Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences
de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.
--Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut
lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte...
Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.
Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce
chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau,
serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver.
S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui
dirait pas la vérité.
Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la
maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique
la fièvre.
Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des
mouvements du baron ne lui échappait.
Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et
trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il
distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.
--Mon père sort, se dit-il.
Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à
la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses
conjectures.
--Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se
rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait...
Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en
guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa
destinée quelques secondes plus tôt.
Il la connut au bout de trois mortelles heures.
À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette
fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé
qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont
prononcer.
Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se
sentait mourir.
Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il
voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails.
Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M.
d'Escorval ne tarda pas à paraître.
--Eh bien?... cria Maurice.
Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné.
Dès lors, à quoi bon nier?...
--Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières,
répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre,
mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps
emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment
devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu
es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi
de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se
défend de songer au vertige...
--Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?...
--Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.
--Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être
Chanlouineau.
--Chanlouineau est devenu leur commensal...
--Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...
--Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé...
Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front
de Maurice, ce n'était que trop évident.
Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien
qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses
bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.
M. d'Escorval voulait éteindre dans le cœur de son fils la dernière
lueur d'espoir.
--C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...
Le baron hocha la tête d'un air découragé.
--C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.
--Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque
chose?...
--Rien... il a su esquiver toute explication.
--Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute
votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions!
Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de
la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de
réfléchir:
--J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il
se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve
quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser
quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent
tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait
le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations
indispensables...
Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.
--Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à
me repousser...
--Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient
Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme
demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il
nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont
le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des
conjectures.
--En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut
se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut.
Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait
précisément le contraire.
Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée,
obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une
idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle
grandit, elle se précisa:
--Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices
lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je
pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses
préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui
sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille
entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...
De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur,
il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne
songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence.
Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à
étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.
--Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme
d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la
vie.
Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce
rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances...
Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il
n'en put rien tirer.
Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir
jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable
dissimulation d'un vieux diplomate.
Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les
inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant
bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison
paternelle...
Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que
Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps
se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient
favorables.
Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.
--Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!
La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait
utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels
prétextes d'absence.
Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept
heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la
maison de M. Lacheneur.
Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des
certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.
Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à
l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit
sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et
l'autre, une balle de colporteur.
Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient
seuls à la maison.
Il y courut, et sans frapper il entra.
Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis
devant la cheminée où flambait un grand feu...
Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice,
ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre.
--Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps.
En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par
cet accueil ouvertement hostile.
En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à
peine s'il le remarqua.
--C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et
après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur
d'une voix rude.
Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même
quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises.
D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il
pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé.
Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en
fusion, et deux moules à balles près des chenets.
--Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton
ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je
les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce
pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si
je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler...
Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa
feinte colère; je n'ai pas de projets...
--En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes
occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins
fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...
Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla
pousser le verrou.
--Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre:
«Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute
dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne
prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est
les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre
cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux;
j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez,
j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de
triompher ou de me faire tuer à vos côtés!
--Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter
serait un crime que vous ne commettrez pas!...
--Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?...
--Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le
but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est
partout, de tous côtés!...
Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.
--Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me
montrant les dangers que vous bravez...
--Maurice!...
--Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu
de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez
lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!»
Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?...
Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la
force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.»
Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père.
--Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant
trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat.
Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un œil impassible sa
position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni
Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je
le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose,
un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus
précieux en ce monde... sa réputation.
Maurice ne sourcilla pas.
--Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui
de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de
l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée,
outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je
souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous
triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!...
Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les
affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout.