XVII

M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait

admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.

Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui

dire:

--Vous qui adorez votre fille...

Et si lui-même en parlait, il disait:

--Moi qui adore Blanche...

La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune,

pour en être débarrassé.

Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant,

avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon

son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme

un tambour.»

Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de

plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et

Dieu sait si elle en avait!

Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente

pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter

plus.

Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher

ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui,

d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son

courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme

un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle

frappait avec une admirable précision.

--Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec

une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement

cruelle que l'autre...

Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.

Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne

sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et

la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une

incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.

--Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me

plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...

C'est dire de quels vœux il appelait le bon, l'honnête jeune homme

qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.

Mais où le prendre, ce libérateur?...

Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à

sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait

mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de

l'arrondissement, mais encore des départements voisins.

On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien

qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.

Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M.

de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche.

Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait

gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais

dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait

tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.

--Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez

noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...

Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou

discuté. L'homme condamné n'existait plus.

Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait

d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait

le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût

été moins riche.

Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et

son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération

prochaine.

--Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.

Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant

qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses

vues au duc de Sairmeuse.

L'ouverture venait à propos.

Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté,

le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus

ancienne et la plus riche du pays après la sienne.

La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.

--Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de

rentes...

--J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille

francs, prononça le marquis.

--Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un

poste diplomatique important...

--Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...

Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en

parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût

été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui

parut le plus sûr...

La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle

Blanche fit irruption dans son cabinet.

--Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle

péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de

Sairmeuse.

Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la

joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir

quelque chose, il perdrait peut-être tout.

Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et

enfin, il osa dire:

--Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent.

Reste à savoir si l'autre...

--L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.

Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait

toutes ses facultés à l'œuvre de séduction qui devait faire tomber

Martial à ses genoux.

Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de

l'impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple

pour ne pas réussir toujours.

Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse,

autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire

étourdie parut s'effacer sous la vierge.

Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie

divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les

chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s'éveiller pour lui.

Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot

elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les

franges soyeuses de ses sourcils.

Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus

raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.

Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que

les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les

grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.

Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui

révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.

Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de

jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée.

Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame

rougie déchirant ses chairs.

La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder

son sang-froid; cette fois, non.

Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle

courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.

--Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:

Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la

première fois elle douta de soi.

Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la

noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même

n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et

que le disaient ses flatteurs.

Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas.

Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle

fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était

fait pour lui rendre quelque assurance.

Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement

clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles

du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À

certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui

semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases

qu'il avait murmurées à son oreille...

Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une

conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres

où elle se débattait.

L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari,

qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne

l'avait pas rompue.

Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui

faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité,

l'amour.

Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la

plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait

ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir

son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...

Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait

indignée en même temps.

--Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit.

Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la

passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:

--Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari

de ma parente?...

Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un

partage.

--Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais

comment?...

Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore,

hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les

uns que les autres.

Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de

sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par

Martial...

--Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille

surprise.

--Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à

l'instant. Il est inutile de parler de cela.

Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase

du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les

premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était

au monde.

À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait

pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière.

Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même,

lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta.

Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux

que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 39 / 98 题