XXIII

Les stupéfiantes révélations de Chupin, l'idée que Martial, l'héritier

de son nom, conspirait peut-être avec des paysans, l'arrestation si

imprévue d'un des conjurés de l'intérieur, toutes ces circonstances

avaient bouleversé le duc de Sairmeuse.

Le sang-froid gouailleur du marquis de Courtomieu rendit à ses

facultés leur équilibre.

Retrouvant l'énergie de sa jeunesse, il courut aux casernes, et moins

d'une demi-heure plus tard, cinq cents fantassins et trois cents

cavaliers des chasseurs de Montaignac étaient sous les armes, la

giberne garnie de cartouches.

Avec ces forces seulement, faire avorter le mouvement sans effusion de

sang n'était qu'un jeu. Il suffisait de fermer les portes de la ville.

Ce n'était pas avec leurs fusils de chasse et leurs bâtons, que ces

pauvres campagnards pouvaient forcer l'entrée d'une place de guerre.

Mais tant de modération ne devait pas convenir à un homme d'un

tempérament violent, tel que M. de Sairmeuse, impatient de lutte et de

bruit, et que stimulait encore l'ambition de montrer son zèle.

Il ordonna donc de laisser ouverte cette porte de la citadelle,

qui devait être livrée, et fit cacher une partie de ses fantassins

derrière les parapets des ouvrages avancés.

Quant à lui, il s'établit à une porte d'où, découvrant parfaitement la

route, il pouvait choisir son moment pour donner le signal du feu.

Chose étrange, cependant. Sur quatre cents balles, tirées de moins de

vingt mètres, sur une masse de quinze cents hommes, trois seulement

avaient porté.

Plus humains que leur chef, presque tous les soldats avaient déchargé

leur fusil en l'air.

Mais le duc de Sairmeuse n'avait pas de temps à perdre à ces

considérations. Il enfourcha son cheval et, à la tête de 500 hommes

environ, cavaliers et fantassins, il s'élança sur les traces des

fuyards.

Les paysans avaient plus de vingt minutes d'avance.

Pauvres gens!... Il leur eût été bien facile de déjouer toutes les

poursuites. Ils n'avaient qu'à se disperser, qu'à «s'égailler,» comme

autrefois les gars de la Vendée.

Malheureusement bien peu eurent l'idée de se jeter isolément à travers

champs. Les autres, éperdus, troublés, saisis de cet inconcevable

vertige des déroutes, suivaient le grand chemin, comme les moutons

d'un troupeau pris d'épouvante.

Ils allaient vite néanmoins, la peur leur donnait des ailes.

N'entendaient-ils pas à chaque moment des coups de fusil tirés aux

traînards!...

Mais il était un homme qui, à chacune de ces détonations recevait pour

ainsi dire la mort... Lacheneur.

Penché sur le cou de son cheval, haletant, dévoré d'angoisses, il

approchait ventre à terre de la Croix-d'Arcy, quand le fracas de la

fusillade de Montaignac arriva jusqu'à lui.

Terrifié, il arrêta sa bête par une saccade si violente, qu'elle

chancela sur ses jarrets.

Il prêta l'oreille et attendit... Rien. Nulle décharge ne répondait à

cette décharge. Il pouvait y avoir eu boucherie, combat, non.

Lacheneur comprit tout; il devina la sanglante échauffourée; il vit

tous ces paysans soulevés à sa voix, mitraillés à bout portant.

Ah! toutes ces balles, il eût voulu les avoir dans la poitrine.

De nouveau, il éperonna les flancs de son cheval, et sa course devint

plus furieuse encore.

Il traversa comme le vent le carrefour de la Croix-d'Arcy; il était

vide. À l'entrée d'un des chemins était arrêté le cabriolet qui avait

amené M. d'Escorval et l'abbé Midon; personne ne s'en était inquiété.

Enfin, M. Lacheneur aperçut les fuyards.

Il poussa droit à eux, les chargeant des plus horribles malédictions

et les accablant d'injures.

--Lâches!... vociférait-il, traîtres!... Vous fuyez et vous êtes dix

contre un!... Où courez-vous ainsi?... Chez vous? Insensés! vous

y trouverez les gendarmes qui vous attendent pour vous conduire à

l'échafaud. Ne vaut-il pas mieux mourir les armes à la main! Allons...

volte-face, suivez-moi! Nous pouvons vaincre encore. Je vous amène du

renfort, deux mille hommes me suivent...

Il promettait deux mille hommes, il en eût promis dix mille, cent

mille... Il eût promis aussi bien une armée et du canon...

Mais eût-il eu tout cela, à moins d'employer la force, il n'eût pas

arrêté la déroute... Il fut entraîné comme la branche morte par le

torrent.

Au carrefour de la Croix-d'Arcy seulement, à cet endroit d'où une

heure auparavant ils parlaient pleins de confiance, les gens de

cœur purent se reconnaître et se compter, pendant que les autres

précipitaient leur course dans toutes les directions...

Une centaine de conjurés, les plus braves et les plus compromis,

entouraient M. Lacheneur.

Parmi eux était l'abbé Midon, sombre, désespéré. Une poussée l'avait

séparé de M. d'Escorval, et il ne l'avait plus revu. Qu'était devenu

le baron? Avait-il été pris ou tué? Avait-il gagné les champs?

Et le digne prêtre n'osait s'éloigner, il attendait, heureux en son

malheur d'avoir retrouvé la voiture et d'avoir réussi à la défendre

contre une douzaine de paysans qui prétendaient s'en emparer.

Il écoutait la délibération de M. Lacheneur et de ses amis.

Devaient-ils tirer chacun de son côté? Devaient-ils, en s'obstinant

à une résistance désespérée, laisser à tous les conjurés le temps de

gagner leur maison?...

Ils hésitaient quand enfin arrivèrent au rendez-vous les débris de la

colonne confiée à Maurice et à Chanlouineau.

De cinq cents hommes qui la composaient au départ de Sairmeuse, quinze

restaient, en comptant les deux officiers à demi-solde.

Marie-Anne marchait au milieu de ce petit groupe.

La voix de Chanlouineau devait mettre fin aux hésitations.

--Je viens pour me battre, déclara-t-il, et je vendrai chèrement ma

vie.

--Battons-nous donc! dirent les autres.

Mais Chanlouineau ne les suivit pas sur le terrain qui fut jugé

le mieux disposé pour une longue défense; il avait tiré Maurice à

l'écart.

--Vous, monsieur d'Escorval, lui dit-il brusquement, vous allez vous

retirer.

--Moi!... je vais faire mon devoir, comme vous, Chanlouineau...

--Votre devoir, monsieur, est de sauver Marie-Anne, partez,

emmenez-la.

--Je reste!... prononça Maurice.

Il allait rejoindre les derniers combattants, Chanlouineau l'arrêta.

--Vous n'avez pas le droit de vous faire tuer ici, dit-il d'une voix

sourde, votre vie appartient à la femme qui s'est donnée à vous.

--Malheureux!... qu'osez-vous dire!...

Chanlouineau hocha tristement la tête.

--À quoi bon nier?... fit-il. Ce qui est arrivé devait arriver... Il

est de ces tentations si grandes, qu'un ange n'y résisterait pas... Ce

n'est ni votre faute, ni la sienne... Lacheneur a été un mauvais père.

Il y a eu un jour... quand j'ai été sûr... où je voulais me tuer ou

vous tuer, je ne savais lequel... Allez, vous n'aurez plus jamais la

mort si près de vous qu'une fois... Je vous ai tenu au bout de mon

fusil à cinq pas... C'est le bon Dieu qui a arrêté ma main, en me

montrant son désespoir... Maintenant que je vais mourir ainsi que

Lacheneur, il faut bien que quelqu'un reste à Marie-Anne... Jurez-moi

que vous l'épouserez... On vous inquiétera peut-être pour l'affaire de

cette nuit, mais j'ai ici de quoi vous sauver...

Un feu de peloton l'interrompit, les soldats du duc de Sairmeuse

arrivaient...

--Saint bon Dieu!... s'écria Chanlouineau, et Marie-Anne!

Ils s'élancèrent, et Maurice le premier l'aperçut, debout au milieu du

carrefour, appuyée sur le cou du cheval de son père. Il lui prit le

bras en cherchant à l'entraîner:

--Venez, lui dit-il, venez!

Mais elle résista.

--De grâce, fit-elle, laissez-moi...

--Mais tout est perdu, mon amie!

--Oui, tout, je le sais... même l'honneur... Et c'est pour cela qu'il

faut que je reste et que je meure, il le faut, je le veux...

Elle se pencha vers Maurice, et d'une voix à peine intelligible, elle

ajouta:

--Il le faut, pour que le déshonneur ne devienne pas public...

La fusillade était d'une violence extraordinaire, ils restaient

debout à l'endroit le plus périlleux, ils allaient certainement être

atteints, quand Chanlouineau reparut.

Avait-il deviné le secret des résistances de Marie-Anne? Peut-être.

Toujours est-il que, sans mot dire, il l'enleva comme un enfant entre

ses bras robustes, et la porta jusqu'à la voiture que gardait l'abbé

Midon.

--Montez, monsieur le curé, commanda-t-il, et retenez Mlle Lacheneur,

bien!... merci. Maintenant, monsieur Maurice, à votre tour.

Mais déjà les soldats de M. de Sairmeuse étaient maîtres du carrefour.

Apercevant un groupe, dans l'ombre, ils accoururent.

Alors, l'héroïque paysan saisit son fusil par le canon, et le

manœuvrant comme une massue, il tint l'ennemi en échec et donna à

Maurice le temps de s'élancer près de Marie-Anne, de prendre les

guides et de fouetter le cheval qui partit au galop.

Ce que cette lamentable nuit cacha de lâchetés ou d'héroïsmes,

d'inutiles cruautés ou de magnifiques dévouements, on ne l'a jamais su

au juste...

Deux minutes après le départ de Marie-Anne et de Maurice, Chanlouineau

luttait encore, barrant obstinément la route.

Il avait en face de lui une douzaine de soldats au moins... n'importe.

Vingt coups de fusil lui avaient été tirés, pas une balle ne l'avait

touché; on l'eût dit invulnérable.

--Rends-toi!... lui criaient les soldats, émus de tant de bravoure,

rends-toi!...

--Jamais! jamais!...

Il était effrayant, il trouvait au service de son courage une vigueur

et une agilité surhumaines. Malheur à qui se trouvait à portée de ses

terribles moulinets.

C'est alors qu'un soldat, confiant son arme à un camarade, se jeta

à plat ventre et rampant dans l'ombre alla saisir aux jambes, par

derrière, ce héros obscur.

Il chancela comme un chêne sous la hache, se débattit furieusement et

enfin, perdant plante, tomba en criant d'une voix formidable:

--À moi!... les amis, à moi!...

Nul ne répondit à son appel.

À l'autre extrémité du carrefour, les conjurés, après une lutte

désespérée, combat d'hommes qui ont fait la sacrifice de leur vie, les

conjurés cédaient...

Le gros de l'infanterie du duc de Sairmeuse accourait.

On entendait les tambours battant la charge, on apercevait les armes

brillant dans la nuit.

Lacheneur, qui était resté à la même place, immobile sous les balles,

sentit que ses derniers compagnons allaient être écrasés.

En ce moment suprême, le passé lui apparut fulgurant et rapide comme

l'éclair. Il se vit et se jugea. La haine l'avait conduit au crime. Il

se fit horreur, pour les hontes qu'il avait imposées à sa fille. Il se

maudit pour les mensonges dont il avait abusé tous ces braves gens qui

se faisaient tuer...

C'était assez de sang comme cela, ceux qui restaient, il fallait les

sauver.

--Cessez le feu!... mes amis, commanda-t-il, retirez-vous...

On lui obéit... et il put voir comme des ombres qui s'éparpillaient

dans toutes les directions.

Il pouvait fuir aussi, lui, ne montait-il pas un vaillant cheval qui

l'emporterait vite loin de l'ennemi!...

Mais il s'était juré qu'il ne survivrait pas au désastre; déchiré

de remords, désespéré, fou de douleur et de rage impuissante, il ne

voyait d'autre refuge que la mort...

Il eût pu l'attendre, elle approchait; il aima mieux courir au-devant

d'elle. Il rassembla son cheval, l'enleva de la bride et des éperons

et le lança sur les soldats du duc de Sairmeuse.

Le choc fut rude, les rangs s'ouvrirent, et il y eut un instant de

mêlée furieuse...

Mais bientôt le cheval de Lacheneur, le poitrail ouvert par les

baïonnettes, se cabra; il battit l'air de ses sabots, puis ses jarrets

plièrent, et il se renversa, entraînant son cavalier...

Et les soldats passèrent, ne pouvant se douter que sous le cadavre du

cheval le maître se débattait sans blessures.

Il était une heure et demie du matin... le carrefour était désert.

Rien ne troublait le silence que les gémissements de quelques blessés

appelant leurs compagnons et implorant des secours...

Les secours ne devaient pas venir encore.

Avant de penser aux blessés, M. de Sairmeuse songeait à tirer parti

des événements pour sa fortune politique.

Maintenant que le soulèvement était comprimé, il importait de

l'exagérer, les récompenses devant être proportionnées à l'importance

du service rendu.

On avait ramassé, il le savait, un certain nombre de conjurés, quinze

ou vingt; mais ce n'était pas assez pour l'éclat qu'il désirait, il

voulait plus d'accusés que cela à jeter à la Cour prévôtale ou à une

commission militaire.

Il divisa donc ses troupes en plusieurs détachements qu'il lança de

tous côtés, avec l'ordre d'explorer les villages, de fouiller les

maisons isolées, et d'arrêter tous les gens suspects...

Sa tâche, après cela, était terminée sur ce terrain, il recommanda une

fois encore la plus implacable sévérité, et reprit au grand trot la

route de Montaignac.

Il était ravi, assurément il bénissait, comme M. de Courtomieu, ces

honnêtes et naïfs conspirateurs; mais une crainte, qu'il s'efforçait

vainement d'écarter, empoisonnait en satisfaction.

Son fils, le marquis de Sairmeuse, faisait-il, oui ou non, partie du

complot?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire, et cependant le souvenir

de l'assurance de Chupin le troublait.

D'un autre côté, qu'était donc devenu Martial?... Le domestique

expédié pour le prévenir l'avait-il rencontré?... S'était-il mis

en route?... Par où?... Peut-être était-il tombé aux mains des

paysans?...

C'est dire le tressaillement de joie de M. de Sairmeuse, quand

rentrant chez lui après une entrevue avec M. de Courtomieu, on lui

apprit que Martial était arrivé depuis un quart d'heure.

--M. le marquis est monté précipitamment à sa chambre en descendant de

cheval, ajouta le domestique.

--C'est bien!... fit le duc, je l'y rejoins.

Tout haut, devant ses gens, il disait: «C'est bien!» mais il se disait

tout bas:

--Ceci, à la fin, frise l'impertinence! Quoi, je suis à cheval, en

train de faire le coup de fusil, et monsieur mon fils se met au lit

tranquillement, sans seulement s'informer de moi!...

Il était arrivé à la chambre de son fils, mais la porte était fermé en

dedans. Il frappa.

--Qui est-là? demanda Martial.

--Moi! ouvrez!

Martial retira le verrou. M. de Sairmeuse entra, et ce qu'il vit le

fit frémir.

Sur la table était une cuvette de sang, et Martial, le torse nu,

lavait une large blessure qu'il avait un peu au-dessus du sein droit.

--Vous vous êtes battu!... exclama le duc d'une voix étranglée.

--Oui!...

--Ah!... vous en étiez donc!...

--J'en étais!... de quoi?

--De la conjuration de ces misérables paysans qui dans leur folie

parricide ont osé rêver le renversement du meilleur des princes!...

Le visage de Martial trahit successivement une profonde surprise et la

plus violente envie de rire.

--Je pense que vous plaisantez, monsieur, dit-il.

L'air et l'accent du jeune homme rassurèrent un peu le duc, sans

toutefois dissiper entièrement ses soupçons.

--C'est donc ces vils coquins qui vous ont attaqué!... s'écria-t-il.

--Du tout!... J'ai simplement été obligé d'accepter un duel.

--Avec qui?... Nommez-moi le scélérat qui a osé vous provoquer.

Une fugitive rougeur colora les joues de Martial, mais c'est du ton

léger qui lui était habituel qu'il répondit:

--Ma foi non, je ne vous le nommerai pas. Vous l'inquiéteriez

peut-être, et je lui dois de la reconnaissance à ce garçon... C'était

sur la grande route, il pouvait m'assassiner sans cérémonie, et il m'a

offert un combat loyal... Il est d'ailleurs blessé plus grièvement que

moi...

Tous les doutes de M. de Sairmeuse lui revinrent.

--Si c'est ainsi, dit-il, pourquoi, au lieu d'appeler un médecin, vous

enfermer pour soigner cette blessure?...

--Parce qu'elle est insignifiante et que je veux tenir cette blessure

secrète.

Le duc hochait la tête.

--Tout cela n'est guère plausible, prononça-t-il, surtout après les

assurances qui m'ont été données de votre complicité.

Le jeune homme haussa les épaules de la façon la moins révérencieuse.

--Ah!... dit-il, et par qui? Par votre espion en chef, sans doute, ce

drôle de Chupin. Il m'étonne, monsieur, qu'entre la parole de votre

fils et les rapports de ce chenapan, vous hésitiez une seconde.

--Ne dites point de mal de Chupin, marquis, c'est un homme précieux...

Sans lui nous eussions été surpris. C'est par lui que j'ai connu le

vaste complot ourdi par Lacheneur...

--Quoi! c'est Lacheneur...

--... Qui était à la tête du mouvement?... oui, marquis. Ah! votre

perspicacité a été outrageusement mystifiée. Quoi! vous êtes toujours

fourré dans cette maison et vous ne vous doutez de rien!... Le père de

votre maîtresse conspire, elle conspire elle-même, et vous n'y voyez

que du feu!... Et je vous destinais à la diplomatie!... Mais il y a

mieux. Vous savez à quoi ont été employés les fonds que vous avez

si magnifiquement donnés à ces gens-là? Ils ont servi à acheter des

fusils, de la poudre et des balles à notre intention...

Le duc goguenardait à l'aise, maintenant. Il était tout à fait rassuré

désormais, et il cherchait à piquer son fils.

Tentative vaine. Martial reconnaissait bien qu'il avait été joué, mais

il ne songeait pas à s'en indigner.

--Si Lacheneur était pris, pensait-il, s'il était condamné à mort, et

si je le sauvais, Marie-Anne n'aurait rien à me refuser...

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 48 / 98 题