--Dieu soit loué!... s'écria Maurice; le père de Marie-Anne est
sauvé!... Il avait un bon cheval, et en deux heures...
Un coup de coude et un coup d'œil de l'abbé Midon l'arrêtèrent.
L'abbé lui montrait l'homme arrêté près d'eux... Cet homme n'était
autre que Chupin.
Le vieux maraudeur les avait reconnus aussi, car il se découvrit
devant le curé de Sairmeuse, et avec des regards où flamboyaient les
plus ardentes convoitises, il dit:--Vingt mille francs!... c'est une
somme cela! En la plaçant à fonds perdus, on vivrait des revenus sa
vie durant!...
L'abbé Midon et Maurice frissonnaient en remontant en voiture. Il leur
avait été impossible de se méprendre à l'accent de Chupin.
L'énormité de la somme promise avait ébloui le misérable et le
fascinait jusqu'à ce point de lui arracher son masque de cautèle
accoutumée.
Il s'était trahi. Il avait laissé entrevoir ses détestables projets et
quelles espérances abominables s'agitaient dans les boues de son âme.
--Lacheneur est perdu si cet homme découvre sa retraite, murmura le
curé de Sairmeuse.
--Par bonheur, répondit Maurice, il doit avoir franchi la frontière,
il y a cent à parier contre un qu'il est désormais hors de toute
atteinte.
--Et si vous vous trompiez?... Si, blessé et perdant son sang,
Lacheneur n'avait eu que bien juste la force de se traîner jusqu'à la
maison la plus proche pour y demander l'hospitalité?...
--Oh!... monsieur l'abbé, je connais nos paysans!... Il n'en est pas
un qui soit capable de vendre lâchement un proscrit!...
Ce noble enthousiasme de la jeunesse arracha au prêtre le douloureux
sourire de l'expérience.
--Vous oubliez, reprit-il, les menaces affichées à côté des
provocations à la trahison et au meurtre. Tel qui ne voudrait pas
souiller ses mains du prix du sang, peut être saisi du vertige de la
peur.
Ils suivaient alors la grande rue, et ils étaient frappés de l'aspect
morne de Montaignac, cette petite ville si vivante et si gaie
d'ordinaire.
La consternation et l'épouvante y régnaient. Les boutiques étaient
fermées, les volets des maisons restaient clos. Partout un silence
lugubre. On eût dit un deuil général et que chaque famille avait perdu
quelqu'un de ses membres.
La démarche des rares passants était inquiète et singulière. Ils se
hâtaient, en jetant de tous côtés des regards défiants.
Deux ou trois qui étaient des connaissances du baron et qui croisèrent
la voiture se détournèrent d'un air effrayé pour éviter de saluer...
L'abbé Midon et Maurice devaient trouver l'explication de ces terreurs
à l'hôtel où ils avaient donné l'ordre à leur cocher de les conduire.
Ils lui avaient désigné l'_Hôtel de France_, où descendait le baron
d'Escorval quand il venait à Montaignac, et dont le propriétaire
n'était autre que Langeron, cet ami de Lacheneur, qui, le premier,
avait donné avis de l'arrivée du duc de Sairmeuse.
Ce brave homme, en apprenant quels hôtes lui arrivaient, alla
au-devant d'eux jusqu'au milieu de la cour, sa toque blanche à la
main.
Ce jour-là, cette politesse était de l'héroïsme.
Était-il du complot? on l'a toujours cru.
Le fait est qu'il invita Maurice et l'abbé à se rafraîchir, de façon à
leur donner à entendre qu'il avait à leur parler, et il les conduisit
à une chambre où il savait être à l'abri de toute indiscrétion.
Grâce à un des valets de chambre du duc de Sairmeuse qui fréquentait
son établissement, il en savait autant que l'autorité, il en savait
plus, même, puisqu'il avait en même temps des informations par ceux
des conjurés qui étaient restés en liberté.
Par lui, l'abbé Midon et Maurice eurent leurs premiers renseignements
positifs.
D'abord on était sans nouvelles de Lacheneur, non plus que de son fils
Jean; ils avaient échappé aux plus ardentes recherches.
En second lieu, il y avait jusqu'à ce moment deux cents prisonniers à
la citadelle, et parmi eux le baron d'Escorval et Chanlouineau.
Enfin, depuis le matin, il n'y avait pas eu moins de soixante
arrestations à Montaignac même.
On pensait généralement que ces arrestations étaient l'œuvre d'un
traître, et la ville entière tremblait...
Mais M. Langeron connaissait leur véritable origine, qui lui avait été
confiée, sous le sceau du secret, par son habitué le valet de chambre.
--C'est certes une histoire incroyable, messieurs, disait-il, et
cependant elle est vraie. Deux officiers de la légion de Montaignac,
qui revenaient de leur expédition ce matin, au petit jour,
traversaient le carrefour de la Croix-d'Arcy, quand sur le revers d'un
fossé, ils aperçurent, gisant mort, un homme revêtu de l'uniforme des
anciens guides de l'empereur...
Maurice tressaillit.
Cet infortuné, il n'en pouvait douter, était ce brave officier à la
demi-solde, qui était venu se joindre à sa colonne sur la route de
Sairmeuse, après avoir parlé à M. Lacheneur.
--Naturellement, poursuivait M. Langeron, mes deux officiers
s'approchent du cadavre. Ils l'examinent, et qu'est-ce qu'ils voient?
Un papier qui dépassait les lèvres de ce pauvre mort. Comme bien vous
pensez, ils s'emparent de ce papier, ils l'ouvrent, ils lisent...
C'était la liste de tous les conjurés de la ville et de quelques
autres encore, dont les noms n'avaient été placés là que pour servir
d'appât... Se sentant blessé à mort, l'ancien guide aura voulu
anéantir la liste fatale, les convulsions de l'agonie l'ont empêché de
l'avaler...
Cependant, ni l'abbé ni Maurice n'avaient le temps d'écouter les
commentaires dont le maître d'hôtel accompagnait son récit.
Ils se hâtèrent d'expédier à Mme d'Escorval et à Marie-Anne un exprès
destiné à les rassurer, et sans perdre une minute, bien décidés à
tout oser, ils se dirigèrent vers la maison occupée par le duc de
Sairmeuse.
Lorsqu'ils y arrivèrent, une foule émue se pressait devant la porte.
Oui, il s'y trouvait bien une centaine de personnes, des hommes à
la figure bouleversée, des femmes en larmes qui sollicitaient, qui
imploraient une audience.
Ceux-là étaient les parents des malheureux qu'on avait arrêtés.
Deux valets de pied en superbe livrée, à l'air important, avaient
toutes les peines du monde à retenir le flot grossissant des
solliciteurs...
L'abbé Midon espérant que sa robe lèverait la consigne, s'approcha et
se nomma. Il fut repoussé comme les autres.
--M. le duc travaille et ne peut recevoir, répondirent les
domestiques, M. le duc rédige ses rapports pour Sa Majesté.
Et à l'appui de leurs dires, ils montraient dans la cour les chevaux
tout sellés des courriers qui devaient porter les dépêches.
Le prêtre rejoignit tristement son compagnon.
--Attendons! lui dit-il.
Volontairement ou non, les domestiques trompaient tous ces pauvres
gens. M. de Sairmeuse, en ce moment, s'inquiétait peu de ses rapports.
Une scène de la dernière violence éclatait entre M. de Courtomieu et
lui.
Chacun de ces deux nobles personnages prétendant s'attribuer le
premier rôle,--celui qui serait le plus chèrement payé, sans
doute,--il y avait conflit d'ambitions et de pouvoirs.
Ils avaient commencé par échanger quelques récriminations, et ils en
étaient vite venus aux mots piquants, aux allusions amères et enfin
aux menaces.
Le marquis prétendait déployer les plus effroyables--il disait les
plus salutaires--rigueurs; M. de Sairmeuse, au contraire, inclinait à
l'indulgence.
L'un soutenait que du moment où Lacheneur, le chef de la conspiration,
et son fils s'étaient dérobés aux poursuites, il était urgent
d'arrêter Marie-Anne.
L'autre déclarait que saisir et emprisonner cette jeune fille serait
un acte impolitique, une faute qui rendrait l'autorité plus odieuse et
les conjurés plus intéressants.
Et, entêtés chacun dans son opinion, ils discutaient sans se
convaincre.
--Il faut décourager les rebelles en les frappant d'épouvante! criait
M. de Courtomieu.
--Je ne veux pas exaspérer l'opinion, disait le duc.
--Eh!... qu'importe l'opinion!...
--Soit!... mais alors donnez-moi des soldats dont je sois sûr. Vous
ne savez donc pas ce qui est arrivé cette nuit? Il s'est brûlé de
la poudre de quoi gagner une bataille, et il n'est pas resté quinze
paysans sur le carreau. Nos hommes ont tiré en l'air. Vous ne savez
donc pas que la légion de Montaignac est composée, pour plus de
moitié, d'anciens soldats de Buonaparte qui brûlent de tourner leurs
armes contre nous!...
Ni l'un ni l'autre n'osait dire la raison vraie de son obstination.
Mlle Blanche était arrivée le matin à Montaignac, elle avait confié
à son père ses angoisses et ses souffrances et elle avait fait jurer
qu'il profiterait de cette occasion pour la débarrasser de Marie-Anne.
De son côté, le duc de Sairmeuse, persuadé que Marie-Anne était la
maîtresse de son fils, ne voulait à aucun prix qu'elle parût devant le
tribunal. À la fin, le marquis céda.
Le duc lui avait dit: «Eh bien! vidons cette querelle...» en regardant
si amoureusement une paire de pistolets, qu'il avait senti un frisson
taquin courir le long de sa maigre échine...
Ils sortiront donc ensemble pour se rendre près des prisonniers,
précédés de soldats qui écartaient les solliciteurs, et on attendit
vainement le retour du duc de Sairmeuse.
Et tant que dura le jour, Maurice ne put détacher ses yeux du
télégraphe aérien établi sur la citadelle, et dont les bras noirs
s'agitaient incessamment.
--Quels ordres traversent l'espace?... disait-il à l'abbé Midon;
est-ce la vie? est-ce la mort?...