Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.
Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de
Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval.
Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le
sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans
les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies
de l'Oiselle.
Car leurs mères étaient amies...
Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres,
et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à
former sur le registre les lettres de son nom.
Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité
oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare
encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport
avec sa fortune et sa situation nouvelle.
Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui
l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait
reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence
supérieure et une âme d'élite.
Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleurée comme
une sœur préférée.
De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.
Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres
avaient à se plaindre de son application.
--Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne
m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta
petite amie...
Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un
redoublement d'ardeur au travail.
Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion
qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de
l'adolescence.
Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle
réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.
Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un
que l'autre.
De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un
regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques
fleurs échangées,--reliques précieusement conservées...--telles
étaient leurs joies.
Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à
entendre, ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres.
Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main
furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même,
en reconduisant son ami.
Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et
s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs
desseins.
M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils
épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble
caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays,
ce qui ne gâtait rien.
M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir,
lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le
chef était un homme considérable.
Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par
le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles
était arrêtée en principe...
Oui, le mariage était parfaitement décidé...
Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il
y eut dans le salon un mouvement de stupeur.
Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet
de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.
Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait
aucun mécontentement.
Cela rendit courage au pauvre amoureux.
--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous
présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort
vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs
empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont
vous avez été l'objet...
Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer
Marie-Anne.
Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être
pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de
reconnaissance et de joie.
L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve
qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter.
Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du cœur de Maurice.
Lui, cependant, poursuivait:
--Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son
affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma
vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me
comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...
Il se tut, attendant son arrêt...
--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix
profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous
êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez
dit, les circonstances commandent.
Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:
--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.
Maurice n'avait pas espéré un succès si facile...
Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de
Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...
Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les
porta à ses lèvres, en balbutiant:
--Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis
heureux!
Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair
d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit
vite son attitude morne.
--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre
grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer
jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je
serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur
que vous faites à ma fille.
--Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...
--Il le faut.
Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son
amour une énergie qu'il ne se connaissait pas.
--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre
vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...
Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille,
si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre,
elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.
--Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez
l'affreux courage que j'ai en ce moment.
Effrayée du désespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint.
--Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...
--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que
je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.
--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne.