--Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.
--Il n'y a plus à réfléchir, monsieur.
--Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami...
--Qu'importe!...
--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous
engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que
votre tête, vous jouez la vie de votre père...
Mais Maurice l'interrompit violemment.
--C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de
remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien,
si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je
tiens, je me fais sauter la cervelle...
Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que
ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne
s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.
--Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais
n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il
arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...
Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait,
il était ivre de joie.
--Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes
espérances et à vous apprendre pour quelle cause...
--Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.
Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses
lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria:
--Ma cause... la voilà!...
Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un
mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le
bonheur de ces deux pauvres enfants...
Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa,
et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:
--Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions...
--Dictez vos conditions, monsieur.
--D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi,
éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à
des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste...
L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.
--Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au
passeur, qui est un dangereux bavard?...
--Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.
--Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse?
--Je le fuirai...
--Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit
de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est
l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous
êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous
mépriseriez ses provocations...
--Mais je passerais pour un lâche, monsieur!...
--Probablement!... Jurez-vous?...
Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.
--Je jure!... prononça-t-il.
--Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser
trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...
M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il
n'oubliait rien.
--Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une
dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon
fils?
--Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances...
--Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai
toute ma pensée... défiez-vous de Jean.
--Oh!... monsieur.
--Restez sur vos gardes, vous dis-je...
Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:
--Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon
fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de
son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir...
Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans
doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je
risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je
m'abuse peut-être...
Il soupira et dit encore:
--Défiez-vous!...