maison, quand nous aperçûmes à la porte fatale, une foule ameutée
et toujours croissante. Un détachement de soldats entourait déjà ce
repaire, et le commissaire de police, en écharpe, y pénétrait d'un pas
solennel. Sylvio connaissait l'honnête magistrat, qui nous permit
de pénétrer dans ce lieu funeste. Tout y était en désordre; les
habitantes de l'endroit, pâles et échevelées, étaient assises sur
leur grabat et s'entre-regardaient d'un air hébété; leurs tristes
compagnons de débauche, tout honteux d'être surpris par la foule,
dans un si triste appareil, se cachaient le visage;--hypocrites,
qui tenaient à leur bonne réputation, et qui voulaient réunir les
immondices du vice aux honneurs de la vertu! Dans la rue se tenait une
multitude impatiente d'apprendre le crime et de voir le criminel. Il
s'agissait d'un meurtre qui avait été commis durant la nuit; on en
disait déjà des détails horribles, tout le monde frémissait; moi seul
j'eus une espèce de joie infernale en apprenant le nom de la coupable.
Oui, c'était elle, c'était bien elle, elle-même qui venait de laver
sa faute avec du sang! Soyez loué, mon Dieu! qui l'avez sauvée par
un crime! À la fin donc, elle échappait au public, elle n'appartenait
plus qu'au bourreau; à la fin donc, ce monde auquel elle s'était
prostituée, n'avait plus sur cette femme que des droits légitimes: il
ne pouvait plus lui demander que sa tête, non son corps! Elle ne sera
plus étalée sur la borne à présent, elle ne sera plus exposée que
sur l'échafaud! maintenant il n'y aura que la justice des hommes qui
pourra l'atteindre, elle est à l'abri de leurs sales passions. Ainsi,
je triomphais enfin de cette femme! Je montai dans sa chambre avec
le commissaire de police; à peine sur les confins sanglants de cette
alcôve immonde, nous fûmes presque repoussés par l'odeur d'un parfum
infect; le désordre était complet: des robes traînantes, des fichus
troués, de vieilles chaussures, un jupon sale; de la boue, de la
graisse, mêlées à la lie du vin; affreux pêle-mêle de toutes sortes de
vestiges ternis d'une opulence plus qu'équivoque; enfin, derrière les
rideaux, un cadavre et du sang encore chaud. Elle avait tué cet homme
après l'avoir provoqué, et elle l'avait jeté hors de ce lit banal,
sans trop savoir pourquoi, tout comme elle l'y avait fait entrer!
Quand nous pénétrâmes dans son antre, la fille de joie était déjà
redevenue une femme vulgaire, grâce à son crime; elle était chastement
couverte d'un peignoir, ses beaux cheveux flottaient épars sur ses
blanches épaules; on n'eût jamais dit, à la voir si calme et si
tranquille, que c'était là une prostituée, et une prostituée qui
venait de commettre un meurtre. D'ailleurs, elle savait si bien à
l'avance qu'elle appartenait au commissaire de police, corps et âme,
que le commissaire de police était sa loi vivante et sans appel!
Aussi était-elle déjà prête à suivre qui la venait prendre. Déjà elle
composait sa triste garde-robe de fille prisonnière: de vieux chiffons
brodés, un peigne édenté, une brosse, un morceau de savon, de la
pommade, un pot de fard et autres ingrédients d'une toilette de
dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent subalterne arriva, elle
tendit ses deux petites mains aux menottes, qui se trouvèrent beaucoup
trop larges; on eût dit, à sa grâce enfantine, qu'elle essayait des
bracelets nouveaux; le fer rougit son bras, mais sa main n'en était
que plus blanche; quand tout fut prêt, elle traversa la foule, monta
dans un fiacre, et s'éloigna lentement au milieu des huées et de
l'exécration publiques.
[Illustration: Arrestation]
--Réjouis-toi, dis-je à Sylvio, la voilà perdue!
--Combien vaut-elle à présent, dit Sylvio, pourrais-tu me le dire?
--À présent, tout l'or du monde ne l'aurait pas, et j'en rends grâce
au ciel!
--Au moyen de ce crime elle est devenue plus inaccessible que la vertu
la plus farouche. Les extrêmes se touchent, mon ami, dit Sylvio.
--Grille ou vertu, que m'importe? elle est sauvée; elle est rentrée
dans la voie; maintenant je puis être libre de l'aimer, je puis
être fier de mon amour, je puis l'avouer à la face des juges et du
bourreau; elle n'est plus la maîtresse de vendre son corps, elle
échappe à la prostitution, sa souveraine maîtresse. Ris donc, Sylvio,
et moque-toi de moi! Je puis l'aimer à présent avec plus de sécurité
que tu ne pourrais aimer ta jeune épouse vingt-quatre heures après la
noce, Sylvio.
Et je me livrai ainsi à mon horrible joie tant qu'elle put aller.
[Illustration]
[Illustration]
XX.
LA COUR D'ASSISES.
Or, voici comment s'était improvisé ce meurtre, la seule action
courageuse et juste de cette fille. Quand elle fut placée dans ce
repaire, on lui enseigna en peu de mots sa nouvelle profession.--Être
prête à toute heure de la nuit et du jour--attendre en
souriant--courir après le vieillard qui passe--sourire à tous--ne
refuser que l'homme qui n'a rien--se promener chaque soir d'une borne
à une autre borne--sous la pluie--dans la boue--être exposée à toutes
les insultes et à tous les désirs--assister ainsi à chaque minute à
la triste et honteuse enchère de sa beauté.--Misère!--Être couverte
de haillons et les porter fièrement, comme ferait une reine son
manteau--n'avoir plus à soi ni son coeur--ni son corps, ni son
cadavre, car tout à l'heure, peut-être, l'hôpital l'attend pour le
disséquer--n'avoir plus en ce monde que l'espace fangeux qui sépare
ces deux bornes, et ne pas aller au delà, jamais!
Circuler ainsi à travers toutes ces misères sans savoir où l'on va, ou
plutôt, hélas! en se répétant à chaque pas--_Tu vas à la mort!_--Bien
plus, bien plus, être surprise par l'ennui, même dans ces abjections,
par ce même ennui qui s'attache aux puissants et aux riches;
s'ennuyer, et cependant être si misérable! s'ennuyer, et cependant
être plongée dans un si profond néant--s'ennuyer parmi toutes ces
passions qui hurlent--savez-vous un plus triste remords? l'ennui!
La malheureuse en était à sa première soirée, et elle voulait payer
sa bienvenue à l'honorable compagnie qui mettait sa beauté en coupe
réglée. Elle voulait, puisqu'elle s'était mise à bail, que le fermier
n'eût pas à se plaindre. Elle se disait, avant de faire le premier
pas dans la rue, qu'elle n'aurait pas beaucoup à attendre son premier
chaland. Le temps encore n'était pas loin où les plus vieux et les
plus jeunes se précipitaient sur ses pas, rien que pour toucher sa
robe, rien que pour obtenir un de ses regards! Quelle fête quand elle
paraissait dans la grande allée des Tuileries! l'air était plus doux,
le vieil arbre se balançait amoureusement et la saluait de sa tête
chenue, l'oranger semait ses blanches fleurs sur ses pas; pour
la voir, les promeneurs n'avaient qu'un regard; pour l'aimer, ils
n'avaient qu'une âme! Elle entendait murmurer à ses oreilles toutes
sortes d'adorations et de louanges, et pourtant à peine daignait-elle
se montrer en passant à tout ce peuple:--Que sera-ce donc, se
disait-elle, à présent que je suis là pour obéir au premier désir,
pour subir le premier baiser, pour recevoir dans mes bras le premier
venu, auquel j'appartiens? Que vont-ils faire, à présent qu'ils sont
tous mes maîtres, tous mes amants, à présent qu'ils n'ont plus qu'à
se baisser dans ma boue pour me prendre? Ainsi comptait-elle avec
elle-même, ou plutôt avec sa beauté gaspillée et anéantie, la pauvre
fille! Mais à peine entrée dans son domaine de fange, quel changement,
ô ciel! Elle si admirée, si aimée, si adorée, quand elle était encore
la maîtresse de choisir, à présent les plus honnêtes gens l'évitent;
ceux qui par hasard ont touché sa robe de leur manteau, secouent leur
manteau avec horreur; puis c'étaient des rires, des quolibets, des
imprécations, des blasphèmes! on disait sur son chemin.--_Elle est
laide!_ tant le vice le plus aimable est horrible quand il est tombé
là! Chargée de tous ces outrages, elle en croyait à peine ses yeux et
ses oreilles; elle se demandait si elle n'était pas le triste jouet
d'un rêve. Comment cela se faisait-il: elle s'offrait à tout le monde,
et nul ne voulait d'elle? Ce fut à cet instant même, et quand elle
allait peut-être devenir folle tout à fait, qu'un homme pris de vin
lui ordonna de le suivre. Elle obéit sans regarder cet homme, comme
c'était là sa consigne. Mais, ô surprise, ô douleur, ô vengeance! cet
homme qui le premier profitait de sa prostitution, c'était le même
homme qui avait profité le premier de son innocence! Elle l'avait
retrouvé ainsi, aux deux extrémités de sa vie, ce vil libertin, vierge
et fille de joie! Alors un éclair traversa ses yeux, une passion
traversa son coeur, un remords parcourut son âme.
[Illustration]
Quand donc la cause première de ses crimes, celui-là même qui l'avait
arrachée à ses champs, celui qui l'avait rejetée corrompue au
fond d'un hôpital, venait chercher encore, insouciant et crapuleux
débauché, les ignobles plaisirs d'un amour facile, elle n'avait pu
se contenir,--elle l'avait tué. Elle l'avait tué, parce qu'elle se
souvint tout d'un coup de tant d'affronts et de toutes ces misères;
parce que je ne sais quelle horrible lumière lui fit voir d'un coup
d'oeil sa destinée toute nue; parce qu'à cet homme se rattachaient
ses derniers et amers souvenirs d'innocence; elle l'avait tué au
milieu de son sommeil, tué d'un seul coup, comme par inspiration;
après quoi, elle avait débarrassé son lit de ce vil fardeau, elle
s'était endormie; car elle n'avait de colère que par intervalle, de
la passion que par lueurs; tout était mort chez elle, coeur, âme,
intelligence, esprit, vertu, passion. Aussi quand elle parut devant
ses juges, en avouant son crime, sa cause fut-elle désespérée tout
d'abord. La défense de cette malheureuse créature avait été confiée à
un jeune avocat en herbe, le propre neveu de M. le procureur du roi;
c'était une tête de vingt ans, avec laquelle le jeune orateur allait
faire son apprentissage. Que vouliez-vous que cet enfant en robe et
en bonnet carré pût comprendre à la vie de cette pauvre créature? Je
pense même que cette femme lui faisait peur, et que dans sa prison
il n'était guère à l'aise quand il était seul avec elle. Ce jeune
stagiaire, que son oncle avait gratifié d'un meurtre à défendre, pour
commencer, défendit cette fille d'après toutes les règles qu'il avait
apprises dans les rhétoriques. Il avait écrit son exorde d'après le
_quousque tandem_; il avait évoqué dans sa péroraison tout ce qu'il
pouvait évoquer de plus lamentable; il avait été pathétique à la façon
des plus grands orateurs d'autrefois; son bon oncle, dans sa réplique,
avait rendu justice _au jeune orateur_; mais, dans cette joute de
l'oncle et du neveu, la vie de cette jeune femme ne comptait pour
rien; c'était tout au plus une question de politesse, ou tout au
moins une question de vanité. Bien plus, dans le fond de son esprit,
l'oncle, qui était un bon homme, n'aurait pas été fâché de faire
cadeau de cette tête à son neveu, et de laisser vivre cette femme
pour encourager l'éloquence naissante du jeune Cicéron; mais quoi! les
faits étaient prouvés, et l'accusée elle-même, de la plus douce voix,
disait:
--_J'ai tué cet homme!_
Oh! malheur sur moi! À présent que je me rappelle toutes ces affreuses
circonstances, moi, je puis dire à coup sûr: _J'ai tué cette femme_!
Moi, en effet, moi seul, je pouvais la défendre, moi seul je savais sa
vie, moi seul je pouvais dire par quelle pente fatale, inévitable, la
malheureuse créature était arrivée sur ces infâmes bancs des assises;
moi seul je savais ce qui l'avait perdue, le voisinage de Paris, qui
envoie dans les villages qui l'entourent ses fumiers et ses vices
de chaque jour; Paris, corrupteur de toutes les innocences, qui fane
toutes les roses, qui flétrit toutes les beautés; insatiable débauché!
si redoutable à ce qui est pur et sans tache. Moi seul, si j'avais,
en effet, raconté au tribunal, et comme je la savais, la vie de cette
fille, ses alternatives cruelles de misère et d'opulence, de flatterie
et d'abandon, si je l'avais montrée, aujourd'hui couverte de baisers,
le lendemain couverte de boue; si j'avais crié aux hommes qui la
jugeaient: Voilà l'ouvrage de vos jeunes fils et de vos vieux pères!
la voilà cette fille telle que l'a faite la corruption parisienne!
oui; et si j'avais ajouté: Ô juges! cette fille souillée et perdue,
je l'aime! À mes yeux, ce sang la lave; en tuant cet homme, à peine
s'est-elle fait justice, car elle n'a fait de cet homme qu'un cadavre;
mais cet homme avait fait d'elle une prostituée! Voilà ce que j'aurais
pu dire, voilà ce que j'aurais dû dire; mais je l'ai laissée mourir.
Égoïste, je ne voulais plus qu'elle m'échappât. À présent elle
m'appartenait, jusqu'au jour où elle appartiendrait au bourreau. Moi
seul, dans ce monde qui l'avait chargée de tant d'adorations et de
tant d'outrages, je lui restais indigné et fidèle. Elle, cependant,
elle était calme, tant elle était sûre de sa mort. Jamais je ne
l'avais vue plus belle. La pâle clarté des assises, le crucifix
sanglant au-dessus des juges, ces filles de joie qui venaient, de
leurs dépositions unanimes, éclairer la justice du tribunal, ces
plaidoiries pour et contre, qui ne disent pas un mot de la question,
rien ne put la troubler, rien ne put la distraire. La force d'âme qui
l'avait poussée à ce meurtre ne l'abandonna pas un seul instant.
Elle appuyait sa tête sur ses mains, comme si elle eût senti sa tête
chanceler sur ses épaules. Elle répondait aux juges avec la plus
exquise politesse; sa voix était douce, son maintien décent; et
pourtant était là, derrière elle, la peine de mort, l'échafaud, le
bruit de la hache qui tombe!... toutes choses qui la protégeaient de
je ne sais quelle influence éloquente qui l'eût sauvée, n'eût été
son infâme métier. Mais comment aurait-on osé s'intéresser à cette
prostituée! Sauver de la mort une fille de joie! qu'auraient dit les
femmes et les filles de messieurs les jurés et de messieurs les juges?
La morale publique et M. le procureur du roi voulaient un exemple. Ce
qu'on put faire de plus humain pour la malheureuse Henriette, ce fut
de débattre pendant six heures cette condamnation à mort.
[Illustration]
[Illustration]
XXI.
LE CACHOT.
Quand le juge fut au bout de son arrêt, je pensai en moi-même
que j'avais enfin trouvé la solution du problème philosophique et
littéraire si longtemps poursuivi,--encore un peu de courage, et mon
oeuvre était accomplie,--l'horreur était à bout. Je résolus de
me raidir jusqu'à la fin du drame, de ne pas en manquer une scène,
d'assister à l'entière expiation de cette vie si malheureusement
employée. La victime n'intéressait plus que moi dans le monde; je
l'aimais, je voulus la revoir encore et ne la plus quitter. Sylvio,
qui me prenait en pitié depuis si longtemps, ne m'abandonna pas dans
cette dernière extrémité: grâce à ses liaisons avec quelques hommes
puissants, il m'introduisit dans cette vaste prison, dont les plus
heureuses habitantes sont condamnées aux galères, véritable supplice
bâtard, aussi horrible, quoique moins en évidence, que les tortures
des bagnes de Brest et de Toulon. Dans ce lieu abominable qu'on
pourrait appeler l'enfer, si on ne craignait pas de calomnier l'enfer,
j'entendis des gémissements et des cris de joie, des blasphèmes et des
prières; je vis de la rage et des larmes; mais tous ces faits généraux
m'intéressaient fort peu en ce moment. Parmi toutes ces femmes
perdues, je n'en voulais qu'à une femme, à une seule,--la femme qui
allait mourir. Cette tête qu'on devait couper avait été jetée toute
vivante dans cette fosse commune de la guillotine ou du bagne, qu'on
appelle la Salpêtrière. Dans quel cachot était tombée la condamnée? Il
fallait toute ma persévérance et tout mon amour pour le découvrir.
Le cachot où elle était renfermée, à triple serrure, était enfoncé
profondément dans la terre, à l'angle d'une cour abandonnée; à
l'entrée du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d'une mousse
épaisse comme d'un beau tapis vert, me permettait de m'asseoir et de
plonger tout à l'aise mon regard perdu dans ce néant. Je connais
ce banc comme je connais le banc de pierre hospitalier de la maison
paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais décrire encore ce
bois recouvert de la mousse verdâtre et gluante qui suinte dans les
prisons. Le temps et la mauvaise saison avaient creusé ce banc à
moitié; on eût dit une auge ou un cercueil; à son extrémité et du côté
du soupirail, ce chêne vermoulu offrait une large fente, dans laquelle
je pouvais placer ma tête, sans projeter d'ombre dans le cachot, sans
avoir peur d'être découvert. Grâce à ce bois creusé, grâce à cette
fente propice, ce banc et moi c'était même chose. Du creux de cet
observatoire, je pouvais étudier à toute heure cette morte qui
palpitait, qui pensait encore dans cette tombe. J'étais couché à cette
place des journées entières; cette cour entourée de fortes murailles
était devenue mon domaine; à force de protections, j'étais presque
regardé comme un guichetier surnuméraire: voilà comment chaque jour je
pouvais à mon gré étudier les moindres mouvements de ma captive.
Cette étude était douloureuse. Ces murs humides, cette lumière
blafarde, cette paille en lambeaux, et sur cette paille une jeune
femme que déjà l'échafaud réclamait, sans autre espoir (fragile
espoir!) que la cour de Cassation! comment aurais-je pu conserver ma
colère en présence de ce tableau lamentable? Dans sa prison, aussi
bien que dans le monde, cette femme était mon étude, ma tâche et ma
douleur de chaque jour. Le matin j'assistais à son petit lever;
le premier rayon de soleil qui tombait d'aplomb sur sa litière
la réveillait en sursaut; ses yeux s'ouvraient précipitamment et
effrayés; puis elle se dressait sur son séant, et restait morne et
pensive. Un peu plus tard elle était debout, et, fidèle à de certaines
habitudes d'élégance et de propreté, elle mettait toutes choses en
ordre dans sa prison et sur sa personne. D'abord elle faisait son lit,
c'est-à-dire, elle ramassait çà et là les moindres brins de paille
épars dans son cachot; elle approchait sa cruche de ses lèvres; l'eau
froide tombait sur son pâle visage, ranimé un instant; elle lavait ses
mains déjà si blanches, elle arrangeait sur sa tête si mignonne ses
cheveux longs et noirs, regardant lentement son pied, sa main, sa
taille élégante; elle caressait doucement son petit cou si ferme, non
sans frissonner de temps à autre, comme si ses mains eussent été de
l'acier poli; autant que possible se prolongeait cette occupation
importante, car elle y était tout âme; et quand tout était fini, quand
elle n'avait plus une épingle à mettre, plus un ruban à attacher, elle
se mettait à genoux sur sa paille, elle s'asseyait sur ses deux jolies
petites jambes repliées sous elle-même, ses bras retombaient lentement
le long de son corps; hélas! vous auriez dit qu'elle ne songeait à
rien.
Sur le midi, le geôlier lui apportait la pitance accoutumée de la
prison: du pain noir et de la soupe tiède dans une épaisse gamelle de
bois où nageait une cuiller d'étain. La gamelle posée sur la terre,
le geôlier se retirait. Alors la condamnée, agenouillée et la tête
penchée sur cette eau fumante, en respirait la bienfaisante vapeur;
ses deux mains tenaient la gamelle embrassée et se coloraient
légèrement à sa chaleur pénétrante; quand elle s'était ainsi emparée
de sa soupe par tous les sens, elle la dévorait en un clin d'oeil
pour se dédommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir venu, à
l'heure où jadis elle recevait à sa table tous les amours empressés à
lui plaire, le même geôlier silencieux lui jetait un morceau de pain
par le guichet de sa prison; elle mangeait lentement son pain noir,
levant les yeux vers le soupirail où la nuit commençait à descendre
sur les quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette nuit
nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les yeux mouillés de
pleurs, la bouche à moitié pleine, laissant tomber sur la terre humide
le reste de ce pain si dur. Quelle lente agonie! quelle profonde
solitude! quel néant! et pourtant que de tristes épisodes je pourrais
ajouter à cette triste histoire!
[Illustration]
Un jour qu'il faisait chaud et que la large toile d'araignée suspendue
à la voûte sinistre étincelait de feux violets, pendant que l'insecte
joyeux parcourait son ouvrage dans tous les sens, multipliant à
l'infini ses fils si déliés, la jeune captive se prit à chanter.
D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite;
elle y mit enfin toute sa voix, et sa voix était belle et sonore.
C'était un air insignifiant, un air de bravoure, une bonne fortune
de chanteur de carrefour, aux sons ambigus de l'orgue; mais cependant
elle donnait à cet air une expression indéfinissable, et moi, couché
dans mon banc, je recevais ces accents funèbres avec un tremblement
convulsif. C'était le dernier soupir d'un beau jeune homme blessé à
mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se venger l'instant
d'après.
Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; puis, sur
un morceau de laine, sur sa couverture trouée, elle frottait je ne
sais quoi; mais elle le frottait avec une persévérance et une activité
incroyables. Tantôt elle restait un quart d'heure entier sans examiner
le progrès du frottement; tantôt elle considérait son morceau de
métal à chaque minute. Pensez-vous bien qu'il s'agissait de le rendre
luisant et poli, de le débarrasser de la rouille qui le chargeait?
La tâche était difficile. La condamnée s'impatientait, s'épuisait, se
décourageait, se remettait au travail; quand tout à coup elle poussa
un cri de joie: l'oeuvre était accomplie! elle avait dérobé un vieux
bouton de cuivre à son geôlier, et elle avait rendu ce cuivre assez
brillant pour qu'il pût lui servir de miroir!
D'abord elle fut heureuse. Un miroir! il y avait si longtemps qu'elle
ne s'était vue! Mais au premier coup d'oeil jeté sur ce métal
perfide, elle chercha en vain toute cette véritable beauté, l'objet
constant de son culte, sa passion, sa religion, sa croyance, son
amour! En effet, elle redevint triste; cette figure, ce n'était plus
sa figure! ce n'étaient là ni ses yeux si vifs, ni sa peau si veloutée
et si blanche, ni l'incarnat de ses lèvres, ni la perle de son
sourire, ni la grâce de son maintien. Elle avait sous les yeux un
fantôme, un triste et pâle reflet d'une ombre! Indignée, elle rejeta
bien loin ce miroir menteur. L'instant d'après, elle le ramassait et
se regardait encore; elle en était venue à penser que ce miroir était
trompeur, que ce métal tout rond allongeait son visage, que ce reflet
jaunâtre la couvrait tout entière, que ce faux jour la rendait moins
blanche; et alors, grâce à ses souvenirs, elle se revoyait telle
qu'elle s'était vue: elle retrouvait un à un toutes ses roses et tous
ses lis: elle revenait lentement, par les sentiers les plus fleuris,
aux plus beaux jours de sa limpide beauté; ses souvenirs les
embellissaient encore, un sourire faisait le reste.
Au moment où elle se souriait ainsi à elle-même, heureuse et fière,
oublieuse de toutes choses, le geôlier entra dans son cachot.
[Illustration]
[Illustration]
XXII.
LE GEÔLIER.
Cet homme, mais peut-on l'appeler un homme? avait été vaincu, aussi
bien que moi, par cette beauté sans rivale. Pourtant, une rude écorce
enveloppait le coeur de cet amant étrange. Il n'avait guère été plus
heureux que la misérable dont il était le gardien. Il était né dans
cette prison, dont son père était le geôlier avant lui. Une femme des
galères l'avait engendré sous le bâton, et pourtant cet être avorté
était venu assez à temps et assez intelligent pour être un geôlier à
son tour. Il était hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire
sa déclaration d'amour. D'abord il se plaça prudemment contre la porte
entr'ouverte, et, ainsi appuyé, levant sur la malheureuse fille ses
deux yeux inégaux, ouvrant une large bouche, dont l'épaisse lèvre
laissait à peine entrevoir les dents aiguës d'un vieux renard, il
lui parla un inintelligible langage--il lui fit signe qu'avant
quinze jours on devait lui trancher la tête; le signe fut horrible et
très-expressif: l'homme se dressa sur ses deux pieds, leva sa lourde
main derrière sa tête, baissa son large cou et fit semblant de se
frapper; sa poitrine rendit un bruit sourd, assez semblable à celui du
couteau qui tombe... Puis il redressa en même temps sa tête, sa longue
barbe, ses épaisses lèvres, ses dents aiguës, et son large sourire
qu'il avait conservé précieusement, sans doute pour s'éviter la peine
d'en commencer un second.
La condamnée regardait cet homme d'un oeil hagard. Lui, cependant,
il s'approcha d'elle; il lui prit la main moins brutalement qu'on eût
pu croire, et avec cette éloquence qui n'appartient qu'à la passion,
il lui expliqua longuement qu'elle pouvait être sauvée. Je ne sais
quelles furent ses paroles, elles n'arrivaient pas jusqu'à moi; mais
enfin elle eut l'air de consentir à tout; elle ne retira pas sa main
des mains de cet homme; ils convinrent tout bas d'une heure plus
favorable; alors il voulut l'embrasser, mais elle recula d'épouvante;
il sortit enfin, toujours avec cet horrible sourire qu'il avait
sténographié sur son horrible visage.