M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué.

--De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?...

pensait-il.

Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait

de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.

Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans

laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de

lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et

se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une

alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si

Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu.

Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la

plus affreuse anxiété.

Le marquis était ravi.

--Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en

caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée.

Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles

qui lui cuisaient encore.

Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il

n'osa, craignant un retour.

--Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement

demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches

officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un

jour duchesse.

Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que

ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui

paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.

--Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine

distincte, il faut nous hâter...

Il recula, croyant avoir mal entendu.

--Nous hâter? répéta-t-il.

--Oui, père, j'ai des craintes.

--Et lesquelles, bon Dieu?...

--Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant.

Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant

de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre

tout au fond de leur malheur.

Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à

s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la

traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la

maison de Lacheneur.

C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à

son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva

Martial...

On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer.

Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial

passerait près de Marie-Anne...

M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après

lui et lui parler.

Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans

doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il

remonta la côte et rentra chez Lacheneur.

--Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.

--Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!

Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des

piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.

Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et

les effets de M. Lacheneur, arrivaient.

Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui

parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.

Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et

positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût

juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait,

parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de

donner un coup de main.

--Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche...

quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui

ferait faire tout ce qu'elle voudrait...

Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par

un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes.

Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait

porter l'épouvante dans le cœur de tante Médie.

--Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!...

Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les

massifs de Sairmeuse.

--Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.

Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait...

Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures,

tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...

Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin

Martial reparut sur le seuil de la maison.

Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne

pouvoir se décider à partir...

Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret...

Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.

--Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens,

tante Médie... il le faut...

Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à

portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des

souffrances qu'elle venait d'endurer.

Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la

pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain

très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et

d'ajoncs.

Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et

c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.

Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait

amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer,

Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.

Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se

remettre, pour composer son visage... elle en profita.

Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle

aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait

trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle

feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.

--Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne,

dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...

Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne

savait pas le cacher.

--Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche,

mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante?

Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:

--Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à

rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que

devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que

vous espériez?

Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt

touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière

franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle

avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui

avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal

recevoir...

Mais Mlle Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les

caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums

rallumaient sa colère.

--Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque

oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles

fleurs?

Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin

répondit ou plutôt balbutia:

--C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.

--Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce

qu'elle jugeait une insigne impudence.

Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et

c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:

--Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon

fiancé que vous avez accepté ces fleurs...

--Comment, le marquis de Sairmeuse...

--...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon

père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois

nul danger à le confier à votre amitié.

Elle croyait ainsi percer le cœur de Marie-Anne, mais elle eut

beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger

tressaillement.

--Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.

Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:

--Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous

marier aussi, ma chérie?...

--Moi!...

--Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous

épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je

sais... Chanlouineau!

Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés,

ironique, persistant.

--Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne

serai la femme de ce jeune homme.

--Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez

riche...

--Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...

Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement

elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de

son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout

aussi futile en apparence!

--Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un

marquis de Sairmeuse.

Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible,

elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner

toutes ses rancunes.

--Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce

Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation

de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de

l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi--elle

appuyait sur ce mot--plus généreuse que vos anciennes connaissances...

J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme

de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons,

adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie?

Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de

douleur et d'indignation.

Sans avoir l'expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que

cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?

Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place,

au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité,

quand une main s'appuya légèrement sur son bras.

Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son

père.

Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux

brillaient d'un sinistre éclat.

--J'étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout

entendu...

--Mon père...

--Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu

l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur,

après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!...

Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la

vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre

sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche

luira...

Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et

vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il

paraissait formidable.

--Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi,

tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te

demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de

t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le

marquis de Sairmeuse est ton amant.

Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la

secoua de la nuque aux talons.

--Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!...

quelle humiliation!...

--Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui

t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée,

tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et

écœurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que

je méprise?...

--Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui,

tout, excepté cela...

M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était

déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.

Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une

vengeance digne d'elle, Mlle Blanche résolut de se servir d'une arme

que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la

calomnie.

Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et

qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas

l'effet qu'elle espérait.

La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser

ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes.

Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla...

Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et

Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait

de la maison et traversait en courant la lande.

Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa...

Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 40 / 98 题