Je courais, je volais, je fendais la foule qui ne pensait encore à

rien, qui n'allait qu'à la Halle en attendant l'heure. Après bien des

détours et bien des rues traversées, j'arrivai enfin dans une rue sans

nom, à une porte sans numéro; toute la ville connaît cette maison. Une

grille épaisse et revêtue de planches ferme l'entrée de la cour. Cette

grille ne s'ouvre qu'aux grands jours. On pénètre dans la maison par

une porte basse, garnie de clous à large tête; au milieu de

cette porte s'entr'ouvre une bouche de fer plus redoutable que la

Bouche-d'Airain à Venise, car, à coup sûr, quand on jette quelque

chose dans cette boîte, c'est une sentence de mort; au-dessous de

cette bouche ouverte est placé un marteau rouillé, car peu de mains

y ont touché. La maison est entourée de silence et de terreur. Je

frappai; un domestique vint m'ouvrir; je fus étonné de sa bonne

tournure et de sa physionomie polie. Cet homme me fit entrer dans un

beau salon, et alla voir si Monsieur était visible. Resté seul, j'eus

tout le temps de parcourir deux ou trois jolies pièces meublées avec

beaucoup de soin et de goût. C'étaient les tentures les plus fraîches,

les gravures les mieux choisies, les meubles les plus commodes. Des

fleurs nouvelles couvraient la cheminée, la pendule représentait un

sujet mythologique, _Psyché_ et l'_Amour_, et elle avançait d'un quart

d'heure; sur le piano ouvert était placée une romance de quelque

génie à la mode, soupirs cadencés et fugitifs à l'usage des passions

parisiennes; un joli petit gant de femme était oublié sur le tapis.

Dans un petit appartement reculé, un bon peintre avait représenté, se

souriant l'un à l'autre, les deux jeunes maîtres de ce frais logis; je

crus un instant que je m'étais trompé de maison.

Un peu plus loin, à travers la glace d'une porte, je découvris un

vieillard vénérable, dont la tête était couverte de cheveux blancs.

Aux côtés du vieillard se tenait debout, et dans l'attitude du plus

profond respect, un jeune enfant tout blond, aux yeux d'azur; c'était

l'aïeul qui donnait une leçon d'histoire à son petit-fils. Ce devait

être là une chose singulière: l'histoire enseignée par ce vieil homme

qui descendait, par un arbre généalogique tout sanglant, d'une longue

suite de bourreaux, et qui lui-même avait été le bourreau de toute une

génération! Certes, il avait vu, celui-là, le néant de la royauté et

de la gloire. Il avait vu se courber sous son fer Lally-Tollendal

et Louis XVI; il avait porté les mains sur la reine de France et

sur madame Élisabeth: la majesté royale et la vertu! Il avait vu se

coucher à ses pieds, dans le silence, cette foule d'honnêtes gens que

la Terreur égorgeait sans pitié, tous les grands noms, tous les grands

esprits, tous les grands courages du dix-huitième siècle; ce que

Marat, Robespierre et Danton avaient rêvé à eux tous ensemble, il

l'avait accompli à lui tout seul; il avait été le seul Dieu et le seul

roi de cette époque sans autorité et sans croyance, un Dieu terrible,

un roi inviolable. Il savait sur le bout du doigt, on peut le dire,

toutes les nuances du plus noble sang, depuis le sang de la jeune

fille qui range ses vêtements pour mourir, jusqu'au sang glacé du

vieillard; il avait le secret de toutes les résignations et de tous

les courages; et que de fois ce philosophe rouge est resté confondu,

voyant le scélérat mourir avec autant de courage que l'honnête homme,

le disciple de Voltaire tendre un cou aussi ferme que le chrétien!

Quelles pouvaient être les croyances de cet homme? Il avait vu la

vertu traitée comme le crime. Il avait vu la courtisane trembler

d'épouvante, sur le même plancher où la reine de France était montée

d'un pas ferme. Il avait vu sur son échafaud toutes les vertus et tous

les crimes; aujourd'hui Charlotte Corday, le lendemain Robespierre.

Que devait-il comprendre à l'histoire? et comment la comprenait-il?

Voilà une rude question!

Entra enfin l'homme que j'attendais. Il avait son habit et ses gants,

il était prêt à sortir, je savais pour quel rendez-vous.

--Monsieur, me dit l'homme en jetant un regard inquiet sur la pendule,

je ne m'appartiens pas aujourd'hui; aurai-je l'honneur de savoir ce

qui me vaut votre visite?

--Je venais, Monsieur, vous demander une grâce que vous ne me

refuserez pas.

--Une grâce, Monsieur! je serais heureux de pouvoir vous en accorder

une: on m'en a demandé beaucoup, toujours en vain; c'est demander

grâce au rocher qui tombe.

--En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer bien malheureux.

--Malheureux comme le rocher. J'exerce, il est vrai, un cruel

ministère; mais j'ai pour moi mon bon droit, le seul droit légitime

qui n'ait pas été nié un seul instant dans notre époque.

--Vous avez raison, vous êtes une légitimité, une légitimité

inviolable, Monsieur; et en bonne histoire, il faut remonter jusqu'à

vous pour démontrer la légitimité.

--Oui, reprit l'homme, il est sans exemple qu'on ait jamais nié mon

bon droit. Révolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a

fait; mon droit est toujours resté à sa place, sans faire un pas ni

en avant, ni en arrière. Sous mon glaive, la royauté a courbé la tête,

puis le peuple, puis l'empire; tout a passé sous mon joug: moi seul

je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus fort que la loi, dont je suis

la suprême sanction; la loi a changé mille fois, moi seul je n'ai pas

changé une seule; j'ai été immuable comme le destin, et fort comme

le devoir; je suis sorti de tant d'épreuves avec le coeur pur, les

mains sanglantes, la conscience sans tache. Quels sont les juges qui

en pourraient dire autant que moi, le bourreau? Mais, encore une fois,

le temps nous presse: oserais-je vous demander ce que vous me voulez?

--J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le condamné qu'on

mettait entre vos mains était à vous en propre et vous appartenait

tout entier; je viens vous prier de m'en céder un à qui je tiens

beaucoup.

--Vous savez, Monsieur, à quelles conditions la loi me les donne?

--Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un

tronc et une tête; c'est cela même que je voudrais vous acheter à tout

prix.

--Si ce n'est que cela, Monsieur, le marché sera bientôt fait. Et de

nouveau interrogeant l'heure:--Avant tout, me dit-il, permettez-moi de

donner quelques ordres indispensables.

Il sonna rapidement, et à ses ordres deux hommes

arrivèrent.--Tenez-vous prêts pour deux heures et demie, leur dit-il;

soyez habillés décemment; il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons

lui montrer trop d'égards. Cela dit, les deux hommes se retirèrent;

au même instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille

était déjà une personne de seize ans, qui l'embrassa en souriant, et

lui disant: À revoir!--Nous t'attendrons pour dîner, reprit sa femme.

Puis se rapprochant, et à voix basse:--Si elle a de beaux cheveux

noirs, je te prie de me les mettre en réserve pour me faire un tour!

L'homme se retourna de mon côté:--Les cheveux sont-ils dans notre

marché? dit-il.--Tout en est, répondis-je, le tronc, la tête, les

cheveux, tout, jusqu'au son imbibé de sang.

Il embrassa sa femme en lui disant:--Ce sera pour une autre fois.

[Illustration]

[Illustration]

XXVIII.

LE LINCEUL.

L'heure allait sonner, la fête sanglante était attendue. Chacun avait

fait ses petites dispositions pour être tout prêt à voir mourir celle

qui allait mourir. Paris est ainsi bâti: vice ou vertu, innocence ou

crime, il ne s'informe guère de la victime, pourvu qu'il y ait mort!

Une minute d'agonie sur la place de Grève, de tous les spectacles

gratis qu'on puisse donner à Paris, c'est le plus agréable. Pourtant

cette horrible Grève a déjà bu tant de sang! Pendant que toute cette

ville impitoyable se précipitait haletante et pressée au-devant du

tombereau fatal, je regagnai le haut de la rue d'Enfer; je m'enfonçai

pour la dernière fois dans ce quartier perdu, où l'on dirait que

l'humanité parisienne a placé l'entrepôt de toutes les infamies et de

toutes les misères; je repassai devant les Capucins où elle avait été,

devant la Bourbe où elle n'était déjà plus, devant la riante maison du

jeune charpentier; il n'était pas chez lui, ni lui ni sa fiancée;

ils étaient allés voir tous les deux l'effet de la machine. On voyait

encore dans la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec

laquelle on avait donné à l'échafaud une première et légère teinte

de sang. Je passai devant la Salpêtrière; le jeune enfant et sa

mère étaient occupés à tresser encore une corde, comme s'ils eussent

compris qu'il fallait remplacer celle que le bourreau allait couper

tantôt. À la barrière, je retrouvai le mendiant qui faisait le héros;

le petit mendiant m'appela encore: _Mon Dieu!_ Chose horrible! deux

vieillards appuyés l'un sur l'autre se traînaient d'un pas boiteux

pour voir au moins quelque chose du supplice: c'étaient le père et

la mère d'Henriette! Ignorants et curieux, ils allaient, eux aussi, à

cette fête où leur sang allait couler. En même temps, un majordome

à l'air important arrivait dans une lourde voiture; je reconnus mon

Italien. Je rencontrai ainsi presque tous les héros de mon livre; leur

vie n'avait pas fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus,

voilà tout; et moi j'avais épuisé ma vie, j'avais perdu les dernières

illusions de ma première jeunesse! Pour dernière promenade, j'allais

attendre au cimetière de Clamart la livraison de mon marché du matin.

[Illustration]

Il était deux heures; le soleil marchait lentement, et je suivais

l'ombre allongée et poudreuse des peupliers de la grande route,

lorsqu'au milieu d'une verte prairie j'aperçus une grande quantité

de linge blanc étendu en plein air, sur des cordes attachées à des

arbres; quelques femmes, agenouillées sur les bords du ruisseau

voisin, faisaient retentir l'écho sous les coups multipliés de leurs

battoirs; je me rappelai, et seulement alors, que je n'avais pas de

linceul; je résolus d'en avoir un à tout prix. Je descendis dans la

prairie; elle appartenait justement à ma petite Jenny; Jenny elle-même

était assise sur une botte de foin destinée à son cheval, surveillant

à la fois le linge étendu et le linge qui était au lavoir; du reste,

toujours folle et bonne, et, de plus, enceinte de huit mois.

--Vous êtes bien triste! me dit-elle après le premier bonjour.--Tu

trouves, Jenny? c'est que (j'ai besoin de toi) il me faut à l'instant

même un grand linge pour ensevelir une pauvre fille qui se meurt.

--Elle se meurt! reprit Jenny; mais il y a peut-être encore de

l'espoir; j'ai vu revenir de très-loin bien des jeunes filles que l'on

croyait mortes, et qui se portent aussi bien que vous et moi.

[Illustration]

--Pour elle seule, Jenny, pas d'espoir! À coup sûr, l'infortunée sera

morte à quatre heures! Hâte-toi donc, le temps presse, donne-moi de

quoi l'ensevelir.

Jenny me conduisit au milieu de ses cordages, et me montra son

linge:--Ce n'est pas cela, lui dis-je; il me faut quelque chose de

plus fin; une chemise de femme, par exemple: tu diras que tu l'as

perdue, qu'on te l'a volée; Jenny, tu diras tout ce que tu voudras, je

la remplacerai; mais il me la faut.

La bonne fille ne se le fit pas dire deux fois; elle me fit

traverser tout son linge, et je ne trouvais rien qui fût à la taille

d'Henriette: tantôt il y avait trop d'ampleur, tantôt c'était l'excès

contraire; quelquefois le nom de la propriétaire m'arrêtait tout

court; je voulais qu'à défaut d'un peu de terre consacrée, cette

malheureuse fille eût au moins un chaste linceul. Jenny me suivait

toujours, sans rien comprendre à mon humeur.

À la fin, suspendu aux branches d'un amandier de la prairie, et déjà

tout couvert de la fleur purpurine, je découvris le plus joli linceul

qui se pût imaginer. C'était une belle toile de batiste, blanche et

souple comme le satin, ornée tout en bas et tout en haut d'une légère

broderie, et tellement animée par le zéphyr printanier, que vous

eussiez dit parfois qu'il y avait un corps de seize ans sous ce fin

tissu.--Voilà ce que je cherche, dis-je à Jenny; voilà ce qu'il me

faut; donne-le-moi, et je suis content.

Jenny hésitait. En effet, ce beau linge appartenait à une belle

personne innocente et jeune comme un enfant, qui devait se marier dans

huit jours.--Mais j'avais l'air si satisfait de ma rencontre, que la

bonne Jenny ne s'opposa pas plus longtemps à mes désirs. J'enveloppai

avec soin mon riche et chaste linceul, et je partais, lorsque revenant

sur mes pas:

--Ce n'est pas tout, dis-je à Jenny; il me faut encore quelque chose,

un linceul plus petit, une espèce de sac...

--C'est donc pour une femme en couches? me dit Jenny.

Je reculai épouvanté, comme si elle eût eu deviné mon secret:--Une

femme en couches! qui te l'a dit, Jenny?

--Oui, reprit-elle, je vous comprends: un linceul pour la mère, un

linceul pour l'enfant; et, jetant un regard sur sa taille rebondie,

elle ajouta: C'est une bien triste mort!

--Hélas! oui, ma chère Jenny, une bien triste mort; on devrait ne pas

tuer une femme qui vient d'être mère!

--Ou du moins, reprit Jenny, elle ne devrait mourir que lorsqu'elle

n'a plus d'enfant à aimer.

J'ajoutai donc à mon premier linceul une taie d'oreiller à moi, sur

laquelle ma tête avait si souvent, si délicieusement reposé.

Comme je m'éloignais, Jenny fit le signe de la croix, et murmura la

prière pour les agonisants...

--Ainsi soit-il!--_Amen!_

[Illustration]

[Illustration]

XXIX.

CLAMART.

Clamart est un cimetière, si l'on veut; c'est un morceau de terre dans

lequel on fait semblant d'enterrer quelque chose; le prêtre ne l'a pas

béni. Pour tout monument funèbre, on a élevé à Clamart un amphithéâtre

de dissection. Par hasard, on a planté là-dedans plusieurs croix

qui sont tombées d'elles-mêmes. Jamais les prières des morts

n'y retentissent, jamais une fleur n'y est jetée; si quelqu'un

s'agenouille en ces lieux, il entend des voix invisibles qui hurlent

à ses oreilles. Clamart, c'est le champ de repos des suppliciés; ils

y reposent deux heures à peine, ou, pour mieux dire, ils ne font

qu'un saut de l'échafaud à la table de dissection. Dans ce champ

inhospitalier, la sépulture n'est qu'un vain simulacre, la bière du

mort n'est qu'un prêt qu'on lui fait: enseveli à cinq heures, il

est dépouillé à sept heures de son linceul, pour l'instruction des

Dupuytren à venir. Nous sommes de singuliers curieux! Nous avons

fait du crime humain le livre de la sibylle. Mais, parmi les crimes

humains, la science nouvelle n'en veut guère qu'aux plus horribles

crimes. À peine le bourreau a-t-il porté sur une tête sa main

sanglante, que le médecin arrive pour compléter l'oeuvre du premier

exécuteur. Quiconque a été un parricide, un empoisonneur, un

assassin, un traître à la patrie, a de droit sa place dans le Panthéon

phrénologique. Nous voulons savoir quel poids avait son coeur,

comment sa tête était conformée; nous gardons précieusement ses

reliques. En revanche, nous enfermons sans tant d'apprêts le simple

honnête homme dans sa tombe, et, ceci fait, nous l'abandonnons aux

vers et à l'oubli.

Un seul fossoyeur est occupé dans le cimetière de Clamart; il creusait

un trou dans le sable.

--Vous y allez nonchalamment, brave homme, et votre fosse n'est

guère profonde, à ce qu'il me paraît.--J'y vais comme je puis, me

répondit-il; quant à la fosse, m'est avis qu'elle sera toujours

assez profonde pour ce qu'on en veut faire; et, d'ailleurs, le mort y

resterait jusqu'à la fin du monde qu'il ne donnerait pas de contagion;

d'ordinaire, nous n'avons pas de pestiférés ici, ce sont tous des

gaillards aussi sains que vous et moi.

--Je vois que vous êtes content de votre place, mon brave, et que vous

ne portez envie à personne.

--Ne porter envie à personne! Ah! que ne suis-je seulement fossoyeur

surnuméraire au Père-La-Chaise! voilà un métier qui rapporte et

qui amuse! Ce sont, chaque jour, des pour-boire et des évolutions

militaires; c'est une suite non interrompue de mères désolées, de

fils inconsolables et d'épouses en deuil! et ensuite, des monuments

superbes, des fleurs à répandre, des saules pleureurs à tailler, des

petits jardins à entretenir. À chaque instant, ces gens riches ont

besoin de payer quelqu'un pour représenter dignement leur propre

douleur. Voilà sans doute un métier bien supportable.» Disant ces

mots, il donnait un coup de bêche, puis il reprenait: «Et ici, au

contraire, dans ce maudit lieu, rien; pas un petit convoi, pas un

parent qui pleure, pas un bouquet à vendre! pour tout visage, des

valets de bourreau qui à peine vous paient à boire. Triste métier!

j'aimerais autant être gendarme ou commis de l'octroi.» Et il

s'arrêtait sur sa bêche, dans l'attitude d'un honnête cultivateur qui

voit s'achever une longue journée d'été.

--Il me faut cependant une fosse profonde, repris-je d'un air

impérieux: six pieds; creuse toujours, et tu auras, cela fait, un bon

pour-boire.

--Six pieds pour un supplicié! vous n'y pensez guère; il faudrait une

heure avant de le déterrer ce soir.

--Six pieds tout autant! le cadavre m'appartient!

--Raison de plus, mon bourgeois, si le cadavre est à vous, reprenait

le fossoyeur; puis, retournant la tête: Il se fait tard, dit-il, ils

ne peuvent manquer d'arriver bientôt.

En effet, je vis de loin venir lentement une lourde charrette; un

voiturier à pied la conduisait; deux hommes étaient assis sur la

banquette de devant, les bras croisés; on les eût pris pour deux

garçons bouchers arrivant de l'abattoir. Au milieu de la charrette on

pouvait distinguer confusément quelque chose de rouge et représentant

grossièrement un corps humain; c'était le panier destiné à recevoir le

cadavre du condamné, quand justice est faite.

[Illustration]

Arrivé à la porte du cimetière, un des hommes mit pied à terre; le

fossoyeur, la casquette à la main, vint pour l'aider; pendant que

l'homme qui était resté sur la charrette tenait la corbeille, les deux

autres la recevaient dans leurs bras; le fardeau était moins lourd

qu'embarrassant; ils le laissèrent maladroitement tomber à mes pieds;

la terre fut arrosée de quelques gouttelettes sanglantes; j'étais

assis à moitié contre la borne, et je voyais tout cela confusément

comme dans un songe.

Un des valets s'approcha de moi:

--C'est vous, me dit-il, que j'ai vu ce matin chez Monsieur?

--Moi-même; que me voulez-vous?

--Comme vous avez réclamé le corps de la condamnée, Monsieur a pensé

que vous étiez peut-être son parent, et que vous ne voudriez pas

qu'elle mourût insolvable; il m'a donc chargé de vous remettre la

petite note que voici:

Je pris la petite note; elle était faite comme toutes les autres

petites notes, comme une note d'épicier ou de marchande de modes, sur

de beau papier blanc, en belle écriture; je la lus lentement, en homme

qui voulait bien payer, mais qui ne voulait pas être trompé.

Voici la note littéralement copiée:

Pour placement, et déplacement de la guillotine, à Prosper fr. c.

le charpentier 50 »

Pour une course en voiture du Palais-de-Justice à la Grève. 6 »

Pour avoir fait aiguiser le couteau à neuf, et réparations

amicales. 2 »

Une chandelle pour graisser la rainure » 30

-------

_À reporter_ 58 30

_Report_ 58 30

Pour le son dans le sac » 20

À Monsieur, pour son droit 200 »

Au premier valet 20 »

Pour trois petits verres que nous allons boire à la santé

de la défunte » 30

Le corps entier 60 »

------

Total 338 80

_Pour acquit._

Voilà tout le compte? demandai-je au premier valet.

--C'est au plus juste, me dit-il; vous ne payez pas un sou de plus que

la ville de Paris; du moins, aurez-vous la consolation de savoir que

la défunte n'est pas morte aux frais du gouvernement.

Mais je relus le compte:--Il y a trois francs de trop à votre

bénéfice, Monsieur, repris-je en faisant la preuve.

Je payai comme s'il n'y avait pas eu d'erreur.

Puis je fis l'inventaire de la corbeille rouge; le valet l'ouvrit;

il en sortit d'abord une tête épuisée de sang, les cheveux coupés et

tranchés comme par un rasoir; la bouche était contractée horriblement;

l'oeil était éteint, et cependant il semblait vous regarder encore;

la convulsion avait été si forte que les mâchoires n'étaient plus

parallèles; de sorte que cette bouche, si remplie de sourires et

de mille grâces, était fermée d'un côté et horriblement ouverte de

l'autre.

--Malheureuse! elle a dû bien souffrir!

[Illustration]

--Mais, pas absolument, me répondit le second valet, qui tenait le

haut de l'enveloppe; nous avons eu pour elle mille égards dès qu'elle

nous a été livrée; nous l'avons fait asseoir un instant; nous avons

coupé, avec des ciseaux neufs, ses longs cheveux noirs; puis, sans la

faire languir, nous l'avons portée jusqu'à la charrette, et je vous

assure que c'était un fardeau bien léger.

--Vous l'avez portée! elle était donc bien tremblante? Pauvre femme!

la tuer ainsi, si jeune et si belle!

--Oui, Monsieur, fort belle, en vérité. On disait qu'elle avait été

une fille de joie, mais il n'y paraissait pas, tant elle était timide,

réservée, tremblante. Elle portait une robe de laine noire dont le

haut se terminait à ses épaules; un petit fichu de crêpe couvrait son

cou; cette femme avait les épaules très-fines, le sein très-beau, le

cou très-blanc.

--Ajoute aussi qu'elle avait des mains charmantes, reprit l'autre

valet; c'est moi qui les ai attachées; des mains douces, fines et

blanches; et des pieds! je les ai attachés aussi, mais simplement pour

la forme: j'aurais eu peur de la blesser. C'était là une parfaitement

belle créature, à tout prendre.

--Et cependant, cette belle créature vous l'avez tuée

impitoyablement....

--Nous avons fait pour elle tout ce que nous pouvions faire, reprit le

premier valet; nous l'avons soutenue, nous lui avons caché l'échafaud:

aussi est-elle morte avec honneur.

--Et, avant de mourir, n'a-t-elle demandé personne?

--Personne; seulement, en sortant de la prison et pendant tout le

chemin, qui a été long, elle a regardé plusieurs fois autour

d'elle d'un air inquiet et comme si elle s'attendait à trouver une

connaissance dans la foule.

[Illustration]

--Oui, reprit l'autre; et quand elle n'a vu personne, elle a dit tout

bas: _Charlot, Charlot!_ puis elle a poussé un profond soupir; et je

n'ai pu m'empêcher de rire quand j'ai vu mon maître se retourner au

nom de Charlot: il croyait qu'on l'appelait.

Je mis fin à cette conversation:--Laissez-moi, laissez-moi, dis-je aux

deux bourreaux; donnez-moi le corps, et partez.

[Illustration: Clamart]

Le corps était sorti à moitié du panier rouge, l'autre moitié en fut

tirée... toute nue!

Le fossoyeur approcha la bière près du cadavre:--Maître, dit-il, je

reviens dans un instant; je vais boire la goutte avec ces messieurs,

et je reviens.

Alors je déployai mon double linceul. Je pris à deux mains cette tête

tranchée, je la parai de ses beaux cheveux noirs, j'enfonçai tête et

cheveux dans ma taie d'oreiller, et je plaçai l'oreiller à l'extrémité

du cercueil.

Restait le corps. Mais comment donc l'ensevelir à moi tout seul?

Sylvio était déjà là près de moi. Bon Sylvio! Il leva de ses deux

mains courageuses ce pauvre corps décapité; moi, je portais ces deux

pieds blancs et froids comme la neige. Hélas! le sang et le lait

coulaient à la fois de ce beau corps. Nous posâmes le cadavre dans la

chemise blanche, transparent linceul, qui couvrait à peine ces

deux mains doucement effilées; mais cependant les épaules étaient

entièrement couvertes, et même il restait assez de cou pour qu'on pût

attacher le noeud qui devait fixer ce vêtement funèbre.

De vieilles femmes, de jeunes femmes, toutes les femmes de l'endroit

avaient fait irruption dans le cimetière, et nous regardaient faire,

moi et Sylvio.

--Sainte Vierge! s'écria l'une d'elles, n'est-ce pas un meurtre de

voir de si beau linge jeté dans la terre comme un cadavre?

--Encore si c'était dans une terre bénite! disait une autre.

--Vous verrez qu'une guillotinée aura des chemises plus neuves qu'une

chrétienne! reprenait une troisième.

Parmi toutes ces femmes il y avait un homme gros, fleuri, à la voix

douce et flûtée, un philosophe, un beau parleur; cet homme se

tenait sur le bord de la fosse, aussi attentif à tout voir qu'à tout

entendre. Il était si calme, si tranquille, si curieux, si à l'aise, à

cette place! Entre autres observations, il en fit une qui était atroce

et dont je me souviens maintenant. Je venais de fixer le linceul d'une

main tremblante, et je disais tout bas un dernier adieu à mes tristes

amours; lui, cependant, il expliquait à ces femmes comment ces

chemises de femme sans col étaient plus favorables que les nôtres

à une exécution.--La toilette est plus vite faite, disait-il; le

bourreau n'est pas obligé de couper la chemise de la condamnée, et

vous pensez que ce doit être terrible, ces ciseaux froids qui grincent

derrière ce cou que l'on va trancher tout à l'heure. Puis, remarquant

les grosses larmes qui roulaient dans mes yeux:--Peines de coeur,

reprit-il en haussant légèrement les épaules; que les hommes sont

insensés! J'ai été dix ans de la musique de Saint-Pierre à Rome; j'ai

été maître de chapelle à Florence; j'ai été premier chanteur sur

le théâtre de la Scala, à Milan; j'ai partagé les plus brillantes

passions qui aient enflammé les belles Italiennes; j'ai parcouru

Venise sous le domino rose et sous le masque noir du carnaval; j'ai

vu des femmes mourir pour leurs amours, et je n'ai pas senti une fois

cette folle passion qu'on appelle l'amour.

L'âne mort · 第 12 / 13 段