depuis un moment, Maurice écoutait, pâle, anéanti, près de tomber...
Sur ces derniers mots, il s'affaissa par terre, sur le tapis, à
genoux, cachant son visage entre ses mains...
--Ah!... j'ai tué mon père!... s'écria-t-il...
--Malheureux enfant!... Que dis-tu!...
Le prêtre lui faisait signe de se taire, il ne le vit pas et
poursuivit:
--Mon père ignorait jusqu'à l'existence de cette conspiration, dont
M. Lacheneur était l'âme, mais je la connaissais, moi!... Je voulais
qu'elle réussît, parce que de son succès dépendait le bonheur de ma
vie... Et alors, misérable que je suis, quand il s'agissait d'attirer
dans nos rangs quelque complice timide et indécis, j'invoquais ce nom
respecté et aimé d'Escorval... Ah! j'étais fou!... j'étais fou!...
Il eut un geste désespéré, et, avec une expression déchirante, il
ajouta:
--Et en ce moment encore, je n'ai pas le courage de maudire ma
folie!... Oh! ma mère, ma mère; si tu savais!...
Les sanglots lui coupèrent la parole, et alors on put entendre comme
un faible gémissement...
Marie-Anne revenait à elle. Déjà elle s'était à demi redressée sur le
canapé, et elle considérait cette scène navrante d'un air de profonde
stupeur, comme si elle n'y eût rien compris.
D'un geste doux et lent, elle écartait ses cheveux de son front, et
elle clignait des yeux, éblouie par l'éclat des bougies...
Elle voulait parler, interroger, elle s'efforçait de rassembler ses
idées, elle cherchait des mots pour les traduire... L'abbé Midon lui
commanda le silence.
Seul, au milieu de tous ces malheureux affolés, le prêtre conservait
son sang-froid et la lucidité de son intelligence.
Éclairé par le témoignage de Mme d'Escorval et les aveux de Maurice,
il comprenait tout et discernait nettement l'effroyable danger dont
étaient menacés le baron et son fils.
Comment conjurer ce danger?... Qu'imaginer, que faire?...
Il n'y avait ni à s'expliquer ni à réfléchir; avec chaque minute
s'envolait une chance de salut... Il s'agissait de prendre un parti
sur-le-champ et d'agir.
L'abbé Midon eut ce courage. Il courut à la porte du salon et appela
les gens groupés dans l'escalier.
Quand ils furent tous réunis autour de lui:
--Écoutez-moi bien, leur dit-il de cette voix impérieuse et brève que
donne la certitude du péril prochain, et souvenez-vous que de votre
discrétion dépend peut-être la vie de vos maîtres. On peut compter sur
vous, n'est-ce pas?
Toutes les mains se levèrent comme pour prêter serment.
--Avant une heure, continua le prêtre, les soldats lancés sur les
traces des fuyards seront ici. Pas un mot de ce qui s'est passé ce
soir ne doit être prononcé. Pour tout le monde, je dois être parti
avec M. le baron et revenu seul. Nul de vous ne doit avoir vu Mlle
Lacheneur... Nous allons lui chercher une cachette... Rappelez-vous,
mes amis, que le seul soupçon de sa présence ici perdrait tout... Si
les soldats vous interrogent, efforcez-vous de leur persuader que M.
Maurice n'est pas sorti ce soir...
Il s'arrêta, chercha s'il n'oubliait rien de ce que pouvait suggérer
la prudence humaine, et ajouta:
--Un mot encore: Nous voir tous debout à l'heure qu'il est, paraîtra
suspect... C'est ce que je souhaite... Nous alléguerons, pour nous
justifier, l'inquiétude où nous mettent l'absence de M. le baron et
aussi une indisposition très-grave de Mme la baronne... car Mme
la baronne va se coucher; elle évitera ainsi un interrogatoire
possible... Et vous, Maurice, courez changer de vêtements... et
surtout, lavez-vous bien les mains, et répandez ensuite quelque parfum
dessus...
Chacun sentait si bien l'imminence d'une catastrophe, qu'en moins de
rien tout fut disposé comme l'avait ordonné l'abbé Midon.
Marie-Anne, bien qu'elle fût loin d'être remise, fut conduite à une
petite logette sous les combles; Mme d'Escorval se retira dans sa
chambre et les domestiques regagnèrent l'office...
Maurice et l'abbé Midon restèrent seuls au salon, silencieux,
oppressés...
La figure si calme du curé de Sairmeuse trahissait d'affreuses
anxiétés. Maintenant, oui, il croyait M. d'Escorval prisonnier, et
toutes ses précautions n'avaient qu'un but, écarter de Maurice tout
soupçon de complicité... c'était, pensait-il, le seul moyen qu'il y
eût de sauver le baron. Ses combinaisons réussiraient-elles?...
Un violent coup de cloche à la grille l'interrompit...
On entendit les pas du jardinier qui allait ouvrir, le grincement de
la grille, puis le piétinement d'une compagnie de soldats dans la
cour.
Une voix forte commanda:
--Halte!... Reposez vos armes...
Le prêtre regarda Maurice, et il vit qu'il pâlissait comme s'il allait
mourir.
--Du calme!... lui dit-il, ne vous troublez pas... Gardez votre
sang-froid... Et n'oubliez pas mes instructions!...
--Ils peuvent venir, répondit Maurice, j'ai du courage!...
La porte du salon s'ouvrit, si brutalement poussée, que les deux
battants cédèrent à la fois comme sous un coup d'épaule.
Un jeune homme entra, qui portait l'uniforme de capitaine des
grenadiers de la légion de Montaignac.
Il paraissait vingt-cinq ans à peine; il était grand, mince, blond,
avec des yeux bleus et de petites moustaches effilées. Toute sa
personne trahissait des recherches d'élégance exagérées jusqu'au
ridicule.
Sa physionomie, d'ordinaire, ne devait respirer que la satisfaction de
soi, mais elle avait en ce moment une expression farouche.
Derrière lui, dans l'ombre du palier, on voyait étinceler les armes de
plusieurs soldats.
Il promena autour du salon un regard défiant, puis d'une voix rude:
--Le maître de la maison? demanda-t-il.
--M. le baron d'Escorval, mon père, est absent, répondit Maurice.
--Où est-il?
L'abbé Midon, resté assis jusqu'alors se leva.
--Au bruit du désastreux soulèvement de ce soir, répondit-il, M. le
baron et moi nous sommes rendus près des paysans pour les adjurer
de renoncer à une tentative insensée... Ils n'ont pas voulu nous
entendre. La déroute venue, j'ai été séparé de M. d'Escorval, je suis
revenu seul ici, très-inquiet, et je l'attends...
Le capitaine tortillait sa moustache de l'air le plus goguenard.
--Pas mal imaginé!... fit-il. Seulement, je ne crois pas un mot de
cette bourde.
Une flamme aussitôt éteinte brilla dans l'œil du prêtre, ses lèvres
tremblèrent... mais il se tut.
--Mais, au fait, reprit l'officier, qui êtes-vous?
--Je suis le curé de Sairmeuse.
--Eh bien!... les curés honnêtes doivent être couchés à l'heure qu'il
est... Ah! vous allez courir la prétentaine, la nuit, avec les
paysans révoltés... Je ne sais, en vérité, ce qui me retient de vous
arrêter...
Ce qui le retenait, c'était la robe du prêtre, toute-puissante sous la
Restauration. Avec Maurice, il était plus à son aise.
--Combien y a-t-il de maîtres ici? demanda-t-il.
--Trois. Mon père, ma mère, malade en ce moment, et moi.
--Et de domestiques?
--Sept, quatre hommes et trois femmes.
--Vous n'avez reçu ni caché personne, ce soir?
--Personne.
--C'est ce qu'on va vérifier, dit le capitaine.
Et se tournant vers la porte:
--Caporal Bavois!... appela-t-il.
C'était un de ces vieux qui pendant quinze ans avaient suivi
l'Empereur à travers l'Europe. Celui-ci était plus sec que la pierre
de son fusil. Deux petits yeux gris terribles éclairaient sa face
tannée, coupée en deux par un grand diable de nez très-mince, qui se
recourbait en crochet sur ses grosses moustaches en broussaille.
--Bavois, commanda l'officier, vous allez prendre une demi-douzaine
d'hommes et me fouiller cette maison du haut en bas... Vous êtes un
vieux lapin qui connaissez le tour; s'il y a une cachette, vous la
découvrirez, si quelqu'un y est caché, vous me l'amènerez... Demi-tour
et ne traînons pas!
Le caporal, sorti, le capitaine reprit ses questions.
--À nous deux, maintenant, dit-il à Maurice; qu'avez-vous fait ce
soir?
Le jeune homme eut une seconde d'hésitation; mais c'est avec une
insouciance bien jouée qu'il répondit:
--Je n'ai pas mis le nez dehors.
--Hum! c'est ce qu'il faudrait prouver. Voyons les mains?...
Le ton de ce joli soldat, qui affectait des airs de soudard, était
si offensant, que Maurice sentait monter à son front des bouffées de
colère. Heureusement, un coup d'œil de l'abbé Midon lui commanda le
calme.
Il tendit les mains et le capitaine les examina minutieusement, les
tourna et les retourna, et finalement les flaira.
--Allons!... fit-il, ces mains sont trop blanches et sentent trop bon
la pommade pour avoir tiré des coups de fusil.
Il était clair qu'il s'étonnait que le fils eût eu le courage de
rester au coin du feu pendant que le père conduisait les paysans à la
bataille.
--Autre chose, fit-il, vous devez avoir des armes, ici?
--Oui, des armes de chasse.
--Où sont-elles?
--Dans une petite pièce du rez-de-chaussée.
--Il faut m'y conduire.
On l'y mena, et en reconnaissant que pas un des fusils doubles n'avait
fait feu depuis plusieurs jours, il sembla fort contrarié.
Il parut furieux, quand le caporal vint lui dire qu'ayant fureté
partout, il n'avait rien rencontré de suspect.
--Qu'on fasse venir les gens, ordonna-t-il.
Mais tous les domestiques ne firent que répéter fidèlement la leçon de
l'abbé.
Le capitaine comprit que s'il y avait quelque chose, comme il le
soupçonnait, il ne le saurait pas.
Il se leva donc, en jurant que si on le trompait, on le payerait cher,
et de nouveau il appela Bavois.
--Il faut que je continue ma tournée, lui dit-il, mais vous, caporal,
vous allez rester ici avec deux hommes... Vous aurez à rendre compte
de tout ce que vous verrez et entendrez... Si M. d'Escorval revient,
empoignez-le-moi et ne le lâchez pas... et ouvrez l'œil, et le
bon!...
Il ajouta encore diverses instructions à voix basse, puis il se
retira, sans saluer, comme il était entré.
Le bruit des pas de la troupe ne tarda pas à se perdre dans la nuit,
et alors le caporal laissa échapper un effroyable juron.
--Hein! dit-il à ses hommes, vous l'avez entendu, ce cadet-là!...
Écoutez, surveillez, arrêtez, venez au rapport sans armes... Nom d'un
tonnerre! il nous prend donc pour des mouchards!... Ah! si «l'autre»
voyait ce qu'on fait de ses anciens!...
Les deux soldats répondirent par un grognement sourd.
--Quant à vous, poursuivit le vieux troupier en s'adressant à Maurice
et à l'abbé Midon, moi, Bavois, caporal de grenadiers, je vous
déclare, tant en mon nom qu'au nom de mes deux hommes, que vous êtes
libres comme l'oiseau et que nous n'arrêterons personne... Même,
s'il fallait un coup de main pour tirer du pétrin le père du jeune
bourgeois, nous sommes des bons. Il croit, le joli coco qui nous
commande, que nous nous sommes battus ce soir... Va-t-en voir s'ils
viennent!... Regardez la platine de mon fusil... je n'ai pas brûlé une
amorce. Quant aux camarades, ils retiraient le pruneau de la cartouche
avant de la couler dans le canon.
Cet homme, assurément, devait être sincère, mais il pouvait ne l'être
pas.
--Nous n'avons rien à cacher, répondit le circonspect abbé Midon.
Le vieux caporal cligna de l'œil d'un air d'intelligence.
--Connu!... fit-il, vous vous défiez de moi. Vous avez tort, et je
vais vous le prouver, parce que, voyez-vous, s'il est aisé de faire le
poil à ce blanc-bec qui sort d'ici, il est un peu plus difficile de
raser le caporal Bavois. Ah!... c'est comme cela. Il ne fallait pas
laisser traîner dans la cour un fusil qui n'a certes pas été chargé
pour tirer des merles.
Le curé et Maurice échangèrent un regard de stupeur. Maurice,
maintenant, se rappelait qu'en sautant du cabriolet pour soutenir
Marie-Anne, il avait posé son fusil contre le mur. Il avait échappé
aux regards des domestiques...
--Secondement, poursuivit Bavois, il y a quelqu'un de caché là-haut...
j'ai l'oreille fine! Troisièmement je me suis arrangé pour que
personne n'entrât dans la chambre de la dame malade.
Maurice n'y tint plus: il tendit la main au caporal, et d'une voix
émue:
--Vous êtes un brave homme!... dit-il.
Quelques instants plus tard, Maurice, l'abbé Midon et Mme d'Escorval,
réunis de nouveau au salon, délibéraient sur les mesures de salut
qu'il y avait à prendre, quand Marie-Anne qu'on était allé prévenir
parut.
Tant bien que mal elle avait réparé le désordre de son costume. Elle
était affreusement pâle encore, mais sa démarche était ferme.
--Je vais me retirer, madame, dit-elle à la baronne. Maîtresse de
moi-même, je n'eusse pas accepté une hospitalité qui pouvait attirer
tant de malheurs sur votre maison... Hélas!... il ne vous en coûte
déjà que trop de larmes et trop de deuils, de m'avoir connue...
Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je voulais vous fuir?... Un
pressentiment me disait que ma famille serait fatale à la vôtre...
--Malheureuse enfant!... s'écria Mme d'Escorval, où voulez-vous
aller!...
Marie-Anne leva ses beaux yeux vers le ciel, où elle plaçait toutes
ses espérances.
--Je l'ignore, madame, répondit-elle; mais le devoir commande... Je
dois savoir ce que sont devenus mon père et mon frère et partager leur
sort...
--Quoi!... s'écria Maurice, toujours cette pensée de mort!... Vous
savez bien, cependant, que vous n'avez plus le droit de disposer de
votre vie!...
Il s'arrêta, il avait failli laisser échapper un secret qui n'était
pas le sien... Mais une inspiration lui venant, il se jeta aux pieds
de Mme d'Escorval:
--Ô ma mère, lui dit-il, mère chérie, la laisserons-nous
s'éloigner?... Je puis périr en essayant de sauver mon père... Elle
serait ta fille alors, elle que j'ai tant aimée, tu reporterais sur
elle tes tendresses divines...
Marie-Anne resta.