aide. Quoi! dans son cachot! sur son lit de mort! son geôlier!--et
encore quel geôlier! J'étais fou; fou de malheur, de désespoir,
d'étonnement, de rage! Je croyais tous les filons de la douleur
épuisés, et voilà une mine toute nouvelle de corruption! Je croyais
cette longue débauche à sa fin, et la voilà qui recommence de plus
belle! Je me contentais de la laideur morale, elle devait me
suffire et au delà, et voilà que, si je veux, je peux assister à
l'accouplement de la laideur physique avec la laideur morale, d'un
bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans coeur avec un homme
difforme!--Et quand? et quel jour? et à quelle heure? Ce soir, tout à
l'heure, à présent peut-être! Et je restais cloué sur mon banc, sans
pouls, sans haleine, ému, éperdu. J'aurais donné mon âme, oui, mon
âme, prends-la, Satan! pour que mon regard ébloui pût franchir les
ténèbres épaisses de cet affreux cachot! Que va-t-il donc se passer
dans ces ténèbres? Oh! malheur à moi qui ai permis à cette femme de se
perdre ainsi! Malheur à moi qui n'ai pas ramassé cette perle dans son
fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! on vient! La porte
s'ouvre, non pas brusquement sous la main brutale du geôlier, mais
avec tant de respect que déjà l'amant se devine. C'était bien pourtant
le même homme de la veille. Henriette, en le voyant, se pressa au fond
de son cachot; outre la pitance accoutumée, l'homme tenait à la main
une botte de paille fraîche, qu'il étendit gravement sur la vieille
paille; puis il sortit impassible et sans même adresser un regard à
sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verroux qui se
refermaient; je respirai plus à l'aise: Dieu merci! ce n'était pas
encore pour aujourd'hui.
[Illustration: Le Geôlier]
Mais bientôt, après cet instant de calme, l'inquiétude me reprit.
Si le geôlier m'avait aperçu! si c'était pour demain, pour ce soir
peut-être? Il faisait nuit--une de ces nuits trop noires même pour les
amants, trop noires même pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir,
un pressentiment invincible me poussait; je descendis à tâtons dans la
cour; l'air était glacé; le brouillard s'était trouvé emprisonné dans
ces longs murs, et retombait en pluie lourde et froide; le cachot
était noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement,
sans qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette étendu sur cette
terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; il n'y avait à cette
heure, dans cette prison, d'autres accouplements que le funèbre
accouplement de la nuit et du silence, du remords et du crime.
Henriette eût été couchée toute sanglante sur sa dernière paille,
qu'elle eût fait plus de bruit peut-être. Je fus rassuré, l'homme
avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; la femme aussi. Déjà
je retournais sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au
fond du cachot, à travers le large trou de la serrure, je crus
apercevoir, j'aperçus en effet, un faible rayon de lumière, un léger
phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur égaré, le
faible éclair d'un ver luisant caché sous une feuille de rose. C'était
lui! c'était l'autre monstre--le mâle! La porte s'ouvrit lentement,
lentement le rayon de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le
geôlier s'avança, d'une main retenant ses clefs muettes et portant
de l'autre main une lampe fétide; tout d'un coup, à la funèbre lueur,
j'aperçus le lit, la paille fraîche, Henriette, étendue, et qui ne
dormait pas! Elle attendait! elle l'attendait! Que voulez-vous? cet
homme était son dernier esclave, son dernier amour, son triomphe
suprême, le triomphe d'une femme à peu près morte! La lampe étant
posée à terre, torche digne d'un pareil hymen, le geôlier s'avançait
d'un pas sûr, sa main pressait déjà cette taille charmante, son
horrible visage s'approchait déjà de ce doux visage; et moi! moi, je
voulais crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres
étaient glacés; je voulus détourner la tête, ma tête était fixée là,
attachée, clouée, invinciblement forcée de tout voir; j'allais mourir,
quand heureusement la lampe s'éteignit: tout disparut; je ne vis plus
rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu!
le plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie ou le
délire: tant de malheur le tuerait!
Pendant quinze jours j'eus le délire. Quinze jours après je pus
m'expliquer ce mystère: Sylvio, pour me faire revenir à moi, fut
obligé de me parler d'elle et de la trouver la plus belle et la plus
charmante des femmes.--Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu
n'as jamais vu une créature plus accomplie.--En effet, disait Sylvio,
elle est la plus belle du monde, et je pense qu'on a eu pitié d'elle
et qu'on ne la fera pas mourir.--À ces mots, la fièvre me reprit:--ne
pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes
propres mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'échafaud! tombe
sa tête coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me
retenir dans un bon endroit une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais,
si tu savais ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu'on l'accusât ou
qu'on la plaignît devant moi, je retombais dans le même
égarement!--Cependant il s'agissait pour la condamnée d'un grand
délai. Je l'avais aperçue quand elle se livra au geôlier, inquiète,
pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs
qu'elle interrogeait avec une curiosité funeste; quand M. le greffier
vint lui lire son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait à
lui parler, elle l'écouta de sang-froid, car elle avait réponse même
à la mort; l'instant d'après, je vis entrer deux hommes en habit noir,
deux docteurs en médecine; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux
et occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la
condamnée avec grâce et politesse, pendant que son confrère avait
l'air de la toucher à peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en
ressentait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit à
l'huissier:--Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et
il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le
jeune homme, rappelant le vieillard:--Cette femme est enceinte,
s'écria-t-il, elle est mère; la loi, l'humanité, tout s'oppose à ce
qu'elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves,
qu'un sursis fut accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf
mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchés
qu'elle avait passés, elle n'en avait pas fait de plus funeste.
[Illustration]
[Illustration]
XXIII.
LA SALPÊTRIÈRE.
Je laissai là la mère, le père et l'enfant, et j'allai me promener
sur le boulevard Neuf.--Monsieur le jeune docteur, me disais-je à
moi-même, vous avez fait là une belle oeuvre. Vous venez de rendre
un grand service à l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu,
vous n'avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps;
laissez-le seulement grandir et gagner l'âge où il aura le droit
d'hériter et d'avoir la tête coupée. Celui-là a assez peu de chances
dans les héritages à venir, mais en revanche il réunit, contre sa
tête, toutes les chances de son père et toutes les chances de sa mère.
Monsieur le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service à
tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranchée du monde, quels
droits avait-elle encore à être mère? Et cet enfant, de quel droit
vient-il au monde et qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second
arrêt de mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation n'aura
rien à y voir. Encore, si l'on donnait à cette mère le temps de
nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine les neuf mois pour le
mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce foetus coulera,
à défaut de sang, sous le scalpel de l'opérateur, digne objet de
plaisanterie pour nos amphithéâtres. Monsieur le docteur, vous êtes un
habile docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, j'étais
arrivé sur la place de la Salpêtrière, l'asile des vieilles femmes de
rebut dont la société ne veut plus, même pour en faire des portières
ou des marchandes à la toilette. La Salpêtrière est un village entier,
populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes
sans maris, des mères sans enfants, des aïeules sans petits-enfants;
toutes sortes de décrépitudes isolées sont amoncelées dans ces murs.
Cette hospitalière maison n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux
femmes folles. Véritable catacombe d'ossements vivants, où la femme
au bord de sa tombe est séparée des hommes avec plus de soin que s'il
s'agissait de protéger et de défendre les printemps les plus jeunes et
les plus chastes. La maison s'élève fièrement comme toutes les maisons
qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne
un dôme doré et une façade de marbre; mais sous ce dôme le pauvre
est seul, et derrière cette pierre de taille, il n'a plus d'autre
occupation que de mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées
dans cet isolement affreux font mal à voir. On compte malgré soi
toutes les affections brisées qu'un pareil hôpital représente.
Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant
d'oisivetés et tant de travaux, tant d'amours mercenaires et tant
d'amours légitimes! Je cherchais par quelle fatalité toutes ces
vieillesses arrivaient à ce même but, quand au détour d'une allée,
vis-à-vis une riante maison, j'aperçus une pauvre femme et ses deux
enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde;
un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés,
tournait la roue; sa pauvre mère marchait à reculons, lâchant de temps
à autre, d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle
travaillait depuis le matin, et l'ouvrage était peu avancé, car elle
était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore
que sur la sienne; au-dessous de la corde commencée, et sur le gazon
desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa
jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux
étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue,
qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la
regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son repos et son
sommeil; la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux,
mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation maternelle, se
reprochant cet instant d'espérance et de repos.
--Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette petite fille
qui dormait pendant que son jeune frère et sa jeune mère lui gagnaient
une goutte de lait; la misère veille sur ton berceau, tu auras pour
soutien la misère,--et pour conseil la misère! Pas un moyen d'échapper
à cette destinée de pauvreté, d'abandon, de vice!--Nul espoir! nul
bonheur!--Ta mère qui t'aime tant, à présent qu'elle peut encore te
nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et
pour elle. Elle n'aura même pas le temps de te parler de Dieu et de
l'autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l'heure, elle
et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette vie. Pauvre
enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme
tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir espérer autre
chose qu'une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras trop
heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail et d'abandon,
d'obtenir enfin un lit à la Salpêtrière et un sac en lambeaux pour
linceul!
[Illustration]
[Illustration]
XXIV.
LE BAISER.
Ma victime m'avait échappé. On l'avait tirée de son cachot pour la
renfermer dans une chambre à l'usage des vivants. Depuis que je ne
pouvais plus la voir, j'étais sorti de ma prison volontaire, j'étais
rentré dans ma vie aventureuse. Je savais bien que son dernier jour
sortirait, et bientôt, de l'abîme de ses jours; mais, pour m'arracher,
autant qu'il était en moi, à cette funeste pensée, je me jetai plus
que jamais dans mon étude favorite des petits faits de la vie commune,
espionnant la nature la plus vulgaire et chaque jour lui dérobant
mille secrets innocents, trop simples pour qu'on les étudie, et
pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m'étourdissais sur le
temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me figurais que
c'était un songe; je ne m'entourais que de figures riantes; le
printemps était revenu, et avec le printemps ces admirables promenades
où votre admiration, éveillée à chaque pas, marche sans jamais se
lasser de découvertes en découvertes. Au milieu de ces transports
toujours nouveaux, un compagnon invisible parle à votre coeur, une
voix mystérieuse chante doucement à votre oreille; vous n'êtes pas
seul, ou plutôt vous êtes mieux que seul. Je passais, un jour, par un
petit village de plaisance aux environs de Paris, devant une grande
cour remplie de charpentes; les planches étaient soigneusement rangées
contre la muraille. Au fond de la cour, une main habile et capricieuse
avait dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à
demi épanouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli
pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur le bord de la planche toute
neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait
fièrement au soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche
amoureuse; il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté,
de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister au désir d'y
jeter au moins un coup d'oeil. J'entrai dans la cour, et après avoir
respiré de plus près l'odeur de ces lilas embaumés, j'allais continuer
ma promenade, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste
salle, j'aperçus, à moitié construite, une large machine. Cette
machine étrange se composait d'une longue estrade en bois de chêne;
une légère barrière l'entourait de deux côtés; sur le derrière
s'appuyait un escalier; sur le devant s'élevaient deux larges poutres
menaçantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu; tout
au bas de la machine, l'estrade se terminait brusquement par une
planche taillée au milieu en forme de collier; cette planche était
mobile; on voyait pourtant que l'ouvrage était bien près d'être
achevé: un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en
chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant
à son oeuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de
l'escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre à moitié
plein; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire à petits
traits, après quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain.
[Illustration]
Cette machine inconnue et d'un aspect si nouveau m'inquiétait malgré
moi: que voulait dire ce théâtre, et à quoi bon? Je serais resté fixé
à la même place, tout un jour, sans pouvoir m'expliquer la chose.
J'étais donc debout à cette fenêtre de rez-de-chaussée, muet, inquiet,
curieux, écoutant avec un frémissement involontaire les coups du
marteau, quand le jeune ouvrier fut interrompu par un joli enfant
qui venait pour lui vendre de la ficelle; cet enfant, c'était mon
fabricant de la Salpêtrière; il apportait le travail de quinze jours,
et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. Le
charpentier l'accueillit en bon jeune homme, il reçut sa corde sans
trop la regarder, il la paya généreusement, et renvoya cet enfant
avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied
de l'échelle. Resté seul, le jeune charpentier ne se remit pas à
l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'oeil
toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait quelqu'un; ce
quelqu'un qui arrive toujours trop tard, qui s'en va toujours trop
tôt, qu'on remercie de vous avoir dérobé votre journée, avec qui les
heures sont rapides comme la pensée. Arriva à la fin une fille belle
et fraîche, naïve et curieuse; après le premier bonjour à son amant,
elle s'occupa, tout comme moi, de la machine. Je n'entendais pas un
mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. À
la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes ses explications,
fit un signe à la jeune fille comme pour l'engager à jouer son rôle
sur ce théâtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier
moins fort; puis elle consentit tout à fait: alors son fiancé, prenant
un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec
la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur
l'estrade; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile,
de sorte qu'une extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine,
pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité: je commençais
à comprendre cet horrible mécanisme! J'avais peur de le comprendre,
quand tout à coup la planche s'abaisse lentement entre les deux
poutres; tout à coup aussi, et d'un seul bond, le jeune charpentier
est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi
garottée; lui cependant, jovial exécuteur de la sentence qu'il a
portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes sous cette
tête ainsi penchée. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se
défendre, pas un mouvement ne lui était permis.
[Illustration]
Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna à
sa maîtresse, que je compris tout à fait à quoi cette machine pouvait
servir.
[Illustration]
[Illustration]
XXV.
LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
Un léger coup sur l'épaule me tira de cette horrible contemplation;
je me retournai épouvanté, comme si je me fusse attendu à trouver
derrière moi l'homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis
que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.--Viens, mon
ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé; viens voir cette
machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats
amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier.
Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de
sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant
d'amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre? que
dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un
meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser
jamais qu'à cette échancrure où se penche amoureusement la tête animée
et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier
bond une tête fraîchement coupée? Et pourtant la chose n'est que trop
certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui demandera si la
machine est prête. Il grimpera à cette échelle pour s'assurer que
l'échelle est solide, il parcourra à grands pas ces planches si bien
jointes pour s'assurer que ces planches résisteront à la palpitante
agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut que la
bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi promptement que
le couteau. Une fois qu'il se sera bien assuré de l'excellence de ce
travail, auquel se rattachent la paix, l'honneur, la fortune et la
tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur lequel est bâtie la
société tout entière, l'homme fera un petit sourire de satisfaction
au maître charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine de bonne
heure ou bien le soir; après quoi, ce riant théâtre d'amour ne sera
plus qu'un théâtre de meurtre, le boudoir deviendra échafaud sanglant;
on n'entendra plus là,--non plus jamais--le bruit des baisers,--à
moins que d'appeler un baiser cette dernière aumône que jette le
prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, sur la joue pâle et livide
de l'homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio, à présent que j'y
pense, je me souviens qu'autrefois, dans un temps heureux, comparé à
celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des gens
qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là se vantaient
eux-mêmes, celui-ci, d'avoir été pendu et de s'être balancé longtemps
au bout d'une corde dans un des éclatants paysages d'Italie; celui-là,
d'avoir été empalé au sommet des tours de Constantinople, d'où il
pouvait admirer tout à l'aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin,
de s'être noyé amoureusement dans les eaux transparentes de la Saône,
entraîné qu'il était par une jeune et belle naïade au sein nu. Je
t'avoue qu'en les entendant ainsi parer la mort violente, je
m'étais habitué à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un
complaisant adjuteur, plus habile que les autres à fermer les
yeux d'un homme; mais à présent, la vue de cette machine encore si
innocente, le seul aspect de ce bois qui n'a été encore enduit que
de cire vierge, ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai
raconté, il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de l'homme
empalé, l'histoire du noyé; qu'en penses-tu donc, Sylvio?
--Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le paradoxe et que
le paradoxe a fait la moitié du chemin pour venir à toi. La vérité
arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au
plus se laisse-t-elle approcher quand on va à elle d'un pas ferme.
Malheureux! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements
turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une
lumière plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin
pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même.
Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-là,
tu peux l'en croire, car il a vraiment tendu sa tête au bourreau,
car il a vraiment senti à son cou la corde fatale, car il est
véritablement mort sur l'échafaud. En même temps Sylvio m'entraînait
loin de la maison du charpentier. Nous passâmes à travers plusieurs
haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assîmes à
l'ombre, ou plutôt au soleil d'un vieil orme dont la feuille était
encore un bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait
lentement un de ces immenses journaux américains dont le nombre et
l'étendue sont encore pour la France un vif sujet d'étonnement, et
quand enfin il me vit plus calme et tout prêt à écouter, il me lut
lentement cette triste et véridique histoire des dernières sensations
d'un homme condamné à mort. J'ai su depuis que, pour ne pas me
jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la
dernière entrevue du condamné avec Élisabeth Clare, jeune fille que le
condamné aimait passionnément:
«Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'Élisabeth me quitta,
et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que
j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir
à cette place et à l'heure même, j'avais fait la dernière action de
ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait le
crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soirée
était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle, quoique
ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me
réchauffer;--et mes esprits s'affaiblirent par degrés,--et mon
coeur s'affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui
m'entourait,--et peu à peu (car ce que j'écris maintenant ne doit
être que la vérité) la pensée d'Élisabeth, de ce qu'elle deviendrait,
commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut
la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit
pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures; et en
y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence
venait d'être prononcée, et comme si jusque là je n'eusse pas su
réellement et sérieusement que je devais mourir.