Mon Dieu! à cette vue j'eus besoin d'appeler tout mon courage à mon

aide. Quoi! dans son cachot! sur son lit de mort! son geôlier!--et

encore quel geôlier! J'étais fou; fou de malheur, de désespoir,

d'étonnement, de rage! Je croyais tous les filons de la douleur

épuisés, et voilà une mine toute nouvelle de corruption! Je croyais

cette longue débauche à sa fin, et la voilà qui recommence de plus

belle! Je me contentais de la laideur morale, elle devait me

suffire et au delà, et voilà que, si je veux, je peux assister à

l'accouplement de la laideur physique avec la laideur morale, d'un

bourreau avec un meurtrier, d'une femme sans coeur avec un homme

difforme!--Et quand? et quel jour? et à quelle heure? Ce soir, tout à

l'heure, à présent peut-être! Et je restais cloué sur mon banc, sans

pouls, sans haleine, ému, éperdu. J'aurais donné mon âme, oui, mon

âme, prends-la, Satan! pour que mon regard ébloui pût franchir les

ténèbres épaisses de cet affreux cachot! Que va-t-il donc se passer

dans ces ténèbres? Oh! malheur à moi qui ai permis à cette femme de se

perdre ainsi! Malheur à moi qui n'ai pas ramassé cette perle dans son

fumier! Mais, Dieu merci! il fait jour; silence! on vient! La porte

s'ouvre, non pas brusquement sous la main brutale du geôlier, mais

avec tant de respect que déjà l'amant se devine. C'était bien pourtant

le même homme de la veille. Henriette, en le voyant, se pressa au fond

de son cachot; outre la pitance accoutumée, l'homme tenait à la main

une botte de paille fraîche, qu'il étendit gravement sur la vieille

paille; puis il sortit impassible et sans même adresser un regard à

sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verroux qui se

refermaient; je respirai plus à l'aise: Dieu merci! ce n'était pas

encore pour aujourd'hui.

[Illustration: Le Geôlier]

Mais bientôt, après cet instant de calme, l'inquiétude me reprit.

Si le geôlier m'avait aperçu! si c'était pour demain, pour ce soir

peut-être? Il faisait nuit--une de ces nuits trop noires même pour les

amants, trop noires même pour le meurtre. Je ne pouvais pas dormir,

un pressentiment invincible me poussait; je descendis à tâtons dans la

cour; l'air était glacé; le brouillard s'était trouvé emprisonné dans

ces longs murs, et retombait en pluie lourde et froide; le cachot

était noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement,

sans qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette étendu sur cette

terre humide. Tout se taisait dans cette nuit; il n'y avait à cette

heure, dans cette prison, d'autres accouplements que le funèbre

accouplement de la nuit et du silence, du remords et du crime.

Henriette eût été couchée toute sanglante sur sa dernière paille,

qu'elle eût fait plus de bruit peut-être. Je fus rassuré, l'homme

avait eu peur, sans doute, d'une nuit pareille; la femme aussi. Déjà

je retournais sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au

fond du cachot, à travers le large trou de la serrure, je crus

apercevoir, j'aperçus en effet, un faible rayon de lumière, un léger

phosphore, un feu follet, le soir, aux yeux du voyageur égaré, le

faible éclair d'un ver luisant caché sous une feuille de rose. C'était

lui! c'était l'autre monstre--le mâle! La porte s'ouvrit lentement,

lentement le rayon de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le

geôlier s'avança, d'une main retenant ses clefs muettes et portant

de l'autre main une lampe fétide; tout d'un coup, à la funèbre lueur,

j'aperçus le lit, la paille fraîche, Henriette, étendue, et qui ne

dormait pas! Elle attendait! elle l'attendait! Que voulez-vous? cet

homme était son dernier esclave, son dernier amour, son triomphe

suprême, le triomphe d'une femme à peu près morte! La lampe étant

posée à terre, torche digne d'un pareil hymen, le geôlier s'avançait

d'un pas sûr, sa main pressait déjà cette taille charmante, son

horrible visage s'approchait déjà de ce doux visage; et moi! moi, je

voulais crier, je ne pouvais pas; je voulais m'enfuir, mes membres

étaient glacés; je voulus détourner la tête, ma tête était fixée là,

attachée, clouée, invinciblement forcée de tout voir; j'allais mourir,

quand heureusement la lampe s'éteignit: tout disparut; je ne vis plus

rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu!

le plus grand de tes bienfaits envers l'homme, c'est la folie ou le

délire: tant de malheur le tuerait!

Pendant quinze jours j'eus le délire. Quinze jours après je pus

m'expliquer ce mystère: Sylvio, pour me faire revenir à moi, fut

obligé de me parler d'elle et de la trouver la plus belle et la plus

charmante des femmes.--Redis-moi, lui disais-je, bon Sylvio, que tu

n'as jamais vu une créature plus accomplie.--En effet, disait Sylvio,

elle est la plus belle du monde, et je pense qu'on a eu pitié d'elle

et qu'on ne la fera pas mourir.--À ces mots, la fièvre me reprit:--ne

pas mourir! Ah! si je le croyais, Sylvio, j'irais la tuer de mes

propres mains! oui, qu'elle meure! qu'elle meure sur l'échafaud! tombe

sa tête coupable! Que ce tendre regard se glace sous le couteau! Va me

retenir dans un bon endroit une fenêtre à la Grève. Ah! si tu savais,

si tu savais ses crimes, quel abîme! Ainsi, qu'on l'accusât ou

qu'on la plaignît devant moi, je retombais dans le même

égarement!--Cependant il s'agissait pour la condamnée d'un grand

délai. Je l'avais aperçue quand elle se livra au geôlier, inquiète,

pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs

qu'elle interrogeait avec une curiosité funeste; quand M. le greffier

vint lui lire son arrêt de mort, en ajoutant que quelqu'un demandait à

lui parler, elle l'écouta de sang-froid, car elle avait réponse même

à la mort; l'instant d'après, je vis entrer deux hommes en habit noir,

deux docteurs en médecine; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux

et occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la

condamnée avec grâce et politesse, pendant que son confrère avait

l'air de la toucher à peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en

ressentait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit à

l'huissier:--Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et

il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le

jeune homme, rappelant le vieillard:--Cette femme est enceinte,

s'écria-t-il, elle est mère; la loi, l'humanité, tout s'oppose à ce

qu'elle meure; et il parla si vivement, il donna tant de preuves,

qu'un sursis fut accordé à la mourante; elle avait donné, pour neuf

mois de cette triste vie, une heure de son amour; de tous les marchés

qu'elle avait passés, elle n'en avait pas fait de plus funeste.

[Illustration]

[Illustration]

XXIII.

LA SALPÊTRIÈRE.

Je laissai là la mère, le père et l'enfant, et j'allai me promener

sur le boulevard Neuf.--Monsieur le jeune docteur, me disais-je à

moi-même, vous avez fait là une belle oeuvre. Vous venez de rendre

un grand service à l'embryon de la police et de cette fille. Pardieu,

vous n'avez pas arraché cet enfant au bourreau pour longtemps;

laissez-le seulement grandir et gagner l'âge où il aura le droit

d'hériter et d'avoir la tête coupée. Celui-là a assez peu de chances

dans les héritages à venir, mais en revanche il réunit, contre sa

tête, toutes les chances de son père et toutes les chances de sa mère.

Monsieur le docteur, en vérité, vous avez rendu là un grand service à

tous, et pourquoi? D'ailleurs, cette femme retranchée du monde, quels

droits avait-elle encore à être mère? Et cet enfant, de quel droit

vient-il au monde et qu'y vient-il faire? Sa naissance sera un second

arrêt de mort pour sa mère, et cette fois la cour de Cassation n'aura

rien à y voir. Encore, si l'on donnait à cette mère le temps de

nourrir son enfant! Mais on lui passe à peine les neuf mois pour le

mettre au jour; le lait qui devait nourrir ce foetus coulera,

à défaut de sang, sous le scalpel de l'opérateur, digne objet de

plaisanterie pour nos amphithéâtres. Monsieur le docteur, vous êtes un

habile docteur! Ainsi pensant, et poussé de prison en prison, j'étais

arrivé sur la place de la Salpêtrière, l'asile des vieilles femmes de

rebut dont la société ne veut plus, même pour en faire des portières

ou des marchandes à la toilette. La Salpêtrière est un village entier,

populeux comme une ville; mais, grand Dieu! quel peuple! Des femmes

sans maris, des mères sans enfants, des aïeules sans petits-enfants;

toutes sortes de décrépitudes isolées sont amoncelées dans ces murs.

Cette hospitalière maison n'est ouverte qu'aux femmes vieilles ou aux

femmes folles. Véritable catacombe d'ossements vivants, où la femme

au bord de sa tombe est séparée des hommes avec plus de soin que s'il

s'agissait de protéger et de défendre les printemps les plus jeunes et

les plus chastes. La maison s'élève fièrement comme toutes les maisons

qu'habitent les pauvres, palais mendiants et menteurs! On leur donne

un dôme doré et une façade de marbre; mais sous ce dôme le pauvre

est seul, et derrière cette pierre de taille, il n'a plus d'autre

occupation que de mourir à peu de frais. Les vieillesses entassées

dans cet isolement affreux font mal à voir. On compte malgré soi

toutes les affections brisées qu'un pareil hôpital représente.

Voilà donc où viennent aboutir tant de vertus et tant de vices, tant

d'oisivetés et tant de travaux, tant d'amours mercenaires et tant

d'amours légitimes! Je cherchais par quelle fatalité toutes ces

vieillesses arrivaient à ce même but, quand au détour d'une allée,

vis-à-vis une riante maison, j'aperçus une pauvre femme et ses deux

enfants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde;

un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés,

tournait la roue; sa pauvre mère marchait à reculons, lâchant de temps

à autre, d'une main avare, le chanvre que renfermait son tablier. Elle

travaillait depuis le matin, et l'ouvrage était peu avancé, car elle

était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus encore

que sur la sienne; au-dessous de la corde commencée, et sur le gazon

desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille; sa

jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux

étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue,

qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la

regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son repos et son

sommeil; la pauvre femme les regardait tour à tour tous les deux,

mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation maternelle, se

reprochant cet instant d'espérance et de repos.

--Pauvre jeune enfant! me disais-je, à la vue de cette petite fille

qui dormait pendant que son jeune frère et sa jeune mère lui gagnaient

une goutte de lait; la misère veille sur ton berceau, tu auras pour

soutien la misère,--et pour conseil la misère! Pas un moyen d'échapper

à cette destinée de pauvreté, d'abandon, de vice!--Nul espoir! nul

bonheur!--Ta mère qui t'aime tant, à présent qu'elle peut encore te

nourrir, te prendra en haine quand le pain lui manquera pour toi et

pour elle. Elle n'aura même pas le temps de te parler de Dieu et de

l'autre vie, tant vous allez être enveloppés tout à l'heure, elle

et toi et ton frère, dans toutes les nécessités de cette vie. Pauvre

enfant rose et blond, qui dors au bruit de cette roue qui tourne comme

tourne la roue de la fortune, mais sans jamais pouvoir espérer autre

chose qu'une corde de chanvre; pauvre petit être, qui seras trop

heureux, après quatre-vingts ans de faim, de travail et d'abandon,

d'obtenir enfin un lit à la Salpêtrière et un sac en lambeaux pour

linceul!

[Illustration]

[Illustration]

XXIV.

LE BAISER.

Ma victime m'avait échappé. On l'avait tirée de son cachot pour la

renfermer dans une chambre à l'usage des vivants. Depuis que je ne

pouvais plus la voir, j'étais sorti de ma prison volontaire, j'étais

rentré dans ma vie aventureuse. Je savais bien que son dernier jour

sortirait, et bientôt, de l'abîme de ses jours; mais, pour m'arracher,

autant qu'il était en moi, à cette funeste pensée, je me jetai plus

que jamais dans mon étude favorite des petits faits de la vie commune,

espionnant la nature la plus vulgaire et chaque jour lui dérobant

mille secrets innocents, trop simples pour qu'on les étudie, et

pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m'étourdissais sur le

temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me figurais que

c'était un songe; je ne m'entourais que de figures riantes; le

printemps était revenu, et avec le printemps ces admirables promenades

où votre admiration, éveillée à chaque pas, marche sans jamais se

lasser de découvertes en découvertes. Au milieu de ces transports

toujours nouveaux, un compagnon invisible parle à votre coeur, une

voix mystérieuse chante doucement à votre oreille; vous n'êtes pas

seul, ou plutôt vous êtes mieux que seul. Je passais, un jour, par un

petit village de plaisance aux environs de Paris, devant une grande

cour remplie de charpentes; les planches étaient soigneusement rangées

contre la muraille. Au fond de la cour, une main habile et capricieuse

avait dessiné un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à

demi épanouis; au-dessus du toit, pointait, en roucoulant, un joli

pigeonnier recouvert en tuiles rouges; sur le bord de la planche toute

neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait

fièrement au soleil, battant de l'aile sa coquette et blanche

amoureuse; il y avait autour de cette jolie maison tant de propreté,

de bien-être et de bonne grâce, que je ne pus résister au désir d'y

jeter au moins un coup d'oeil. J'entrai dans la cour, et après avoir

respiré de plus près l'odeur de ces lilas embaumés, j'allais continuer

ma promenade, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste

salle, j'aperçus, à moitié construite, une large machine. Cette

machine étrange se composait d'une longue estrade en bois de chêne;

une légère barrière l'entourait de deux côtés; sur le derrière

s'appuyait un escalier; sur le devant s'élevaient deux larges poutres

menaçantes; chacune de ces poutres avait une rainure au milieu; tout

au bas de la machine, l'estrade se terminait brusquement par une

planche taillée au milieu en forme de collier; cette planche était

mobile; on voyait pourtant que l'ouvrage était bien près d'être

achevé: un jeune homme beau, riant, vigoureux, bien fait, frappait en

chantant et de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutant

à son oeuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de

l'escalier on voyait une bouteille presque vide et un verre à moitié

plein; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire à petits

traits, après quoi, il revenait à son ouvrage et à son gai refrain.

[Illustration]

Cette machine inconnue et d'un aspect si nouveau m'inquiétait malgré

moi: que voulait dire ce théâtre, et à quoi bon? Je serais resté fixé

à la même place, tout un jour, sans pouvoir m'expliquer la chose.

J'étais donc debout à cette fenêtre de rez-de-chaussée, muet, inquiet,

curieux, écoutant avec un frémissement involontaire les coups du

marteau, quand le jeune ouvrier fut interrompu par un joli enfant

qui venait pour lui vendre de la ficelle; cet enfant, c'était mon

fabricant de la Salpêtrière; il apportait le travail de quinze jours,

et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. Le

charpentier l'accueillit en bon jeune homme, il reçut sa corde sans

trop la regarder, il la paya généreusement, et renvoya cet enfant

avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied

de l'échelle. Resté seul, le jeune charpentier ne se remit pas à

l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'oeil

toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait quelqu'un; ce

quelqu'un qui arrive toujours trop tard, qui s'en va toujours trop

tôt, qu'on remercie de vous avoir dérobé votre journée, avec qui les

heures sont rapides comme la pensée. Arriva à la fin une fille belle

et fraîche, naïve et curieuse; après le premier bonjour à son amant,

elle s'occupa, tout comme moi, de la machine. Je n'entendais pas un

mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. À

la fin, le jeune homme, à bout sans doute de toutes ses explications,

fit un signe à la jeune fille comme pour l'engager à jouer son rôle

sur ce théâtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier

moins fort; puis elle consentit tout à fait: alors son fiancé, prenant

un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec

la corde de l'enfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur

l'estrade; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile,

de sorte qu'une extrémité de ce bois funeste touchait à la poitrine,

pendant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité: je commençais

à comprendre cet horrible mécanisme! J'avais peur de le comprendre,

quand tout à coup la planche s'abaisse lentement entre les deux

poutres; tout à coup aussi, et d'un seul bond, le jeune charpentier

est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse ainsi

garottée; lui cependant, jovial exécuteur de la sentence qu'il a

portée, il passe sa tête et ses deux lèvres brûlantes sous cette

tête ainsi penchée. La victime rose et rieuse avait beau vouloir se

défendre, pas un mouvement ne lui était permis.

[Illustration]

Eh bien! ce fut seulement au second baiser que le jeune homme donna à

sa maîtresse, que je compris tout à fait à quoi cette machine pouvait

servir.

[Illustration]

[Illustration]

XXV.

LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ

Un léger coup sur l'épaule me tira de cette horrible contemplation;

je me retournai épouvanté, comme si je me fusse attendu à trouver

derrière moi l'homme pour qui travaillait le charpentier, je ne vis

que la figure douce, triste et compatissante de Sylvio.--Viens, mon

ami, dis-je à Sylvio avec le sourire d'un insensé; viens voir cette

machine sur laquelle ces deux bons jeunes gens prennent leurs ébats

amoureux, comme font sur cette planche polie les pigeons du colombier.

Crois-tu donc que sur ce parquet tout uni, entre ces deux poutres de

sapin si odorantes et si blanches, sur ce théâtre innocent de tant

d'amour, puisse jamais se passer une horrible scène de meurtre? que

dis-je? le plus horrible des crimes, un meurtre de sang-froid, un

meurtre accompli à la face de Dieu et des hommes! Peux-tu donc penser

jamais qu'à cette échancrure où se penche amoureusement la tête animée

et souriante de cette belle fille, puisse jamais tomber de son dernier

bond une tête fraîchement coupée? Et pourtant la chose n'est que trop

certaine. Demain peut-être le bourreau viendra, qui demandera si la

machine est prête. Il grimpera à cette échelle pour s'assurer que

l'échelle est solide, il parcourra à grands pas ces planches si bien

jointes pour s'assurer que ces planches résisteront à la palpitante

agonie du misérable; il fera jouer la bascule, car il faut que la

bascule soit alerte et preste, et s'abaisse aussi promptement que

le couteau. Une fois qu'il se sera bien assuré de l'excellence de ce

travail, auquel se rattachent la paix, l'honneur, la fortune et la

tranquillité des citoyens, terrible pilotis sur lequel est bâtie la

société tout entière, l'homme fera un petit sourire de satisfaction

au maître charpentier, il dira qu'on lui apporte sa machine de bonne

heure ou bien le soir; après quoi, ce riant théâtre d'amour ne sera

plus qu'un théâtre de meurtre, le boudoir deviendra échafaud sanglant;

on n'entendra plus là,--non plus jamais--le bruit des baisers,--à

moins que d'appeler un baiser cette dernière aumône que jette le

prêtre, du bout de ses lèvres tremblantes, sur la joue pâle et livide

de l'homme qui va mourir. Et pourtant, Sylvio, à présent que j'y

pense, je me souviens qu'autrefois, dans un temps heureux, comparé à

celui-ci, quand je nageais en plein paradoxe, j'ai entendu des gens

qui riaient de la peine de mort. Bien plus, ces gens-là se vantaient

eux-mêmes, celui-ci, d'avoir été pendu et de s'être balancé longtemps

au bout d'une corde dans un des éclatants paysages d'Italie; celui-là,

d'avoir été empalé au sommet des tours de Constantinople, d'où il

pouvait admirer tout à l'aise le Bosphore de Thrace; cet autre, enfin,

de s'être noyé amoureusement dans les eaux transparentes de la Saône,

entraîné qu'il était par une jeune et belle naïade au sein nu. Je

t'avoue qu'en les entendant ainsi parer la mort violente, je

m'étais habitué à jouer avec elle; je regardais le bourreau comme un

complaisant adjuteur, plus habile que les autres à fermer les

yeux d'un homme; mais à présent, la vue de cette machine encore si

innocente, le seul aspect de ce bois qui n'a été encore enduit que

de cire vierge, ébranle toutes mes convictions sanguinaires. Je t'ai

raconté, il t'en souvient, l'histoire du pendu, l'histoire de l'homme

empalé, l'histoire du noyé; qu'en penses-tu donc, Sylvio?

--Je pense, répondit Sylvio, que tu courais après le paradoxe et que

le paradoxe a fait la moitié du chemin pour venir à toi. La vérité

arrive moins vite, ou bien elle est moins complaisante; tout au

plus se laisse-t-elle approcher quand on va à elle d'un pas ferme.

Malheureux! à présent que tu as accoutumé ta vue aux éblouissements

turbulents du paradoxe, j'ai bien peur que tu ne puisses soutenir une

lumière plus pure et plus calme. Cependant je t'ai suivi tout ce matin

pour te faire part de l'histoire d'un agonisant, écrite par lui-même.

Tu vas entendre un homme qui, lui, ne joue pas avec la mort. Celui-là,

tu peux l'en croire, car il a vraiment tendu sa tête au bourreau,

car il a vraiment senti à son cou la corde fatale, car il est

véritablement mort sur l'échafaud. En même temps Sylvio m'entraînait

loin de la maison du charpentier. Nous passâmes à travers plusieurs

haies verdoyantes et doucement blanchissantes; nous nous assîmes à

l'ombre, ou plutôt au soleil d'un vieil orme dont la feuille était

encore un bourgeon rougeâtre; en même temps mon ami déployait

lentement un de ces immenses journaux américains dont le nombre et

l'étendue sont encore pour la France un vif sujet d'étonnement, et

quand enfin il me vit plus calme et tout prêt à écouter, il me lut

lentement cette triste et véridique histoire des dernières sensations

d'un homme condamné à mort. J'ai su depuis que, pour ne pas me

jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la

dernière entrevue du condamné avec Élisabeth Clare, jeune fille que le

condamné aimait passionnément:

«Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'Élisabeth me quitta,

et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que

j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mourir

à cette place et à l'heure même, j'avais fait la dernière action de

ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure que descendait le

crépuscule, ma prison devenait plus froide et plus humide, la soirée

était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle, quoique

ce fût au mois de janvier, ni assez de couvertures pour me

réchauffer;--et mes esprits s'affaiblirent par degrés,--et mon

coeur s'affaissa sous la misère et la désolation de tout ce qui

m'entourait,--et peu à peu (car ce que j'écris maintenant ne doit

être que la vérité) la pensée d'Élisabeth, de ce qu'elle deviendrait,

commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut

la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit

pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures; et en

y réfléchissant, une terreur horrible me gagna, comme si ma sentence

venait d'être prononcée, et comme si jusque là je n'eusse pas su

réellement et sérieusement que je devais mourir.

L'âne mort · 第 10 / 13 段