XIX

Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse

avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur.

Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût

trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère.

--Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule,

assurément.

Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il

n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.

L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il

croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque

serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas.

Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait

qu'il s'avançait dans son esprit et dans son cœur.

Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.

Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des

droits à une certaine reconnaissance.

M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le

montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une

soixantaine de mille francs.

--Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content!

maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui

coûtait rien.

Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial

se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.

Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer...

--Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il.

Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de

ne se point montrer à la Rèche.

Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec

l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de

son fils à l'alliance avec les Courtomieu.

Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé

toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin:

--Soit!... j'épouse Mlle Blanche.

Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.

En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent

faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées

et on décida que le mariage serait célébré au printemps.

C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant

plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires.

Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de

lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement

militaire à Montaignac.

Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations

prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour

prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les

terreurs de la Restauration...

Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique,

Martial se trouvait lié.

En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas.

Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait

presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.

Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au

plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle

appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle

trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour

l'aider à vivre.

Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le

forçait de plaindre Marie-Anne...

Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.

À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se

fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir

éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...

--Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.

C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du

commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire

du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument

précieux.

--Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'œil et l'oreille

dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre

espion...

Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites

quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient

défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter

Martial.

Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre

l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait...

Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il

lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.

Parfois ils restaient seuls...

Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le

«commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait

acheté un cheval afin d'étendre ses tournées.

Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues...

Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient

pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et

à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret.

Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret...

Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme

amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants

et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui

arrivait de trinquer...

Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à

Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?...

Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait

Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut

absolument lui servir de secrétaire.

--C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait

Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille...

Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non

sans mainte rature, il écrivit:

«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé.

Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à... Nous

vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur

vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis,

plus nous serons contents.

«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous

nous rendrez service en apportant quelques provisions.»

Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant

de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu

qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il

était fasciné.

--Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne

sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec

cette petite?

Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette

«petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de

ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût

demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non...

Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous

ses vœux étaient pour le succès de son père...

Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides

auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une

si magnifique récompense!...

N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute

la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt

le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et

volait à la Rèche.

M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences

de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait

«embauché;» ce fut son expression.

Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir

Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria

l'abbé Midon de l'accompagner.

C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le

curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes

ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le

long de la route.

Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois...

Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...

Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de

personnes, et M. Lacheneur parlait...

Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre,

mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent

ses paroles...

Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche

de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant

d'une voix formidable:

--Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai

pas...

Cinq minutes après la maison était en flammes...

Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac

s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de

lueurs d'incendie.

On répondait au signal de Lacheneur...

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 43 / 98 题