de moi de la nourriture, qu'un homme pieux qui m'avait visité m'avait
envoyé de sa propre table, mais je ne pouvais y goûter, et quand je
la regardais, d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était une
nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers; elle
m'avait été envoyée parce que je devais mourir le lendemain. Je pensai
alors aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse
pour les tuer. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce qu'elles
auraient dû être en un pareil moment; je crois que ma tête s'égara.
Une sorte de bourdonnement sourd, semblable à celui des abeilles,
résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; quoiqu'il
fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient devant
mes yeux;--et je ne pouvais me rien rappeler. J'essayai de dire mes
prières, mais je ne pus me souvenir que d'une prière isolée, çà et
là, et sans suite avec les autres prières; il me semblait que ces
mots confus, adressés en tremblant au Dieu terrible, étaient autant de
blasphèmes que je proférais.--Je ne sais même plus ce que disaient ces
prières, je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors.
Mais tout à coup il me sembla que toute cette terreur était vaine
et inutile, et que je ne resterais pas là pour y attendre la mort.
Espérance! Était-ce bien de l'espérance?--Et je me levai d'un seul
bond; je m'élançai aux grilles de la fenêtre du cachot, et je m'y
attachai avec une telle force, que je les courbai, car je me sentais
la puissance d'un lion.--Et je promenai mes mains sur chaque partie
de la serrure de ma porte;--et j'appliquai mon épaule contre la porte
même, quoique je susse qu'elle était garnie en fer et plus pesante que
celle d'une église;--et je tâtonnai le long des murs et jusque dans
le recoin de mon cachot, quoique je susse très-bien, si j'avais eu
mes sens, que tout le mur était en pierres massives de trois pieds
d'épaisseur,--et que lors même que j'aurais pu passer à travers une
crevasse plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la
moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts, je fus saisi
d'une faiblesse comme si j'eusse avalé du poison; je n'eus que la
force de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. Je tombai
sur mon lit, et je crois que je m'évanouis. Mais cela ne dura pas,
car ma tête tournait, la chambre me paraissait tourner aussi.--Et
je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu'il était minuit et
qu'Élisabeth était revenue comme elle me l'avait promis, et qu'on
refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige
épaisse et que les rues en étaient toutes couvertes comme d'un drap
blanc, et que je voyais Élisabeth morte, couchée dans la neige, au
milieu des ténèbres, à la porte même de la prison. Quand je revins
à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux
minutes, j'entendis l'horloge du Saint-Sépulcre sonner dix heures, et
je connus que j'avais fait un rêve.
[Illustration]
«L'aumônier de la prison entra sans que je l'eusse envoyé chercher.
Il m'exhorta solennellement à ne plus songer aux peines de ce monde, à
tourner mes pensées vers le monde à venir, à tâcher de réconcilier mon
âme avec le ciel, dans l'espérance que mes péchés, quoique grands,
me seraient pardonnés si je me repentais. Lorsqu'il fut parti, je me
trouvai pendant un moment un peu plus recueilli. Je m'assis de
nouveau sur le lit, et je m'efforçai sérieusement de m'entretenir avec
moi-même et de me préparer à mon sort. Je me répétais dans mon esprit
que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu d'heures à vivre;
qu'il n'y avait point d'espérance pour moi en cette vie, qu'au
moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me
rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison:
«Ce n'était que l'angoisse d'un moment; elle causait peu ou point de
douleur; elle éteignait la vie sur-le-champ;» et de là je passai à
vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tête recommença à divaguer
et à s'égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la
serrai fortement, comme pour essayer de la strangulation. Ensuite je
tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la
sentais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée solidement,
je me sentais lier les mains l'une à l'autre; mais la chose qui me
faisait le plus d'horreur, c'était l'idée de sentir le bonnet blanc
abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter ce bonnet
blanc, cette mesquine anticipation sur la nuit éternelle, le reste ne
m'eût pas été si horrible. Au milieu de ces imaginations funèbres, un
engourdissement général gagna petit à petit tous mes membres.
«L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur,
qui diminuait la souffrance causée par mes idées, et cependant, même
dans cet engourdissement stupide, je continuais encore à penser. Alors
l'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais
le son m'arrivait indistinctement, comme à travers plusieurs portes
fermées ou bien à travers une grande distance. Peu à peu je vis les
objets qui erraient dans ma mémoire, tourbillonner en haut et en bas
et devenir de moins en moins distincts, puis ils s'en allèrent çà et
là, l'un après l'autre, puis enfin ils disparurent tous tout à fait.
Je m'endormis.
«Je dormis jusqu'à l'heure qui devait précéder l'exécution. Il était
sept heures du matin, lorsqu'un coup frappé à la porte de mon cachot
me réveilla. J'entendis le bruit, comme dans un rêve, quelques
secondes avant d'être complètement réveillé, et ma première sensation
ne fut que l'humeur d'un homme fatigué et qui fait un bon somme, qu'on
réveille en sursaut. J'étais las et je voulais dormir encore. Une
minute après, les verroux de l'extérieur de mon cachot furent tirés;
un guichetier entra portant une petite lampe; il était suivi du
gardien de la prison et de l'aumônier. Je levai la tête; un frisson
semblable à un choc électrique, à un plongeon subit dans un bain de
glace, me parcourut tout le corps. Un coup d'oeil avait suffi. Le
sommeil s'était éclipsé comme si je n'eusse jamais dormi, comme si
jamais plus je ne devais dormir. J'avais le sentiment de ma situation.
«Roger, me dit le gardien d'une voix basse mais ferme, il est temps de
vous lever!» L'aumônier me demanda comment j'avais passé la nuit,
et proposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur
moi-même, je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient,
mes genoux s'entre-choquaient en dépit de moi. Il ne faisait pas
encore grand jour; et comme la porte du cachot restait ouverte,
je pouvais voir au delà la petite cour pavée; l'air était épais et
sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. «Il est sept
heures et demie passées, Roger!» dit le gardien de la prison. Je
rassemblai mes forces pour demander qu'on me laissât seul jusqu'au
dernier moment. J'avais trente minutes à vivre!
«J'essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prêt à
quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots
que je voulais dire; le souffle me manqua; ma langue s'attacha à mon
palais; j'avais perdu, non pas la parole, mais la faculté de parler;
je fis deux violents efforts pour retrouver le son: vains efforts!
je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent partis, je restai à
la même place sur le lit. J'étais engourdi par le froid, probablement
aussi par le sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré
dans ma prison; je demeurai roulé pour ainsi dire sur moi-même, afin
de me tenir plus chaudement, les bras croisés sur ma poitrine, la
tête pendante, tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un
poids insupportable que j'étais hors d'état de soulever ou de remuer.
Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne, et la
lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs
humides et le pavé noir, et, tout étrange que cela soit, je ne
pouvais m'empêcher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort
m'attendît l'instant d'après. Je remarquai la lampe que le guichetier
avait déposée à terre, et qui brûlait obscurément avec une longue
mèche pressée et comme étouffée par l'air froid et malsain; et je
pensai, en ce moment-là même, qu'elle n'avait pas été ravivée depuis
la veille au soir. Et je regardai le châssis du lit en fer nu et
glacé, sur lequel j'étais assis, et les énormes têtes de clous qui
garnissaient la porte du cachot, et les mots écrits sur les murs par
d'autres prisonniers. Je tâtai mon pouls, il était si faible qu'à
peine pouvais-je le compter. Il m'était impossible de m'amener à
sentir, à comprendre, à me dire, à m'avouer à moi-même, en dépit de
tous mes efforts, que véritablement j'allais mourir. Pendant cette
anxiété, j'entendis la cloche de la chapelle commencer à
sonner l'heure, et je pensais: «Seigneur, ayez pitié de moi,
malheureux!»--Non, non, ce ne pouvaient être encore les trois quarts
après sept heures!--tout au plus, au moins les trois quarts...
L'horloge sonna les trois quarts... et--elle tinta le quatrième quart,
puis huit heures.--L'heure!
«Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse aperçus. Ils
me retrouvèrent à la même place, dans la même posture où ils m'avaient
laissé.
«Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace: mes souvenirs sont très
précis jusque là, mais ils ne sont pas à beaucoup près aussi distincts
sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant très bien comment je
sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle. Deux hommes
petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j'essayai
de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces
hommes; mais cela me fut impossible.
«Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux qui devaient
subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains liés
derrière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que
je fusse préparé.
«Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, lisait à l'un d'eux
quelque chose à haute voix; il vint à moi et me dit... je ne sais
pas au juste ce qu'il me dit,--par exemple,--«que nous devrions nous
embrasser;» mais je ne l'entendis pas distinctement.
[Illustration]
«La chose la plus difficile alors pour moi était de me tenir debout
sur mes deux pieds et de ne pas tomber. J'avais cru que ces derniers
moments seraient pleins de rage et d'horreur, et je n'éprouvais ni
rage ni horreur; mais seulement une faiblesse nauséabonde, comme si le
coeur me manquait et comme si la planche même sur laquelle j'étais
se dérobait sous moi. Je chancelais. Je ne pus que faire signe au
vieillard à cheveux blancs de me laisser: quelqu'un intervint, qui le
renvoya. On acheva de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un
officier dire à demi-voix à l'aumônier: _Tout est prêt!_ Comme nous
sortions, un des hommes en noir porta un verre d'eau à mes lèvres,
mais je ne pus avaler.
«Nous commençâmes à nous mettre en marche à travers les longs passages
voûtés qui conduisaient de la grande salle à l'échafaud. Je vis les
lampes qui brûlaient encore, car la lumière du jour ne pénètre jamais
sous ces voûtes; j'entendis les coups pressés de la cloche et la voix
grave de l'aumônier, lisant, comme il marchait devant nous: «Je suis
la résurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui qui croit en moi,
quand même il serait mort, vivra;--et quoique les vers rongent mon
corps dans ma chair, je verrai Dieu.»
«C'était le service funèbre, prières composées pour les morts qui
sont couchés dans le cercueil, immobiles, récitées sur nous qui étions
debout et vivants... Je sentis encore une fois, je vis et ce fut là
mon dernier moment de complète perception. Je sentis la transition
brusque de ces passages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par
des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches grinçantes
qui montaient à l'échafaud. Alors je découvris l'immense foule
qui s'étendait noire et silencieuse sur toute l'étendue de la rue
au-dessous de moi; les fenêtres des maisons et des boutiques tout en
face de l'échafaud étaient garnies de spectateurs jusqu'au quatrième
étage. Je vis l'église du Saint-Sépulcre dans l'éloignement à travers
le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me
rappelle le ciel nuageux, la matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait
l'échafaud, la masse immense de tous ces noirs édifices, la prison
même qui s'élevait à côté et qui semblait projeter sur nous son ombre
encore impitoyable; je sens encore la brise fraîche et froide qui vint
frapper mon visage. Je vois encore aujourd'hui tout ce dernier
coup d'oeil qui me frappe l'âme comme ferait un coup de massue;
l'horrible perspective est tout entière devant moi: l'échafaud, la
pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les
toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des cheminées, les
charrettes remplies de femmes qui prenaient leur part d'émotions dans
la cour de l'auberge en face; j'entends le murmure bas et rauque qui
circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis
tant d'objets à la fois, si clairement, si distinctement qu'à ce seul
coup d'oeil: mais il fut court.
«À dater de ce coup d'oeil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul
pour moi. Les prières de l'aumônier, l'attache du noeud fatal, le
bonnet dont l'idée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon _exécution_
et ma _mort_ ne m'ont laissé aucun souvenir;--si je n'étais certain
que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre
sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite
sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec
fermeté; que j'étais mort sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais
pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une
seule de ces circonstances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes souvenirs
cessent à la vue de l'échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble
suivre immédiatement cette minute d'angoisses, c'est un réveil d'un
sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit près
duquel était assis un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me
regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique
je ne pusse parler avec suite. Je pensai qu'on m'avait apporté ma
grâce; qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud et que je m'étais
évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus,
comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange étendu nu avec
une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne
se présenta bien certainement à mon esprit qu'après avoir appris ce
qui s'était passé.»
Tel était ce récit funèbre. Ce récit était plein de tristesse,
de gravité, de résignation; il allait à merveille à ma tristesse
présente. Je l'écoutai, non sans terreur, et cependant cette terreur
même me réconciliait avec la mort. C'est bien le moins qu'on laisse
au malheureux qui va mourir la dignité de son supplice! Toutes les
angoisses de ce condamné à mort, je les partageais, mais pour
l'en féliciter dans le fond de l'âme. Ne jouons pas avec cette âme
immortelle qui s'en va, violemment chassée du corps qu'elle habite.
Bon Sylvio! il venait de me donner la seule consolation qui fût à la
portée de ma douleur. Il venait de me prouver que je pouvais respecter
Henriette, cette fille qui allait mourir.
L'histoire de ce condamné à mort fut pour moi un si grand soulagement,
que je revins pour un instant à des idées littéraires qui étaient déjà
si loin de moi.
«Mais, sais-tu bien, dis-je à Sylvio, qu'avec un pareil héros, un
condamné à mort qui raconte lui-même l'histoire de son exécution à
mort, on ferait un beau livre?
--Mon ami, répondit Sylvio, ne touchons pas à cette histoire et n'en
faisons pas un livre, car c'est là un livre tout fait.
J'ai compris plus tard que Sylvio avait raison.
[Illustration]
[Illustration]
XXVI.
LA BOURBE.
Pour les malheureux et pour les heureux de ce monde, le temps marche
vite. La mort arrive au pas de course pour les uns comme pour les
autres; alors ils se demandent avec effroi:--_Quelle heure est-il_?
Il n'y a que l'homme sage qui sache compter les heures, et qui ne
les trouve ni trop longues ni trop courtes. Le sage prête l'oreille,
l'heure sonne, et il bénit le ciel qui lui accorde cette heure encore.
Ainsi les heures, les jours, les mois s'étaient enfuis sans que je me
fusse rappelé, sinon confusément, le destin d'Henriette. Henriette?
N'est-ce pas cette femme qui doit être morte à présent? Enfin, un
soir, tout à coup, par je ne sais quelle prescience fatale, et comme
réveillé en sursaut, je comptai les mois, je comptai les jours, je
comptai deux fois, et soudain je me précipitai vers la Bourbe. On n'y
entrait pas le soir; j'y retournai le lendemain de très-bonne heure;
on n'y entrait pas si matin; j'attendis à la porte. Si je comptais
bien, l'enfant d'Henriette devait donc avoir vu le jour! La fatale
sentence était prononcée sans appel; le triste sursis était épuisé;
la condamnée était mère, elle n'avait plus qu'à mourir. Triste et
impuissante maison, qui ne peut pas arracher au bourreau la nourrice
que le bourreau réclame! Elle est bien nommée: _La Bourbe_.
La Bourbe est le dernier refuge des filles pauvres qui sont devenues
mères, des jeunes épouses dont le mari est un joueur, des femmes
condamnées à mort que le bourreau attend à la porte. À la Bourbe, la
misère enfante la misère, la prostitution enfante la prostitution, le
crime enfante le crime. Les enfants qui viennent au monde sur ces lits
lamentables, n'ont pas d'autre héritage à attendre que le bagne ou
l'échafaud. C'est là leur majorat, c'est là le domaine qui leur est
substitué, c'est là leur droit le plus clair. Quand une femme a fait
un enfant à la Bourbe, la Bourbe lui accorde trois jours de repos,
après quoi elle met à la porte la mère et l'enfant; seulement, par une
précaution philanthropique, on a placé, comme succursale de la Bourbe,
le tour des enfants trouvés; presque toujours, ce pauvre enfant que
la Bourbe vomit par une porte, elle le reçoit par l'autre porte... Je
demandai à voir la condamnée; je la vis: elle portait sur sa figure
douce et résignée, cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune
mère, est souvent une douce compensation de tous les maux qu'elle
a soufferts; elle était assise dans un grand fauteuil, et, la tête
baissée, elle allaitait son enfant. L'enfant s'attachait avec une
ardeur ravissante au sein inépuisable de sa nourrice. Ce sein était
blanc, nuancé de bleu, et il était facile de juger que c'était celui
d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, faite pour être
mère. Ce mot de mère a quelque chose de respectable partout, même à
la Bourbe. Une femme qui livre à l'enfant sa mamelle remplie, la vie
chancelante de la frêle créature qui dépend de la vie de sa mère,
cette protection attentive et tendre qu'une mère seule peut donner,
ce petit coeur qui commence à battre sur ce grand coeur, cette
âme naissante repue de lait et couverte de baisers, que la mère berce
doucement sur son sein, en la tenant de ses deux mains jointes; oui,
certes, c'est alors qu'on oublie tous les crimes d'une femme, ses
trahisons, ses coquetteries, ses faiblesses, son incroyable délire,
ce fatal aveuglement qui les pousse ainsi à leur ruine les unes et les
autres; pauvres femmes condamnées à l'avance! Oui, l'amour maternel
doit suffire à expier tous ces amours; une goutte de lait doit laver
tous ces parjures. Bien plus, si cette femme a tué un homme, ne
vient-elle donc pas tout à l'heure de rendre à la terre un homme? et
encore un homme qui sera plus jeune et plus beau et plus fort? Ainsi
j'entrai à la Bourbe le matin même du jour où Henriette allait mourir.
Son calme, son attitude, sa faiblesse, sa beauté, et tout ce que
je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles
malheurs... que vous dirai-je? je fus prêt à sangloter. Je priai la
soeur de charité de nous laisser seuls; je lui dis que j'étais le
frère de la victime, que je voulais lui parler sans témoins: la bonne
soeur s'éloigna en se disant.--_Éloignons-nous, il n'est peut-être
pas son frère_. L'enfant d'Henriette s'était endormi sur le sein de sa
mère sans le quitter.
Je m'approchai d'elle.--Me reconnaissez-vous? lui dis-je.--Elle leva
lentement les yeux sur moi, elle me fit un léger signe de tête pour
me dire qu'elle me reconnaissait. On voyait que cet aveu lui
coûtait.--Henriette! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui
vous a aimée, qui vous aime encore; c'est le seul homme pour qui vous
n'ayez eu ni un regard ni un sourire; maintenant il est le seul ami
qui vous reste; si vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi,
cette volonté sera faite.
Elle ne me répondit rien encore; pourtant son regard était tendre,
son sang remontait à sa joue; ce bel ovale s'animait, pour la dernière
fois, du feu de ces regards, de la grâce ineffaçable de ce sourire.
Pauvre, pauvre jeune fille! Pauvre tête qui va tomber! Pauvre cou si
frêle et si blanc, qu'on trancherait aussi facilement que la tige
d'un lis, et sur lequel vont bondir cent livres de plomb, armées d'un
immense couteau! Oh! pourtant, si tu m'avais ainsi regardé une fois,
une seule, tu étais à moi, à moi pour la vie; tu aurais été la reine
du monde, car, à coup sûr, tu aurais été la plus belle!
--Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut mourir, mourir si
jeune et si belle; toi qui aurais pu être ma femme, élever notre
jeune famille, être heureuse longtemps, honorée toujours, et, vieille
grand'mère aux cheveux blancs, mourir sans douleur par une belle
soirée d'automne, au milieu de tes petits-enfants; encore quelques
heures, et adieu! adieu, pour jamais!
[Illustration: Le Chiffonnier]
Elle était muette toujours; elle pressait son enfant sur son coeur
sans me répondre; elle pleurait. C'étaient les premières larmes que je
lui avais vu répandre; je les voyais couler lentement, son enfant
les recevait presque toutes: ainsi baigné de ces larmes qui la
rachetaient, cet enfant, je le regardais comme à moi!
--Au moins, dis-je à Henriette, ce jeune enfant sera mon fils.
La pauvre femme, à ces mots, se hâta d'embrasser la chère créature,
et déjà elle me la tendait dans un mouvement convulsif, mais la porte
s'ouvrit que ma phrase n'était pas finie.--Cet enfant est à moi,
s'écria d'une voix rauque un homme qui entrait. Je retournai la tête,
je reconnus le geôlier de la prison; il était toujours aussi laid,
mais moins hideux.--Je viens chercher mon enfant, dit-il; je ne veux
pas que ce soit l'enfant d'un autre; si je n'ai plus ma geôle à lui
donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de
chiffonnier:--Viens, Henri, dit-il à l'enfant; en même temps il tirait
de sa hotte un lange blanc comme la neige; tout en s'approchant de la
mère, mais sans la regarder, il saisit l'enfant avec toutes sortes de
précautions; la pauvre créature dormait suspendue au sein maternel; il
fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière.
L'enfant fut enveloppé dans son lange et placé dans la hotte; le vieux
chiffonnier était triomphant:--Viens, mon Henri, disait-il, la misère
ne déshonore pas, et tu ne seras pas touché par Charlot!
Il sortit; il était temps qu'il sortît.--Charlot! Au nom de Charlot,
Henriette leva les yeux:
--Charlot! reprit-elle d'une voix altérée; que veut-il dire, je vous
prie? Et elle avait un tremblement convulsif.
--Hélas! Charlot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue
des prisons, on appelle l'exécuteur des hautes-oeuvres.
--Je m'en souviens, me dit-elle.
Puis, avec une expression indicible de douleur et de regrets, elle
répéta:--Charlot! Charlot! c'était là votre mot d'ordre, n'est-ce pas?
c'étaient là mes remords.--Ô malheureuse! que je suis coupable! Quels
sévères avertissements vous m'avez donnés! Quel nom, sans vous en
douter, vous prononciez devant moi! Charlot! toute mon enfance, toute
ma première jeunesse! toute l'innocence de mes quinze ans! Charlot! la
probité de mon père, la bénédiction de ma mère, le travail des champs,
la pauvreté sans remords. Malheureuse fille que je suis! c'est la
vanité qui m'a perdue! Vous qui m'aviez rencontrée si innocente sur
le dos de Charlot, vous m'avez fait peur, et je vous ai évité par
orgueil. La vanité m'a portée dans tous les abîmes où vous m'avez vue,
où vous m'avez poursuivie avec le nom de Charlot! Vous me donniez de
sages conseils, et j'ai pris vos conseils pour autant de moqueries.
Pour donner un démenti au souvenir de Charlot, j'ai voulu être riche,
honorée, puissante, fêtée; mais toujours le souvenir de Charlot a
empoisonné toutes mes joies, a gâté tous mes triomphes. Vous qui aviez
vu Charlot, vous qui l'aviez aimé, votre présence, votre voix, votre
regard m'épouvantaient.--Et pourtant que de fois j'ai été prête à
me jeter dans vos bras et à vous dire:--_Je t'aime, aime-moi!_ Oh!
pardon, pardon! me dit-elle; au nom de Charlot, pardon! Pitié,
pitié pour moi, la femme souillée, perdue, criminelle, mourante!...
Monsieur, oh! par charité chrétienne, embrassez-moi! Et elle
me tendait les bras, et je sentis sa joue brûlante effleurer la
mienne:... ce fut pour la première et la dernière fois.
* * * * *
[Illustration]
On vint m'avertir que j'étais resté là trop longtemps.
[Illustration]
XXVII.
LE BOURREAU.