Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la malheureuse

cherchait en vain à se rappeler les hommes qui jadis l'entouraient de

leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards

qui l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour

elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié même leurs noms; à coup

sûr, ils avaient oublié sa figure! Si au moins elle avait eu en ce

moment l'argent qu'elle avait dépensé rien qu'en essences, elle eût

acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait.

Depuis un an qu'elle était séparée du monde, s'était élevée une autre

génération de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et

pour les perdre; comme aussi s'était élevée une génération de jeunes

femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette

s'était perdue. Elle n'était donc plus à la hauteur du vice

magnifique, elle n'était plus bonne que pour le vice misérable.

Tombée du salon, elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi

elle comprenait, confusément mais avec peur, dans quelle route plus

horrible encore elle allait entrer; la prostitution n'était plus pour

elle qu'une question de faim et de pauvreté. Elle en vint alors à se

rappeler certains conseils, certains renseignements mystérieux que ses

compagnes lui avaient donnés pendant qu'elle était à l'hôpital.

C'est surtout dans les ladreries de ce siècle que les agents de

la corruption recrutent leurs tristes victimes: l'hôpital, digne

antichambre d'un pareil boudoir! À force de mémoire, Henriette en vint

donc à se rappeler le nom d'une protectrice inconnue à laquelle on

l'avait adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec chaleur;

elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom de cette femme,

mais non pas son adresse, tant c'était là une fille imprévoyante

et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart

d'heure de réflexion:--Savez-vous où demeure madame de Saint-Phar?

On m'a dit qu'elle me traiterait comme son enfant, et qu'elle aurait

toujours pour moi un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi

chez madame de Saint-Phar.

Je vous ai dit, et vous l'avez déjà vu, que je suis un honnête garçon;

je ne savais pas même le nom de madame de Saint-Phar; c'est

pourtant un nom populaire parmi les étudiants, les militaires et

les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l'adresse de la dame.

Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche

et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je

rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux

soldats de la garde royale, donnant le bras à des filles de trois

pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient

conquis des princesses italiennes.--Messieurs, criai-je aux soldats,

seriez-vous assez bons pour me dire où demeure madame de Saint-Phar?

La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa;

plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame

et sa profession décevante; plus d'une fois, dans leurs belles nuits

de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers

parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais

croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au juste la maison que

je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras,

et toutes mortifiées de n'être pas plus savantes, leurs aimables

compagnes restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:--Si

Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame de Saint-Phar,

me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon

lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés.

Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, arrivait

lentement, majestueusement, comme une femme qui s'encanaille et qui

a des gants. Je la saluai profondément:--Pourriez-vous m'indiquer

la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme

l'assure le caporal, que vous la connaissiez?--Si je connais la

Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour

la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore!

Disant ces mots d'un ton dédaigneux, elle relevait fièrement la

tête, et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être

raisonnablement fangeux.--Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté de

m'indiquer cette maison?--Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle

Agathe les yeux en feu.--Allons, allons, Agathe, sois bonne fille,

ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service à un

honnête jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que

nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non

pas seulement de petites filles sans consistance qui n'ont pas quitté

le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lèvres,

mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index,

dont l'ongle long et noir s'était fait jour à travers le gant de

chamois:--Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de

l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais-Royal; la troisième

rue à gauche vous serez à la porte de la Saint-Phar. En écoutant cet

itinéraire galant, le caporal était fier de sa compagne, les soldats

étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé et

tout d'abord une demeure qui n'était pas certainement dans l'_Almanach

Royal_; et voilà comment chacun entend l'orgueil à sa manière.

Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqué, j'examinais

Henriette et je cherchais à m'expliquer son immobilité et son

assurance.

[Illustration]

Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas

un instant d'hésitation, pas un remords! Pourtant il était évident

qu'elle allait entreprendre une terrible tâche, et qu'elle avait le

pied levé pour descendre encore d'un pas dans le dernier abîme

du vice! Selon moi, c'était là un horrible secours. À la voir si

tranquille et si calme, on eût dit qu'elle accomplissait un facile

devoir. Pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans

cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour

accomplir sa destinée, moi qui l'avais vue si innocente et si libre

et si heureuse, hélas! je sentais le frisson me venir en songeant que

j'allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire

une femme, le témoin de cette vente incroyable, dans laquelle elle se

livre au premier venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau de

pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de la Saint-Phar, je reconnus

tout d'abord la maison au calme et au silence qui l'entouraient;

c'était le calme de l'opprobre, c'était le silence de la honte; on eût

dit que les maisons voisines s'étaient reculées et qu'elles avaient

voilé leur face pour ne pas être souillées du contact de celle-là.

L'affreuse chose, qu'il n'y ait pas une seule ville au monde

affranchie de cet impôt du vice et du crime! On reconnaissait encore

cette maison à sa porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards

curieux et obliques des passants, à ses carreaux brisés, à ses

murs recouverts des adresses du Mont-de-Piété et des guérisseurs de

maladies secrètes, comme si la ruine et la douleur étaient les

dignes prospectus de ces maisons venimeuses! J'arrêtai fièrement

mon cabriolet à cette porte, où nulle voiture ne s'arrêtait guère

d'ordinaire, pas même le corbillard. Henriette descendit en s'appuyant

sur mon épaule; déjà elle était plus légère: elle se sentait sur son

terrain. Nous entrâmes dans la maison, elle et moi; naturellement je

cédai le pas à Henriette. L'escalier était sombre et sale; une vieille

femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous reçut au haut

de la porte; sans nous rien dire, elle nous introduisit dans un

appartement bien meublé, mais sans recherche. Quoiqu'il fît grand

jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux

reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil

égaré là, pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué

tout au haut des volets: ainsi l'exigeait le préfet de police; si bien

que chacun pouvait entrer librement dans cette maison, le bourreau,

le repris de justice, l'assassin, l'espion lui-même, tout, excepté le

soleil; c'était là ce que le magistrat avait trouvé de mieux pour le

maintien et la défense des bonnes moeurs! Autour d'une table de ce

petit salon, étaient assises trois femmes d'une honnête apparence;

elles discutaient sur un livre en partie double, balançant avec soin

les profits et les pertes. C'étaient, en effet, les trois associées

de cette entreprise commerciale, deux mères de famille qui se

partageaient les dividendes de cette affaire avec beaucoup de

conscience et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de la

table, et qui paraissait présider à cet apurement de comptes, avait

apporté, dans cette société en commandite, la popularité de son nom,

la bonne renommée de sa maison et sa vieille expérience dans ce genre

de transactions; ce fut elle qui la première adressa la parole à

Henriette; pour moi, retiré dans un coin, je ne perdais pas un mot de

la conversation.

[Illustration]

--Vous voulez être des nôtres? lui demanda cette femme, d'un ton de

voix très-simple et comme le ferait une bonne bourgeoise qui engage

une nouvelle domestique, pendant que ses acolytes considéraient la

néophyte avec une scrupuleuse attention.

--Oui, Madame, répondit Henriette d'un ton plein de respect. Elle

se tut. En même temps on examinait sa taille, sa main, son bras,

ses jambes, sa gorge, ses cheveux, toute sa personne, et cette tête

souffrante et amaigrie.

--C'est une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on

peut en faire quelque chose; mais il en faudra prendre beaucoup de

soin: d'abord elle est trop maigre et trop pâle, et ensuite toute nue,

les cheveux mal en ordre, des doigts allongés horriblement; évidemment

elle sort d'un hôpital, et, s'il en était besoin, je lui dirais bien

de quel hôpital.

--Peu importe, reprit la femme qui était à droite; vous savez bien, ma

chère amie, que les plus honnêtes filles peuvent y aller, et il

faut espérer que cette leçon lui profitera; puis, s'adressant à la

postulante:--Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore

nulle part?

--En effet, Madame, nulle part.

--Tant pis cela, reprit la femme qui présidait l'assemblée; vous

aurez contracté des idées de luxe et d'indépendance qui ne peuvent

pas cadrer avec la tranquillité de cette maison. Il nous faut,

Mademoiselle, si vous voulez être longtemps des nôtres, une soumission

profonde, une obéissance sans bornes; vous ne serez ni gourmande,

ni bruyante, ni malade; vous aurez grand soin de vos robes, de vos

bonnets et de vos chapeaux; vous irez demander vous-même à monsieur le

commissaire de police la permission de faire sagement votre métier, et

vous vous soumettrez à toutes les lois exceptionnelles qui régissent

la matière; vous ne boirez du vin qu'une fois par semaine, et vous

n'irez au spectacle qu'une fois par mois. À ce prix-là, nous ne

demandons pas mieux que de vous encourager. Mais cependant, Mesdames,

si nous la prenons, que faut-il en faire, et quel est votre avis?

--Mon avis est, dit la première, qu'on en fasse une grisette: d'abord

nous manquons de grisettes, et ensuite rien ne prend un grand seigneur

ou un homme ennuyé qui passe, comme le bas blanc bien tiré sur une

jambe faite au tour, le tablier noir, facile à remplacer; et ajoutez

que c'est un costume peu dispendieux pour la maison.

--Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est usé comme la

grisette; on en rencontre dans tous les magasins, dans tous les

vaudevilles et dans tous les romans de moeurs; il y a beaucoup

d'hommes qui ne sont pas assez grands seigneurs et assez vieux pour

attaquer ouvertement un bonnet rond et un tablier noir. Parlez-moi

d'une bourgeoise! La bourgeoise est du domaine général. Elle ne

compromet personne. On peut la suivre, on peut lui donner le bras sans

rougir. D'ailleurs, une bourgeoise est bien vite improvisée; la robe

de soie, le soulier de peau de chèvre, le chapeau de velours, le châle

Ternaux, les gants de couleur, une forte odeur de musc et d'ambre,

l'air décent; certes, voilà de quoi tourner toutes les têtes des

étudiants et des marchands en détail.

--À la bonne heure! reprit sa compagne; mais ces marchands sont

avares, ces étudiants sont tapageurs, et d'ailleurs cette fille-ci est

trop jeune pour être une bourgeoise; ce sera bon dans cinq ou six mois

d'ici; j'aimerais mieux, quant à présent, l'habiller comme une femme

de la cour: le cou nu, la gorge nue, une flamboyante robe de satin

jaune, des bas à jour, les oreilles chargées de fausses perles, des

marabouts dans les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés,

pour lui servir de mère, le soir.

--Je suis lasse, reprit la Saint-Phar qui écoutait, je suis lasse de

toutes ces princesses; elles nous ruinent en gazes et en dorures et

en jujubes; rien n'est pénible comme de voir ces belles robes de satin

nous revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et, si j'étais

mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras

nus, la croix d'or attachée à un virginal velours noir, une blanche

fleur à la main, les cheveux retroussés en chignon, le chapeau de

paille sur le côté de la tête; certes, cette nonchalance villageoise

lui siérait très-bien!

À ces mots, qui me rappelaient (ô mes chers et chastes souvenirs, que

veniez-vous faire en ce lieu?) la plaine de Vanves, je m'élançai de

mon siége, je résolus de faire une dernière tentative pour arracher la

malheureuse à ce repaire.--Oui, oui, m'écriai-je, oui, pauvre fille,

il en est temps encore, reprends ta robe de bure, couvre ton cou d'un

simple mouchoir d'indienne, remets sur ta tête le modeste chapeau de

paille brûlé du soleil; allons, sois encore la jeune, jolie et riante

paysanne parée des fraîches couleurs de la santé; viens, retournons à

Vanves; viens, viens, fuyons! je t'aime, et je te sauve si tu veux!

Les trois femmes, m'entendant parler ainsi, se regardèrent avec

grande inquiétude. Cette proie était trop belle pour qu'elle pût leur

échapper.--Nous ne forçons pas mademoiselle, me dit la Saint-Phar;

si elle veut avoir une robe de velours, un collier d'or, un mouchoir

brodé et des bas à jour, elle les aura, et dès ce soir. ..... Tout

était dit!

[Illustration]

[Illustration]

XIX.

SYLVIO.

Je suis lié de l'amitié la plus tendre avec un jeune homme, plus jeune

que moi, nommé Sylvio, aimable et franc garçon, une belle nature,

forte, décente, svelte, et dans le coeur, de la passion pour toute

une composition dramatique. Une femme à soi: tel était le grand rêve

de cet imprudent et inhabile Sylvio; il regardait les femmes comme des

êtres bien au-dessus de l'espèce humaine, il respirait à peine en

leur présence; mais cependant son admiration muette, ses hommages

silencieux ne lui avaient guère profité: jeune et beau, riche et

brave, portant légèrement un grand nom qu'il parait encore, à peine

s'il avait pu s'attirer de ces beaux êtres tant rêvés, quelques

regards indifférents et dédaigneux. Au reste, c'était la faute du

beau jeune homme: pourquoi donc être si modeste? Tout entières à se

contempler, les femmes ne devinent pas un homme, c'est tout au plus si

elles le comprennent, encore faut-il qu'il s'étale lui-même au grand

jour. Voilà ce que le jeune Sylvio n'osait pas faire; j'avais tenté,

mais en vain, de le sauver de cette exaltation dangereuse; il recevait

en souriant mes plus sages conseils. Je ne sais comment il avait

deviné que j'étais possédé d'un triste amour, mais il le savait, et

il me raillait souvent sur mes sentiments mystérieux; il comptait tous

mes soupirs, il expliquait mes paroles entrecoupées, mes distractions

fébriles, et il me jetait un regard de pitié qui plus d'une fois me

fit frémir, en songeant qu'il avait tout mon secret, c'est-à-dire

qu'il savait toute ma misère!--C'était le lendemain de ma fatale

aventure; j'étais bien triste; je me disais que moi tout entier,

moi et mon amour et ma jeunesse, j'avais été sacrifié à une robe de

velours, à ce velours prostitué et fangeux! Misérable femme! oui,

certes, trois fois misérable!--Sylvio entra dans ma chambre, suivi de

cette belle humeur qui ne l'abandonnait jamais, non pas même au plus

fort de ses passions. Il s'était figuré la veille, dans un bal, qu'une

femme de quarante ans à peine, épaisse, et grosse commère dont il

aurait pu être le fils, lui avait peut-être serré la main! Il en était

tout fier, et tout fier, il venait me raconter son admirable fortune.

--Diable, elle t'a serré la main! Te voilà bien avancé, lui dis-je en

soupirant.

--Bien avancé, me dit-il; le coeur se prend par la main aussi bien

que par les lèvres; mais toi, monsieur le dédaigneux, j'imagine que tu

serais heureux si tu l'étais seulement autant que moi.

--Je t'assure, mon pauvre Sylvio, que du côté de mes amours je

suis beaucoup plus avancé que je ne le voudrais, et que toi-même tu

sauterais de joie si tu savais combien tu l'es aussi sans t'en douter.

Sylvio ouvrait de grands yeux; sa jeune et pétulante imagination

bâtissait déjà tout un roman d'amour, bien compliqué, sur une parole

jetée en l'air.

En même temps je jouais avec ma bourse, et machinalement, je la versai

sur le marbre de la toilette, séparant l'or de l'argent, et l'argent

de la petite monnaie; Sylvio rêvait toujours.

Je le tirai brusquement de sa rêverie:--Sais-tu bien au juste quel est

le prix vénal de la femme que j'aime et pour qui je meurs, Sylvio, toi

qui aimes tant les femmes? m'écriai-je en éparpillant mon argent sur

le marbre.

Je n'eus pas de réponse de Sylvio.

--Sais-tu bien, repris-je, ce que vaut une femme? je veux dire une

charmante et idéale créature, telle que tu n'en as pas même rêvée dans

tes songes, une jeune fille rose et fraîche et blanche, vingt ans à

peine, doucement épanouie sous ses beaux cheveux, comme une rose aux

cent feuilles; une femme que j'ai vue, il n'y a pas un an, courant au

soleil dans la plaine de Vanves et ne s'inquiétant que de son âne et

de son chapeau de paille? Sais-tu à quoi elle s'est estimée, cette

heureuse villageoise qui eût fait honneur à un grand d'Espagne, une

belle fille que j'adorai à son premier regard? Sais-tu avec combien

d'argent, toi, moi, lui, tout le monde, nous pouvons arriver jusqu'à

elle, le sais-tu?

Le jeune homme m'écoutait en tremblant:--Celle que tu aimes! celle à

qui tu penses! celle que tu poursuis la nuit et le jour! celle

pour qui tu négliges tes fleurs, tes amis, tes poëtes!... combien

vaut-elle?

Je pris une pièce d'or:--Pour toi, mon bon Sylvio, toi qui es jeune,

beau et timide, voilà ce qu'elle s'estimerait sans doute, en riant de

ta simplicité.

Je pris ensuite la moitié de la même pièce en argent:

--Pour le vulgaire, pour l'homme qui passe, pour le premier venu qui

n'est pas trop pressé dans sa route, voilà le prix.

--Vienne un soldat pris de vin ou quelque vieillard obstiné et avare,

voilà tout ce qu'elle lui coûtera; et je poussai du doigt une pièce

de cinq francs, à l'effigie de S. M. Louis XVIII; puis j'eus honte de

moi-même et je retombai dans mon accablement.

Il se fit un moment de silence. Était-ce un reproche ou une plainte de

la part de Sylvio?

À la fin il se leva, vint à moi, et prit une pièce d'or:

--Je veux en avoir le coeur net, me dit-il; où est-elle? je vais

l'acheter.

--Toi, Sylvio?

--Moi-même! Que t'importe d'ailleurs qui l'achète, puisque chacun a

le droit d'être ton rival? Insensé! tout à l'heure il se moquait de ma

passion vagabonde, et le voilà aujourd'hui brisé sous la honte qu'il

n'a pas faite! Toute la terre peut posséder sa maîtresse, excepté

lui, et il va mourir de rage sur le seuil de cette porte! Encore s'il

n'avait pas d'argent dans sa bourse! mais, à cette heure, il a de quoi

payer vingt fois celle qu'il aime! Il tient là cette femme vénale

sur ce marbre; il peut acheter, s'il le veut, trois mois de la vie de

cette femme, et à la fin du bail le renouveler encore pour trois mois

ou pour une heure, et mon lâche se lamente sans parler, sans agir!

C'est bien le cas de dire comme Yago: _Mettez de l'or dans votre

bourse, seigneur Roderigo!_ Mais cependant, moi, moi, Sylvio

l'innocent, Sylvio la demoiselle, nous allons voir ta maîtresse, et

pour que tu fasses bien les choses jusqu'à la fin, nous prendrons

tes pièces d'or, car c'est seulement en empruntant ta bourse que

nous commettrons un adultère. Ô pauvre homme! pauvre patient! Allons,

réveille-toi; allons, je ne veux pas te faire outrage, je veux avoir

cette belle pour mon argent! Je veux voir, me dit-il d'un ton plus

radouci, je veux voir à quelle passion tu t'es livré, je veux pouvoir

te dire ce qu'il y a de bonheur et de repos dans les bras de cette

femme; si toi seul tu n'oses pas l'acheter, je veux l'acheter pour

toi; après quoi, je reviendrai te dire si elle vaut tous ces regrets,

si elle vaut une seule de ces larmes, ou bien si elle ne vaut tout au

plus que cette pièce d'argent. Ainsi donc, je la vais acheter à

moi tout seul, à moins que tu ne veuilles être présent à la vente,

ajouta-t-il.

--Certainement que je serai présent, Sylvio; nous irons ensemble;

partons. Et je pris mon argent, tout mon argent, et je sortis

consterné, comme doit l'être l'incendiaire ou l'assassin que pousse le

crime hors de sa maison.

Cependant nous allions à la demeure d'Henriette; mais à mesure que

j'approchais:--Sylvio! m'écriai-je, il est impossible qu'elle reste

dans cet horrible repaire; il est impossible, Sylvio, que je la laisse

en vente plus longtemps, exposée à tous les acheteurs; j'en mourrais

ou j'en deviendrais fou, Sylvio! Allons donc, si tu m'en crois, nous

l'achèterons en gros, pour l'empêcher de se vendre en détail.

--C'est une marchandise avariée, répondait Sylvio, s'arrêtant à toutes

les femmes qu'il rencontrait.

L'âne mort · 第 8 / 13 段